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puissants et de se défier des pièges,- a fin de n't-tre ni victime ni dupe.
Assurément, cette morale, utilitaire avant tout, qui apprend à éviter le malheur, plutôt qu'à rechercher la vertu ; à nous corriger des défauts qui nous nuisent plutôt que de ceux qui portent atteinte au bonheur d'autrui, n'a rien de bien héroïque en elle-même. Mais, est-ce une raison pour taxer d'immoralité les fables de La Fontaine comme l'ont fait Lessing, Jean-Jacques Rousseau et Lamartine ; ou pour en défendre la lecture aux enfants, ainsi que le prétendent M'"^ d'Epinay, La Condamine et Kant r
Trop peu français et surtout trop peu gaulois pour saisir toute la finesse et toute l'ironie cachée du plus original et du plus français peut-être de nos poètes, Lessing n'hésitait pas à refaire les fables de La Fontaine, pour en corriger les imperfections et surtout pour en rectifier la morale. Ainsi, propose-t-il d'empoisonner le fromage que le corbeau laisse tomber de son bec afin de punir par ce moyen la flatterie et la gourmandise du renard.
Jean-Jacques Rousseau examine en détail cette
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même fable du Corbeau et du Renard avec une sophistique qui ne laisse pas à la longue d'impatienter le lecteur. Rien n'échappe à sa critique : depuis le premier mot jusqu'au dernier, chaque vers est souligné de remarques paradoxales. Puis, s'autorisant de cette analyse, il interdit à l'enfant les fables en général, et celles de La Fontaine en particulier. « Les fables, dit-il, peuvent instruire des hommes, mais il faut dire la vérité aux enfants ; sitôt qu'on la couvre d'un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever. On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n'en est pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis, car la morale en est tellement mêlée et disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plutôt au vice qu'à la vertu (i). »
Est-ce la peine de rappeler encore ici qu'en matière de morale et de pédagogie, Rousseau semble un assez mauvais juge ; et que s'il a tant réprouvé comme immoraux tous les ouvrages, sauf les siens, depuis le Misanthrope de Molière
(t) jEAN-jACQ.t;ES-RoussEAi-, — Emile.
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jusqu'aux Fables de La Fontaine ; c'est plutôt peutêtre un malheureux elïet de son humeur atrabilaire, que l'expression d'une conviction sincère et réfléchie ?
On sera surpris davantage de voir Lamartine, ce poète dont l'âme si tendre a ressenti si vivement les « Harmonies de la Nature », et s'est éprise de l'idéal le plus pur, souscrire aux anathèmes lancés contre La Fontaine par l'ombrageux précepteur d'Emile. Parlant des livres qu'on lui donnait à lire dans son enfance, il s'exprime ainsi : « On me faisait bien aprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine. D'ailleurs, ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, sans amitié, sans pitié, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d'un vieillard que la philosophie aimante, généreuse et naïve d'un enfant... C'est du riel(i). »
Mais, comme le remarque Sainte-Beuve avec beaucoup de justesse, cette singulière opinion de
(i) Lamartine. — Mémoires,
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Lamartine est * moins encore une erreur de son jugement qu'une conséquence de sa manière d'être et de sentir (i). » Le poète des Méditations est en effet dans notre littérature le représentant d'une poésie sentimentale et élevée renouvelée d'Ossian et assez semblable à celle de Goethe , mais rien ne lui est plus étranger que cet esprit malin, moqueur et vraiment français de Mathurin Régnier, de François Villon et d'iiustache Deschamps, dont La Fontaine est l'héritier le plus direct.
Si ce ne sont pas ces raisons personnelles qui ont égaré le jugement de Lessing, de Jean-Jacques et de Lamartine, il faut qu'ils aient bien mal interprété les moralités finales des fables, pour n'y avoir trouvé que des leçons d'égoïsme, de dureté et de mensonge. Ils ont vu dans La Fontaine un moraliste dogmatique, alors qu'il n'estqu'un observateur sagace et pénétrant ; ils ont pris pour des maximes morales et des préceptes de conduite, de simples remarques que lui a suggérées l'expérience. Jamais en effet le fabuliste ne s'est avisé de faire de son livre un cours de morale et de ses mo-
(t) Sainte Beive. — Causeries du Lundi, Tome VII.