‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 81 sur 103 · VEUX · texte numérisé non relu

VEUX

Quelle que soit la hardiesse de ce paradoxe, nous ne pouvons pas mettre en question sa vérité : nous devons définir Dieu par la liberté absolue, parce que l'absolue liberté est la plus haute conception dont nous soyons capables. Or il est impossible que Dieu ne soit pas ce qu'il y a de plus grand ; si nous pouvons imaginer quelque chose de plus grand que Dieu, il est clair que nous n'avons pas encore compris Dieu. Mais l'absolue liberté, quoique nous ne puissions ni l'imaginer ni la comprendre, est telle néanmoins que nous devons reconnaître en elle ce qu'il y a de plus grand et de plus excellent, malgré l'obscurité, le paradoxe et l'ironie que renferme cette idée à la fois la plus abstraite et la plus con-

crête, la plus négative et la plus positive, la plus insaisissable et la plus certaine.

Nous verrons bientôt le sens de ce paradoxe et le sérieux de cette ironie ; mais, dès ce moment, nous acceptons la définition proposée sur l'autorité de son évidence immédiate ; nous en faisons le critère de nos appréciations, et, sans méconnaître ce que Schelling a fait pour lui conquérir sa place, nous disons qu'elle nous oblige à sortir du système de Schelling.

Tel qu'il ressort de notre imparfaite exposition, ce nouveau système, que l'auteur a constamment remanié et modifié jusqu'à sa mort, nous semble porter la marque d'une pensée dont le développement n'est pas achevé ; il en est de lui comme des systèmes précédents : la conclusion n'en coïncide pas avec le point de départ. Schelling est définitivement sorti du panthéisme, en faisant sa place à la vérité incomplète sur laquelle le panthéisme se fonde ; mais, d'un côté, il prétend expliquer Dieu par ses puissances, de l'autre, il reconnaît que l'unité divine est supérieure aux puissances, ce qui semble détruire la possibilité d'une telle explication. Plus généralement, il veut rendre compte de l'essence divine, et cependant il enseigne la liberté absolue de Dieu, d'où résulte à nos yeux l'impossibilité de sonder Dieu dans son essence. Nous rendons justice à la grandeur de sa conception, qui jette un vif reflet sur les problèmes les plus mystérieux

de la nature, de l'histoire et de la conscience, en même temps qu'elle résume les spéculations profondes des Grecs, des philosophes juifs, des Pérès de l'Eglise et du vieux mysticisme allemand. Néanmoins nous éprouvons le besoin de tenter une autre voie pour nous élever au but que Schelling a signalé sans l'atteindre.

Le monde résulte d'un acte libre de Dieu et non d'une nécessité de la nature divine, ainsi que l'implique l'idée de la liberté, que nous acceptons sur la foi de son évidence et que nous avions réclamée dés l'origine sur la foi de la conscience morale. Il est donc clair qu'en partant du monde, nous ne pouvons pas arriver à comprendre ce que Dieu est en luimême, mais seulement ce qu'il veut être relativement à ce monde. Schelling l'a bien aperçu, et nous avons vu que lorsqu'il s'agit d'atteindre l'idée pure du Dieu absolu, il laisse de côté la théorie des puissances fondée sur l'intuition, pour chercher un nouveau commencement dans une définition philosophique de Dieu : « l'essence qui existe ». Mais le théisme seul accorde cette définition, qui est tout un système. La discussion métaphysique que nous avons imparfaitement résumée n'a d'autre but que de retrouver dans cette notion de Dieu, suggérée par le christianisme, les puissances du monde réel découvertes par l'analyse précédente, en d'autres termes, de prouver aux croyants seuls la vérité du système de Schelling.

Je conçois différemment la tâche. Je veux, s'il est possible, développer sous la forme d'une démonstration régulière cette vérité certaine pour l'esprit qui tient compte des exigences de la conscience morale, évidente pour l'esprit qui en saisit la grandeur : l'être absolu est pure liberté. Nous partirons non d'une véritable définition de Dieu, mais d'un élément de cette notion que tout le monde est obligé d'accepter. Nous partirons de la base commune au théisme et au panthéisme, à l'incrédulité comme à la foi: «le principe universel subsiste de lui-même»; et nous nous efforcerons d'établir par la pure pensée que l'être existant de lui-même ne saurait être conçu que comme pure liberté. Ce, sera l'objet de notre prochaine leçon. Nous examinerons ensuite la portée de cette définition quant à l'économie générale de la science ; enfin , dans un travail subséquent, nous tenterons de résoudre au moyen de cette clef les problèmes les plus importants que l'expérience nous suggère.

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