‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 72 sur 103 · SCHELLING · texte numérisé non relu

SCHELLING

Au moment où la conscience s'éveille, nous nous trouvons au sein d'un monde absolument déterminé, auquel nous ne pouvons rien changer. Si ce monde, comme on le prétendait, n'existe que par le moi et pour le moi , du moins faut-il reconnaître que le moi l'a produit bien innocemment. S'il l'a fait, c'est sans doute par une activité représentative involontaire, inconsciente, antérieure au premier réveil de la réflexion , antérieure au moment où le moi dit moi, et qui conserve après ce moment son caractère primitif de nécessité inconsciente. Pour expliquer le monde extérieur dans l'esprit de l'idéalisme et de Fichte, Schelling se trouva donc conduit dès l'entrée à l'étude d'une activité antérieure au moi de la conscience et dont, par la supposition primitive, le monde extérieur et le moi de la conscience doivent être l'un et l'autre des résultats. Si le moi et le nonmoi sont les produits simultanés d'un même acte, on comprend qu'ils soient nécessaires l'un à l'autre ; or l'apparente objectivité du monde n'est autre chose que la nécessité qui nous oblige à l'imaginer tel que nous l'apercevons. Il y a plus ; le moi de la conscience est seul individuel. C'est par un retour sur moi-même que je dis moi et que je me distingue de vous. Schelling était dope amené naturellement à se représenter ce moi antérieur à la conscience ou ce principe qui doit devenir le moi, comme un principe universel, comme la source commune de tous les moi. Ce point de vue donnait un moyen d'expliquer, sans sortir de

la donnée idéaliste, comment nous percevons tous le monde extérieur de la même manière. C'est nous qui avons fait la nature, suivant cette philosophie; nous l'avons conçue par une activité idéale, et son existence n'est quldéale , nous l'avons produite en rêvant; mais quand nous dormions ce sommeil magique, nous n'étions pas distincts les uns des autres, nous formions un seul et même être. Ce grand songeur, père et substance de la nature et de tous les esprits, c'est l'être inconditionnel, l'être absolu du système de Schelling, du moins dans ses premières formes. La modification que Schelling apporta au point de vue de la philosophie précédente, peut s'exprimer d'une manière très-simple et pas trop infidèle en disant que, pour lui, la substance ne consiste plus dans les individus , mais daus le genre. Ainsi Schelling se retrouve en possession d'une substance universelle, et cette substance une n'est que pure activité ; c'est une activité représentative comme les monades de Leibnitz; mais l'idée de la représentation ou de la perception est plus approfondie par Schelling qu'elle ne l'avait été par Leibnitz. Le dualisme essentiel à toute perception est mieux compris, le rapport de la production proprement dite à la réflexion mieux analysé. Schelling se replace à l'origine du mouvement de la réalisation de l'être que la spéculation doit reproduire. Son point de départ est l'Être qui n'existe pas encore, l'infini qui n'est pas encore réalisé, la subjectivité infinie ou la

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virtualité infinie. En se réalisant, en s'aifirmant, l'infini se détermine, il devient fini, c'est-à-dire inégal à lui-môme, le contraire de lui-même. L'infini ne saurait se réaliser qu'à ce prix, car se réaliser c'est se déterminer. Mais comme la virtualité primitive est infinie, elle ne peut pas non plus se perdre, s'absorber dans cette première détermination. Le sujet infini ne se transforme pas en objet ou en existence, non ; tout en séparant de lui-même l'objet ou l'existence dont il renfermait la possibilité, il se maintient néanmoins comme sujet, comme puissance, mais comme puissance placée désormais vis-à-vis d'un objet, peut-être au-dessus, c'est-à-dire comme l'intelligence de cet objet. Ainsi, en partant d'un seul principe, l'être indéterminé, l'être qui n'est rien encore que la puissance infinie de l'existence, la substance infinie ou le sujet infini, nous arrivons à l'opposition féconde de deux principes : le principe de passivité, d'objectivité, d'existence, le réel; et le principe de l'activité, de la subjectivité, de l'intelligence , l'idéal; et nous retrouvons ainsi les idées de la Grèce.

L'Idéal et le Réel, sortant d'une source commune, sont d'abord opposés l'un à l'autre. L'idéal placé hors du réel ne peut se réaliser qu'en pénétrant le réel pour le transformer; le réel, à son tour, ne peut reconquérir l'infinité, qui est sa primitive essence, qu'en s'idéalisant. L'opposition primitive de ces deux éléments rend donc nécessaire une évolu-

tion progressive, un procès, idée qui domine toute la philosophie de Schelling et qui la résume. Ce procès, c'est le Progrès. Ainsi la croyance duXVIII1116 siècle, cette religion assez superstitieuse, il en faut convenir , reçoit en Allemagne une consécration spéculative. La philosophie de Schelling, généralement désignée sous le nom de philosophie de l'Identité — identité du réel et de l'idéal dans leur principe — pourrait s'appeler , avec non moins de justesse, la philosophie du progrès. Le progrès dont nous parlons consiste proprement en ceci : que la subjectivité absolue, qui ne peut se réaliser immédiatement sans devenir le contraire d'ellemême, se réalise enfin, par une série de gradations successives, comme absolue subjectivité, comme esprit, comme Dieu.

La cosmogonie est en même temps une théogonie ; la nature et l'histoire marquent les phases de cette genèse éternelle. Le sujet primitif, réalisé d'abord comme matière, se manifeste dans sa subjectivité vis-à-vis de l'objet sous la forme de lumière. La pénétration de la matière par la lumière, premier degré de l'intelligence, produit la matière formée, rendue sensible par ses qualités, qui sont autant d'activités ou de manifestations du principe subjectif identifié à la matière première ; mais, en face de cette matière déjà formée et par conséquent déjà spiritualisée en quelque façon, le principe subjectif se relève comme vie et, pénétrant la matière

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