LES DÉTRACTEURS DE LA FONTAINE
Peut-on dire que La Fontaine soit un moraliste ? Assurément la morale est chez lui un élément secondaire, et il ne fait aucune difficulté de l'avouer :
« Quant au but qu'Esope se propose, J'y tombe au moins mal que je puis. »
Le bonhomme, en effet, n'était naturellement pas porté à mettre quelque chose de véritablement moral dans ses fables, et l'on sent bien que chez lui ce ne sera pas comme chez un Juvénal l'indignation qui fera le vers. Quelquefois même, il lui arrive, ainsi qu'à certains caricaturistes embarrassés pour trouver une légende spirituelle à leur dessin,
de chercher la moralité qu'il pourrait bien tirer de sa fable ;
« Quelle morale inférer de ce fait, « J'en vois bien quelques traits, « Mais leur ombre m'abuse. »
Cependant il essaie de se conformer aux lois du genre ; et moraliste à la façon de ses devanciers, il ne propose aucune règle stricte de conduite, et le but qu'il nous indique n'est guère élevé. Sa sagesse, faite uniquement de bon sens et d'expérience de la vie^et des hommes, nous fait voir le monde tel qu'il est, nous laissant le soin de nous comporter en conséquence. 11 n'engage personne à imiter Alceste. et à fuir dans un désert
« Où d'être homme d'honneur on ait la liberté », (i)
mais il conseille de prendre le monde comme il va et les choses telles qu'elles sont. Ce qui règne icibas : c'est la force, la' ruse et la flatterie; aussi La Fontaine recommande-t-il d'éviter le contact des
(i) MotiERK. — Le Misanthrope.