LAME DES BÊTES
maisréeJle pourtant. Avec Michelet nous regardons les animaux comme des « frères » des <^ candidats à Thumanité. (g qui ont nos passions notre imagination et nos appétits. Nous considérons leur instinct comme leur sagesse à eux, et ce n'est plus déchoir comme au xvi.e siècle que de s'intéresser aux bêtes. Souvent lorsque nous rencontrons un vieillard aveugle, sans ressources, sans am, sur la terre, et dont un pauvre chien guide les pas ; pris à la fois de pitié pour l'homme et d'admiration pour la béte, nous songeons aux tables de La Fontaine et aux vers si beaux de Lamartine (2) :
« O mon chien, Dieu seul sait la distance entre nous.
« Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être
« Sépare ton instinct de l'àme de ton niaitre.
« Mais seul ,1 sait aussi par quel secret rapport
« Tu vis de son regard, et meurs de sa mort,-
« Et par quelle pitié pour nos cœurs, il te donne
« Pour aimer encore ceux que n'aime plus personne >. (3)
(i) Alexandre Dumas. - Bis/oire de nus bctcs.
<i) Lamartine. — Jocelyn.
(3; Monsieur Emile Zola a publié, il y a quelques semaine., dans « /. lu^.aro >, deux articles sur les botes, véritables chefs a œuvre d'esprit et de grâce.
lDEi;S POLITIQ.UES ET SOCIALES
Dans son chapitre « de l'Homme », si plein de compassion profonde pour les petits et les opprimés, La Bruyère s'exprime ainsi : « Les grands n'ont point d'âme, le peuple n'a point d'esprit. Faut-il opter, je veux être peuple. »
Très libre en politique comme en morale, La Fontaine avait aperçu bien ayant l'apparition des Caractères et du Télémaque, les maux et les misères qui résultent de l'inégalité des conditions et de l'iniustice des hommes. 11 faut encore lui savoir gré d'avoir gardé vis-à-vis de cette majesté royale devant laquelle tous s'agenouillaient alors î en tremblant, une attitude indépendante et \
bO LA PHILOSOPHIE DE LA FONTAINE
quelque peu fière, qui semble n'avoir pas été une des moindres raisons du peu de goût de Louis XIV pour le fabuliste. Le grand roi n'aimait pas en effet qu'on lui fit sa part du sermon, et il semble que le bonhomme la lui ait faite singulièrement forte. A une époque où l'absolutisme excitait toutes les admirations et recevait tous les hommages, La Fontaine a su avec non moins de vigueur que de tact et de délicatesse, désapprouver le privilège et fîétrir l'arbitraire. Mais si le poète ne s'abuse pas plus que le philosophe des Caractères sxxv les excès du pouvoir absolu, il ne se dissimule pas non plus les défauts du peuple et ses sottes prétentions.
La Fontaine, qui représente avec un petit nombre de ses contemporains, la philosophie naturaliste de Rabelais et de Montaigne, n'est royaliste et chrétien que par convenance, et parce qu'il appartient au xvii« siècle. Il n'est pas plus partisan de l'absolutisme en politique qu'en religion ; bien qu'il paraisse dans certaine fable (i)se faire le disciple de Machiavel et professer des maximes violentes, qui répugnent à son naturel, car lui aussi
[i) La Fontaine. — l'abla:. X-ii. /
IDEES POLITIQUES ET SOCIALES 6l
« est bonne créature, » et bien que par une erreur commune aux meilleurs esprits de son temps, il se soit laissé aller à ne pas flétrir l'odieuse et funeste révocation de l'Édit de Nantes ; (i) il réprouve également l'injuste disgrâce de Fouquet et les rigueurs inhumaines du jansénisme.
Ce n'est pas à dire pour cela que La Fontaine soit ennemi de l'autorité. Bien au contraire, il la défend et la justifie dans l'apologue « insigne entre les fables » des Membres et de l'Estomac, renouvelé de Ménénius Agrippa (2). Il y rend hommage à la Royauté, parce qu'il pense que l'intérêt du peuple et celui du souverain finissant toujours par se confondre, le profit qu'en retire la multitude justifie en quelque manière le pouvoir d'un seul. De même que les Membres révoltés contre l'Estomac s'aperçoivent bien vite.
« Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux, « A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux, »
(i) La Fontaine. — Lettre à M. de Bonrepaux. Leifem- du ' Roi.
(3) La Foxtaike. — Fabla. lll-;.
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le peuple devrait comprendre que c'est la royauté qui entretient l'État :
« Elle reçoit et donne, et la chose est égale « Tout travaille pour elle et réciproquement, « Tout tire d'elle l'aliment. »
Mais si La Fontaine admet le principe du gouvernement monarchique, emporté par son humeur indépendante et rétive à toute servitude, il n'en censure pas moins avec finesse cette puissance dont abuse le lion et qu'il ne tient en définitive que de ses dents et de ses griffes.
Une fable dans laquelle la satire est la plus audacieuse et la plus mordante, est intitulée : « Tribut envoyé par les animaux à Alexandre (i). » Aussi, le fabuliste qui l'avait, semble-t-il, inventée de toutes pièces, se met-il à couvert en la présentant comme « une fable ayant cours parmi l'antiquité ». M. Walckenœr fait remarquer.qu'on neJ^ trouve dans aucun auteur ancien et que le fabuliste de peur de se compromettre laisse au lecteur le
(i) La Fontaine. — Fables, IV-i:.
soin de tirer lui-même la moralité de l'apologue (i).
C'est là que le lion nous est montré sous le jour le plus défavorable ; les rois qui croient " faire honneur à leurs sujets dès lors qu'ils leur / font grâce apparaissent comme ces tyrans « dé- / voreurs de peuples », dont parle Esope : « '''■
« Qui ne sait dissimuler, ne sait régner » disait Louis XI. Aussi le lion est-il hypocrite raffiné, c'est-à-dire habile politique. 11 feint de ne rechercher que le bien de ses sujets, alors qu'il ne songe qu'à son intérêt propre ; il affecte de vouloir prendre leur défense, tandis que toute sa préoccupation est de se décharger sur eux de ce qui l'embarrasse.
« Mais bien qu'il soit léger, mon fardeau m'embarrasse.
« Obligez-moi de me faire la grâce
« Que d'en porter chacun un quart
« Et j'en serai plus libre et bien plus en état
« En cas que les voleurs attaquent notre bande
« Et que l'on en vienne au combat. »
(i) Walckenœr. — La Fontaine.
De plus, il est égoïste, il opprime son peuple tandis qu'il ne subsiste que par lui :
« Faisant chère et vivant sur la bourse publique. »
Il l'accable des impôts les plus onéreux. Un jour, il confie son argent au chameau, au cheval et à l'âne ; bientôt il le réclame, et, non content de reprendre ce qui lui appartient, il dépouille encore ceux qui Tout obligé :
« Qiie de filles, 6 dieux ! mes pièces de monnaie « Ont produites...
« Le croit m'en appartient. Il prit tout là dessus « Ou bien s'il ne prit tout, il n'en demeura guère. »
Une autre fois, la génisse, la chèvre et la brebis ayant eu la malheureuse inspiration de vouloir faire société avec le lion et de mettre en commun « le gain et le dommage », apprennent bientôt qu'il ne faut pas compter sur son droit avec les puissants (i). Quand il s'agit en effet de partager la dépouille du cerf, le lion s'arroge les quatre parts sans qu'il soit permis de réclamer :
fil La FoNTAiXE. — Fah/,fi. 1-6.
« La raison '> C'ait qa2 je m'appelle lioa, « A cela l'on n'a rien à dire ; »
et si quelqu'un s'avise de proférer le moindre mot, il sait ce qui l'attend ;
'.<■ Je rétraoglerai tout d'abord. »
N^est-ce pas là tout le portrait de Louis XIV. Q.u'on se souvienne seulement des procédés du grand roi vis-à-vis de M. de Montespan, et de la facilité avec laquelle étaient envoyés à la Bastille ceux qui avaient le malheur de déplaire ou le tort de gêner !
Mais « les vices sont frères, » et la dureté engendre toujours l'orgueil et l'injustice. Si le lion daigne s''adresser à l'un de ses sujets, c'est en termes durs et blessants qui font sentir à tous qu'ils ne sont rien et que le maître est tout (i).
cv Va t'en, chétif insecte, excrément de la terre. »
Il ne s'abaisse pas à châtier lui-même celui qu'il
(i) La FoNTAr>'E, — Fables, II-9,
vient de condamner ; ce serait lui faire trop d'honneur (i) :
« Chétif hôtes des bois « Nous n'appliquerons pas sur tes membres profanes « Nos sacrés ongles... Venez loups. »
Comme tous les puissants, le lion a toujours à sa disposition une valetaille de bourreaux prête à toutes les besognes. Les rois se montrent en outre si injustes à l'égard de leurs sujets que :
« L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font point. »
A la veille de la Révolution, Figaro ne tiendra pas un autre langage (2).
De tout temps
« Les petits ont pâti des sottises des grands ; »
aussi, lorsque la peste est venue, et qu'il faut trouver un coupable à sacrifier, le roi, après s'être hypocritement accusé lui-même d'avoir englouti force moutons et quelques bergers, laisse mettre
(i) La Fontaine. — Fables. VIII-14.
(2) Beaumarchais. — Le mariage de Figaro,
en quartiers le baudet naïf^ bonne béte sans défense qui croit encore à la justice des rois, et qui supporte ici comme ailleurs les conséquences des péchés d'autrui (i) :
« Selon que vous serez puissant ou misérable,
« Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Mais les rois despotes, hypocrites et injustes, trouvent dans leurs propres sujets et dans ceux-là mêmes qui les entourent et les flattent, d'implacables ennemis. Leur peuple les hait, et l'âne le dit un jour tout haut :
« Notre ennemi, c'est notre maître, « Je vous le dis en bon français. »
Aussi n'aime-t-on pas à les rencontrer en route parce que l'on sait bien que ce n'est jamais impunément :
« La caravane enfin rencontre en un passage
« Monseigneur le Lion... Cela ne leur plut point. »
(i) La Fontaine. — Fahles, VII-i.
Heureux donc, ceux qui peuvent éviter le voisinage du maître :
« Ils n'avaient appris à connaître
« Que les hôtes des bois. Etait-ce un si grand mal ? »
Comme tous ceux que l'on redoute, le lion est entouré de flatteurs et de courtisans qui le trompent. C'est par le mensonge en effet, que l'on se fait bien venir de Sa Majesté. Le cerf que l'on a vu rire aux obsèques de la Lionne, alors qu'il était ordonné formellement de pleurer, n'échappe à la mort que par un artifice, qui abuse l'orgueil du roi (i). La Fontaine, moins courtisan que personne, hait cette race maudite qui a ses entrées et ses tabourets à la cour :
« Ce pays où les gens * Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents « Sont ce qu'il plaît au prince, ou s'ils ne peuvent l'être, « Tâchent au moins de le paraître.
« Peuple caméléon, peuple singe du maître. »
Moins franc que l'ours et plus avisé que le singe,
(t) La Fontaine. -::^fahlcs. VlII-i^.
le renard, type du parfait courtisan, avec son air cauteleux et son museau affiné, allègue un rhume pour ne pas se prononcer sur l'odeur de « vrai charnier » qui se dégage du Louvre qu'habite monseigneur le Lion (i). Et ce sont là les gens dont les rois sont esclaves !
« Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire
« Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère
« Et tâchez quelquefois de répondre en normand. »
Toutefois, La Fontaine n'est pas assez injuste pour ne nous montrer du monarque que les vilains côtés, car parfois il se dévoile grand et généreux. 11 « montre ce qu'il est » en épargnant tout d'abord le rat qui sort de terre entre ses augustes pattes (2). Il apparaît comme un héros quand il part en guerre (3), ou quand « par l'âge estropié » il supporte « sans faire aucune plainte » les insultes de son peuple et expire « languissant, triste et
II) La Fontaine. — Fables. VII-7.
(2) La Fontain'e. — Fables. II-ii.
(3) La F..N-TA1SE. — Fable--. V-i')-
luorne » mais toujours lier et grand, sous le coup de pied de l'âne (i).
La Fontaine, comme on le voit, donne aux rois \ ij des leçons assez dures ; mais ce n'est pas qu'il flatte le peuple, ni qu'il souhaite de le voir à la tête du gouvernement. S'il aime sincèrement et profondément les petits, c'est qu'ils lui paraissent assez asservis et assez exploités par les grands pour ne point mériter encore d'être méprisés.
Le bonhomme avait connu cette triste époque où le paysan, écrasé d'impôts, taillable et corvéable à merci, contraint de payer sa redevance au seigneur et sa dîme au curé, supportait à lui seul tous les fardeaux de la société et faisait pour ainsi dire vivre de sa misère les nobles et les prêtres. Le vieillard qui, par le travail acharné de toute sa vie aurait eu droit à un peu de repos avant de quitter la terre, devait charger ses épaules affaiblies de branchages et de rameaux de bois mort, pour avoir un peu de ce pain, qui trop souvent lui manquait ! C'est cette terrible situation qui a ému le cœur compatissant du bon La Fontaine et qu'il a retracée
(i) La Fontaine. — ■ Fables, III-14.
en termes si poignants dans la fable de la Mort et du Bûcheron (i).
Cependant les orgueilleuses prétentions de la plèbe ignorante et présomptueuse ne lui ont pas échappé. Il connaît ces vaniteux qui se plaignent de leur maître, veulent commander à tous et n'obéir à personne ; ces fats persuadés que tout irait à merveille si les affaires leur étaient confiées : « Ah ! dit l'âne, si l'on m'en croyait ! » Ce serait un grand malheur selon La Fontaine, car, s'il n'affirme pas avec Corneille, que :
«c Le pire des états, c'est l'état populaire » (;),
il n'en ignore pas les périls, et n'approuve guère les mécontents qui veulent tout bouleverser. Un jour la queue du serpent vint à se plaindre au ciel de ce qu'elle suivait toujours la tête. Issues l'une et l'autre du même sang, elle était, disait-elle, non sa suivante, mais sa sœur, et devait en conséquence être traitée de même sorte (3). Le ciel se
(i) La Fontaine. — Fables. I-16.
(2) Corneille. — Ciiiiia.
(3) La Fontaine, — Fahlc^. VII17.
72 LA PHILOSOPHIE DE LA FOiNTAlNE
montra cruellement favorable à sa requête, et,
« La guide nouvelle « Qui ne voyait au grand jour « Pas plus clair que dans un four, »
se perdit avec sa sœur. Et le fabuliste ajoute ; « Malheureux les états tombés dans son erreur ! »
Bien qu'il aime la liberté, et haïsse le collier (i); La Fontaine tient le peuple juge récusable et ne croit guère :
« Que sa voix est la voix de Dieu (2}. »
Si l'on voulait résumer les idées politiques et sociales de La Fontaine, on les trouverait assez semblables à celles de La Bruyère. Se soumettre au gouvernement sous lequel on vit, est encore le plus sage, car, selon Montesquieu, « les changements de gouvernement sont toujours plus préjudiciables au pays que les abus qu^ils cor-
(i) La Fontaine. — Fables. I-3.
(3) La Fontaine. — Fable:. VIII-26.
IDEES POLITIQUES ET SOCIALES yS
rigent ([). » La monarchie n'est pas aux yeux du fabuliste l'idéal du gouvernement, tant s'en faut; la démocratie non plus. Que lui importe d'ailleurs le régime, puisque les gouvernants n'ont pas d'autre occupation que de « ramasser des monceaux de pistoles. »,Tichans- seulemeiil en France ^dê]ie 4MLS imite r les grenouilles et de nous contenter deçelui qui nqus gouverne :
, « De peur d'en rencontrer un pire (^j. »
fï) MoKiESQuiEU. — Esprit des Lois.
h) La Fontaine. — Fables. III-4.