SPINOSA
La substance de Spinosa, si l'on a bien saisi la portée de sa phrase un peu ambiguë , comprend une infinité d'attributs. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que l'idée de substance est tout à fait indéterminée, et qu'il faudrait la déterminer? Elle comprend des attributs , c'est-à-dire que pour la connaître, il ne suffit pas de savoir qu'elle est, et qu'elle est causa sut, qu'elle est substance. S'il y a une substance, elle est d'une certaine manière, elle est quelque chose, elle a une nature, une essence ou des attributs. Pour la connaître réellement, il faudrait marquer quelle est cette essence, il faudrait énumérer ces attributs ; mais nous ne le pouvons pas, nous ne connaissons pas ces attributs infinis, Spinosa ne les nomme pas. Je me trompe, il en nomme deux : la pensée et l'étendue ; ce sont précisément les noms des substances créées entre lesquelles Descartes a partagé les êtres finis. Spinosa prend la définition cartésienne de la substance trop au sérieux pour parler de substances créées ; il convertit donc la pensée et l'étendue en attributs; mais on ne voit pas dans son système pourquoi la pensée et l'étendue sont des attributs de la substance infinie; on ne voit pas pourquoi l'être qui existe par lui-même doit posséder la pensée, on ne voit pas pourquoi il doit être étendu.
Cette déduction pouvait être tentée, j'en conviens; mais si Spinosa l'a jamais entreprise, ses écrits du moins n'en ont point gardé la trace. Il paraît donc
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que l'idée des seuls attributs dont il parle est empruntée à l'expérience, ou plutôt à la philosophie de Descartes, qui généralise l'expérience à sa manière. Si l'on demandait à Spinosa pourquoi il a fait de la pensée et de l'étendue des attributs de la substance ou de Dieu, il ne pourrait guère, à moins de modifier sa pensée en la complétant, répondre autre chose que ceci : « La pensée et l'étendue sont évidemment quelque chose Tune et l'autre; ces deux choses s'excluent réciproquement, Descartes doit l'avoir prouvé ; mais elles ne sauraient être des substances, puisqu'il n'y a qu'une substance. Que voulez-vous donc qu'elles soient, sinon des attributs de la substance? » Il est difficile de suppléer autrement au silence de Spinosa. Et cependant que signifierait une telle réponse, sinon que les attributs sont appliqués à la substance, dont ils devraient jaillir, et que le mouvement progressif de cette philosophie n'est qu'une illusion ?
Mais la pensée et retendue sont encore des réalités universelles, ou du moins des notions universelles. L'expérience nous fait connaître des êtres particuliers, et proprement elle ne nous fait connaître que cela. Comment la philosophie de Spinosa peut-elle expliquer la présence des êtres particuliers? en d'autres termes, que sont les êtres particuliers relativement à la Substance, principe de cette philosophie ? Pour le faire comprendre, il faudrait trouver, soit dans la substance infinie, soit dans ses
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attributs, sinon la puissance réelle de produire les êtres particuliers, tout au moins la nécessité logique de les contenir, de se particulariser ou d'être particularisée. Spinosa n'a rien essayé de semblable; les êtres particuliers s'imposent à sa pensée comme un fait dont il ne peut rendre raison d'aucune ma- / niére. Seulement, comme on ne peut pas les appeler des substances, puisqu'il n'y en a qu'une, et qu'il faut pourtant leur donner un nom, puisqu'ils sont là; il les appelle des modes, c'est-à-dire des manières d'être de la substance. Mais cette idée de mode est un problème. Pourquoi la substance infinie a-telle des modes? que sont ces modes? — on n'en sait rien. L'âme de Spinosa est un mode de la substance infinie considérée sous l'attribut de, la pensée, rftais chacune des idées que cette âme conçoit ou possède est aussi un mode de la substance infinie. Il y aurait donc des modes de plusieurs espèces, de plusieurs degrés, une hiérarchie de modes; le texte n'eu dit rien1. Mais si la pensée actuelle est un mode, mon âme , qui n'est que la série de mes pensées , ne saurait en être un. L'idée du mode n'est pas arbitraire seulement, elle est vague et insuffisante.
1 Dans la proposition XXIII de son premier livre , Spinosa parle de modes dont l'existence est nécessaire et infinie , et qui procéderaient directement des attributs ; mais il est malaisé de déterminer avec certitude un seul exemple d'un mode pareil ; rien n'est tenté pour rattacher les choses particulières à ces modes infinis, rien pour déterminer le rapport des modes finis entreux. Les hypothèses de Saisset sur l'émanatisme de Spinosa manquent de base.
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Il y aurait eu moyen, semble-t-tl,' d'expliquer la production des modes par Faction des attributs rie la Substance l'un sur l'autre, si on leur eût accordé une telle action ; mais cette idée d'une philosophie plus récente est tout à, fait étrangère au spinosisme. Elle ne pouvait y trouver accès , d'abord parce que les attributs sont absolument séparés l'un de l'autre, comme la substance pensante et la substance étendue dans le système de Descartes; puis parce que, en réalité, le spinosisme n'accorde aucune place à l'idée d'action. Ainsi que les modes , les attributs sont compris dans la substance. Ils y sont en vertu d'une nécessité logique, comme il est dans la nature du triangle d'avoir trois angles égaux à deux angles droits. II y a cependant cette différence que la géométrie démontre la nécessité de son théorème, tandis que Spinosa se contente d'affirmer le sien.
Spinosa n'a pas plus que Descartes un système développé dans toutes ses parties. Le maître s'était attaché principalement à la physique ; le disciple, au contraire, donne toute son attention aux phénomènes du monde moral, qu'il s'efforce d'expliquer a priori.
La solution morale de Spinosa consiste à dire que toutes nos actions sont déterminées par l'immuable enchaînement des effets et des causes. Nous sommes esclaves ; mais en comprenant cette nécessité dans sa source, c'est-à-dire dans la substance, nous nous
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réconcilions avec elle; c'est là notre vertu, notre bonheur, notre liberté. Ainsi le fatalisme conduit Spinosa au quiétisme. L'action est sans valeur à ses yeux, car elle n'est pas libre ; la science seule a du prix. Du même principe résulte l'absence d'imputabilité morale. Les malfaiteurs, la société s'en débarrasse comme on abat un chien enragé ; mais il n'y a pas lieu de les blâmer, car ils sont tout ce qu'ils pouvaient être. S'il en est ainsi, le remords n'est qu'une sottise, un effet de l'ignorance, qui nous persuade que nous pouvions agir autrement que nous n'avons fait, et comme toutes les fautes viennent de l'ignorance, le repentir est une faute de plus. Spinosa n'a point reculé devant ces conséquences, qui s'imposent irrésistiblement à la pensée ; il les présente avec une franchise digue d'éloge et de respect. Mais ces conséquences sont horribles. Malgré notre sincère admiration pour le caractère personnel de Spinosa, nous sommes obligé de reconnaître l'immoralité de sa philosophie. Eh bien, qu'est-ce qu'une philosophie immorale? — C'est une philosophie qui, à sa manière, va contre les faits; c'est une philosophie qui contredit des vérités immédiatement certaines. Si la notion de l'inconditionnel est innée, dans ce sens que l'esprit y arrive nécessairement, la distinction du bien et du mal n'est pas moins innée. Les hommes disputent sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, ils ne demandent pas s'il y a un bien et un mal. D'ailleurs une doc-
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trine qui supprime l'imputabilité morale ne peut que nuire au genre humain par ses conséquences ; or il est absurde de penser que la vérité soit jamais nuisible; cette idée supposerait que l'intellectuel et le réel se contredisent, que les fils dont est tissu le monde sont embrouillés et rompus, qu'il n'y a pas d'ordre, en un mot, et que l'univers n'est pas un. Si l'on admet cette possibilité, il faut reconnaître également, ce me semble, que les lois de la pensée pourraient aussi n'être pas les lois de la réalité, qu'on n'est pas sûr, en raisonnant bien, d'arriver à la vérité des choses, et par conséquent que le fatalisme auquel on vient d'aboutir est incertain luimême. Le scepticisme surgissant ainsi du milieu d'un système, le renverse. Quoi qu'il en soit de cet argument, la philosophie de Spinosa est condamnée par ses résultats. Du reste, ces résultats eux-mêmes, elle ne les démontre pas, elle les impose. Pour différer de l'opinion la plus répandue, ce jugement d'un savant historien de la philosophie , M. Erdmann, n'est pas moins rigoureusement vrai : je l'explique.
Spinosa est fort systématique en quelque sens. Les trois définitions de la substance, de l'attribut et du mode une fois admises, tout le reste s'en déduit régulièrement, je le crois, bien que le nombre des propositions que Spinosa se fait accorder sans démonstration passe la quarantaine. Mais ces trois définitions n'étant pas enchaînées, forment trois principes