‹ La philosophie de La FontaineChapitre 9 sur 14 · L ART DE VIVRE HEUREUX · texte numérisé non relu

L ART DE VIVRE HEUREUX

Tel encore le cheval, qui voulant se venger du cerf recherche l'alliance de l'homi-ne, et devient bientôt son esclave (i). Il n'est pas jusqu'à la cervelle de Perrette que ne trouble l'ambition (2). Mais combien de gens, hélas, dont le pot au" lait se brise avant d'arriver à la ville ! Donc si l'on veut en croire La Fontaine, et si nous voulons vivre heureux ^

« Aux conseils de la mer et de l'ambition Nous devons fermer les oreilles. »

Non moins que l'ambition et les grandeurs, J'argerTTn^ous rend malheureux. Depuis Horace et Virgile jusqu'à La Fontaine et Boileau, il s'est vu l'objet des invectives de tous les poètes : Serait-ce parce qu'il leur arrive quelquefois de n'être pas riches ? Est-ce parce qu'ils voient vraiment dans la richesse et les honneurs qu'elle procure une source de maux et de tourments ? On sait par Fépitaphe qu^il composa lui-même pour son tombeau comment La Fontaine entendait l'épargne et gérait ses affaires :

(ii La Fontaine. — Fables. IV-13.

(2) La Fontaine. — Fahhs. VU 10.

ic Jean s'en alla comme il était venu,

« Mangea le fonds avec le revenu

« Tint les trésors chose peu nécessaire. »

On comprend dès lors que M"ie d'Hewart fut obligée « de ]e régler dans sa dépense ». Sage et assidu aux séances de l'Académie, il touchait chaque fois un jeton de présence dont il faisait Taumône aux malheureux, lorsqu'il ne l'avait pas perdu avant même que d''être sorti. Mais on se rend compte sans peine que ce grand enfant plein d'insouciance ait méprisé les richesses, et se soit laissé bercer sur les flots de la vie, gaspillant le peu qu'il possédait. Grâce à la générosité de Fouquet, de M"* de la Sablière et de la duchesse de Bouillon, il était à l'abri des soins de la vie matérielle et les préoccupations du lendemain ne venaient pas entraver le libre essor de son imagination et de son génie. Il ne faut donc plus s^étonner de la violence avec laquelle La Fontaine, si indul<gent d'ordinaire pour nos défauts, attaque l'avarice, cette folie d'enfouir et d'entasser (i) ;

(I) La Fontaine. — Fahhs. VIII-î;.

L ART DE VIVRE HEUREUX 8l

« Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeu.v

« Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux

« Te combattrai-je en vain, sans cesse en cet ouvrage ? »

L'avare ferait aussi bien de remplacer son trésor par une pierre, car l'argent n'a de valeur que par ce qu'il procure d'agréments et si l'homme thésaurise c'est pour les voleurs, pour les parents ou pour la terre.

Toutefois ce n'est pas seulement à cette avarice qui « croit en jouissant se voler elle-même, » que s'attaque le fabuliste; c'est encore à la folie de ceux qui convoitent la richesse comme source du bonheur, et s'imaginent qu'il suffit d'être riche pour être heureux :

« l^ourquoi révérer « Des biens dépourvus de mérite ? »

de prétendus biens, qui n'apportent avec eux qu'alarmes et soucis. Un instant ébloui par le luxe du financier, le bon savetier toujours gaillard et toujours chantant dans sa médiocrité, accepte de lui cent écus. Mais « du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines, » le sommeil quitte bientôt son logis et il enterre dans sa cave sa joie avec son

argent (i). Souvent, en effet, l'humble habit d'un gardeur de troupeau est préférable à la pourpre « qui attire sur elle l'envie et le mensonge (2). » Combien se cache-t-il dans le cœur des riches de misères poignantes et de terribles angoisses ! Que de soucis et parfois de dégoûts ! Celui qui porte envie aux heureux de ce monde ne songe peut-être pas assez souvent :

« Qiie la Fortune vend ce que Ton croit qu'elle donne, »

et que rarement elle laisse à ses hôtes le repos, ce trésor si précieux :

« Qu'on eu faisait jadis le partage des dieux. »

Vivre content de peu, sans orgueil et sans prétention, voilà une richesse qui n'embarrasse point et que seule procure la médiocrité, cette « mère du bon esprit, cette compagne du repos ». Puis, s'ils savent s'y attacher, les biens qui tout le bonheur de la vie sont à la portée de ceux qui ne sont pas riches. C'est d'abord l'amitié véritable et désinté-

(i) La Fontaine. — Fables. VIII-2.

(2) La Fontaine. — Fables. X-io,

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ressée, qui ne s'attache qu'à la personne et non à l'attrait de la fortune et au prestige des grandeurs. La Fontaine fut toujours pauvre et toujours aimé, aussi est-ce avec une émotion qu'il n'a mise nulle part ailleurs, qu'il a parlé de cette amitié qui console et ;

« Qui cherche vos besoins au fond de votre cœur. » (i^

Entourés de courtisans et de flatteurs, les riches ne connaissent pas cette amitié dans la médiocrité et dans la paix, faite de sentiments élevés et de joies sans déception et sans trouble.

« Qii'un ami véritable est une douce chose ! »

C'est ensuite le travail que recommande La Fontaine, ce paresseux ou plutôt cet ami de la paresse. Gardons-nous en efifet de le croire sur parole lorsqu'il nous avoue qu'il a passé la moitié de sa vie à dormir et l'autre à ne rien faire. Pour lui comme pourson riche laboureur, « le travail est un trésor ». (2)

Mais pour vivre heureux, il ne faut pas seule-

(l) La Fontaine, — Fables. VlII-it, (■») La Fontaine. — Fables, V-9.

ment se résigner aux maux, il faut jouir de tous les biens qui font la vie douce et agréable : la lecture, la promenade, la poésie, la campagne. Toutes ces choses charment l'esprit en le reposant. Est-il un plaisir plus pur que d'aller tranquille et sans souci suivre le bord du ruisseau, « quand l'onde est transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ? » on y rencontre la colombe ou l'agneau en train de s'y désaltérer, ou Jeannot-Lapin « en train de faire à l'aurore sa cour, parmi le thym et la rosée ». Pour tenir à la vie, il faut comme La Fontaine aimer tout, être un « Polyphile. »

« J'aime le jeu. rauiour, les livres, la musique, « La ville, la campagne, enfin tout, il n'est rien « Qui ne me soit souverain bien (i i. »

En général, La Fontaine voit donc le bonheur dans la médiocrité, dans la modération des désirs, réglés mais non pas étouffés, dans la paix de Tâme enfin, que ne troublent ni l'avarice, ni l'ambition, ni l'amour-propre. C'est un peu îa sagesse optimiste de Béranger qui disait : «Dans le monde je vois du mal, mais je ne prends que le bien ».

(i) La FuNTAiKE. — Psyché,

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