‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 83 sur 103 · SEIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LEÇON

III. L'absolue liberté e$t incompréhensible. Nous en constatons la place , nous n'en possédons pas Tidée, car nous n'avons pas d'intuition correspondante. Toute intuition est au fond intuition de nous-méme. Les systèmes de philosophie sont d'autant plus clairs que leur idée fondamentale est plus intuitive. Le nôtre a son point de départ au delà de l'intuition.

IV. La volonté est l'essence universelle. Les différents ordres de l'être sont les degrés de la volonté. Exister, c'est être voulu. Etre substance , c'est vouloir ; vivre, c'est se vouloir ; être esprit, c'est produire sa propre volonté, vouloir son vouloir.

Dans notre dernier entretien, j'ai développé avec vous l'idée du principe de l'être et j'ai essayé d'établir a priori, par la pure pensée, que ce principe est l'absolue liberté, comme nous avions déjà dû le reconnaître au début de ce cours, en recherchant ce qui peut rendre raison de la liberté humaine.

Je rappelle les traits principaux de notre démonstration, en en modifiant un peu les termes, pour les présenter sous un nouvel aspect.

L'existence en général a nécessairement un principe. Que ce principe existe lui-même indépendamment des choses particulières ou qu'il existe seulement dans les choses particulières, dans le monde, peu importe à notre propos ; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'a pas la cause de son être hors de lui ; sans cela il ne serait pas le principe. Il y a donc

un être cause de son propre être et de toute existence. L'idée de cet être doit devenir le principe de la science : de la possibilité de concevoir cette idée dépend la possibilité de la science, au sens plein et entier de ce mot, qui signifie connaître ce qui est tel qu'il est. Comprendre implique la certitude d'avoir compris. L'idée du principe de l'être doit donc être déterminée de telle sorte qu'elle ne puisse absolument s'appliquer qu'à lui, c'est-à-dire qu'il soit impossible à la pensée de remonter au delà.

La simple idée de substance ou de cause de l'existence ne satisfait pas à cette condition. L'activité qui produit l'existence pourrait avoir sa cause hors d'elle-même. Il faut qu'elle ait sa cause en ellemême, il faut qu'elle se produise elle-même comme activité, c'est-à-dire qu'elle soit une vie.

La vie n'est point encore assez, car la loi de la vie pourrait venir d'ailleurs ; pour que l'idée même de cette vie implique en elle qu'il n'en est pas ainsi, il ne suffit pas qu'elle soit l'idée d'une vie, mais l'idée d'une vie qui se donne elle-même ses lois. Ceci n'est plus simplement la vie, c'est l'esprit, c'est la libre volonté.

Enfin l'être pourrait avoir reçu sa liberté; il ne faut pas se contenter de dire qu'étant l'être absolu et le principe, il ne l'a pas reçue ; il faut que cette détermination soit positivement renfermée dans l'idée que nous nous en formons, sans quoi nous n'avons pas cette idée. L'idée de l'être absolu n'est donc

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pas seulement celle d'un esprit libre, mais celle d'un être qui se fait libre, qui se pose lui-même comme libre et qui n'est absolument que ce qu'il se fait. Il est impossible de remonter davantage. La question constamment reproduite jusqu'ici n'aurait plus aucun sens si nous la posions au sujet de l'être libre parce qu'il le veut, et Celui que nous définissons ainsi sans le comprendre ne peut être que l'absolu et le premier.

Les trois premiers degrés de l'être répondent aux différents ordres de réalités finies : la nature inorganique, l'organisme, l'âme humaine. Le quatrième, l'absolu, échappe à toute analogie et surpasse notre intelligence, dont il semble forcer les ressorts ; mais il est naturel, il est convenable qu'il en aille ainsi : lorsqu'il s'agit de l'infini, tout ce que nous pouvons espérer, c'est de voir clairement la raison de notre ignorance. Cette raison ne se trouve point dans la nature de notre esprit, mais dans la nature de l'objet, qui se voile dans sa propre lumière. L'absolu est ce qu'il veut être. Lorsque nous savons ce qui le rend incompréhensible, nous l'avons compris.

Il faut donc l'avouer, toute notre dialectique ne nous donne aucune intuition de l'absolu. Une nécessité logique nous oblige à proclamer d'abord la réalité d'un principe qui possède l'être par lui-même, en suite que cet être des êtres est liberté absolue, sans que nous sachions en quoi cette liberté consiste. Certain qu'elle doit être, nous ignorons en-

core comment elle peut être ; car nous ne comprenons réellement comme possibles que les choses dont nous avons* l'intuition. Mais, encore une fois, nous n'avions aucune raison d'espérer l'intuition de l'absolu. Nul objet infini ne peut être saisi dans son infinité d'une manière intuitive. Le monde sensible est le seul champ de l'imagination comme de la perception ; le moi dans la série de ses actes particuliers, dans son existence, est le seul objet de l'intuition proprement dite ; et si nous apercevons son essence immuable, c'est toujours dans les actes particuliers qui la manifestent. Aussi, la lueur d'intuition qui semblait nous accompagner dans la discussion de cette matière ne vient-elle pas de l'absolu en tant qu'absolu, mais de l'absolu se manifestant en nous. Plus simplement, pour ne pas anticiper, ni prêter aux malentendus, nous dirons qu'elle vient de nous. t

Nous avons l'intuition de nous-mêmes, et cette intuition nous sert à pénétrer la nature intime de l'être dans notre degré. Nous percevons dans notre esprit ce qu'il y a de commun à tous les esprits, mais l'intuition ne monte pas plus haut et ne descend pas plus bas. Ainsi, des quatre degrés de l'être que la logique nous a permis de distinguer, nous n'en comprenons qu'un seul : le troisième, et cela fort incomplètement. Notre esprit est activité, c'est une activité complexe et réfléchie; par cette réflexion, qu'on nomme la conscience, nous ramenons

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à l'unité la pluralité des fonctions. Nous avons le sentiment de ce qu'est un tel esprit, quoiqu'il soit malaisé d'en parler comme il faut. Mais l'activité simple, monotone, sans réflexion de la simple substance, nous n'en avons point d'intuition, sinon peutêtre une très-faible, due à ce que dans certains cas nous pouvons observer en nous-même quelque chose qui lui ressemble.

Par l'effet d'ime illusion naturelle, les efforts que nous coûte l'idée de la substance la font paraître très-profonde, très-admirable et très-parfaite. On s'explique par une telle illusion comment de grands philosophes ont cru posséder l'idée de l'absolu dans la définition de la substance, sans s'apercevoir qu'ils mettaient ainsi l'absolu beaucoup au-dessous de notre propre nature, telle qu'elle se manifeste à la conscience.

Les systèmes du panthéisme moderne occupent les degrés' intermédiaires entre notre catégorie de la substance et notre catégorie de l'esprit. Ils se groupent autour de la notion de but. L'idée absolue que Hegel place au sommet de sa philosophie, ne diffère pas essentiellement du but, tel que nous l'avons défini. Au fond, le système de Hegel est plus clair, plus intuitif que ceux de ses devanciers, parce qu'il repose sur une conception plus voisine de celle que l'homme réalise et qu'il entend. Mais s'il est moins obscur que le spinosisme, par exemple, il n'est pas encore vraiment clair, attendu

qu'il se meut encore dans l'abstrait, et qui dit abstrait, dit irréalisable. Toutes les conditions de l'être ne sont pas encore réunies dans l'absolu de Hegel. Hegel ne s'est pas aperçu ou n'a pas voulu s'apercevoir qu'un but suppose une intelligence qui le conçoit et Une volonté qui le pose. L'Idée, dont il fait son Dieu, produit incessamment les moyens, les milieux de sa propre réalisation ; elle vit dans la nature et s'accomplit dans l'histoire. — C'est bien, mais la pensée ne demande pas moins impérieusement à savoir ce qu'elle est en elle-même, avant la nature, avant l'histoire, c'est-à-dire indépendamment de la nature et de l'histoire. — A cette question Hegel n'a fait qu'un semblant de réponse. On ne saurait plus prendre à la lettre les passages où il identifie l'évolution dialectique des catégories à l'être de Dieu avant la création. Cette réalité indépendante des catégories est absolument incompréhensible. L'esprit du système n'était pas là. Les catégories sont des lois, ce sont les lois de l'intelligence et de l'univers tout ensemble, mais elles n'ont d'être que dans la nature et dans la pensée qui leur obéissent. L'Idée prise en elle-même n'est rien. — Et si l'on n'accepte pas cette solution, qui n'est qu'une défaite, un refus d'entrer en matière et de chercher la raison des lois ; si l'on persiste à poser la grande question du Pourquoi? si l'on veut absolument que l'Idée soit quelque chose, il ne reste qu'à dire avec nous, que l'Idée prise en elle-même, l'Idée en soi est une

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véritable idée, c'est-à-dire le produit d'une intelligence réelle, l'acte d'un esprit qui la pense. Ainsi l'Esprit précéderait l'Idée, et le panthéisme se transformerait en théisme.

La philosophie devient beaucoup plus compréhensible, beaucoup plus intuitive, elle arrive à la lumière du jour lorsqu'on a poussé la conception de l'Etre jusqu'à pouvoir dire : L'Etre est esprit. Cela vient, je le répète, de ce que nous sommes nousmêmes esprit. Cette philosophie n'est pas seulement plus claire, elle est plus vraie, elle est la vraie. Seulement il ne faut pas oublier qu'il y a deux sortes d'esprit: l'esprit fini et l'esprit infini, l'esprit créé et l'esprit incréé. Je veux dire qu'il y a entre l'esprit créé et l'esprit incréé une différence de degré et de qualité, une différence spécifique, dont il est essentiel de tenir compte, parce qu'elle transforme le fond même de nos conceptions.

Nous sommes esprit — nous sommes libres : ces deux propositions sont identiques ; il est impossible de concevoir un être libre qui ne soit pas un esprit, il est impossible de concevoir un esprit qui ne soit pas libre. L'esprit, en effet n'est autre chose qu'un être qui détermine lui-même son activité, l'activité produisant l'activité, la seconde puissance de l'activité, ou de la substance.

La pesanteur, la résistance des corps, l'électricité, le magnétisme, la chaleur, la lumière, sont de simples manifestations de la substance, ou de simples

énergies, des actes simples, déploiement d'une puissance simple.

L'irritabilité musculaire, que la physiologie rapproche de T électricité, lui ressemble en ceci du moins qu'elle est du même degré, du même ordre; c'est aussi une simple énergie, un simple effet de la substance ; elle se montre telle dans les convulsions. Mais dans le mouvement volontaire, cette force est déterminée, dirigée'; réglée, possédée par une autre force que nous appelons l'esprit. L'esprit est donc une force qui agit sur des forces, une activité qui s'exerce sur d'autres activités comme sur une matière. L'analyse du mouvement volontaire en fournit la preuve. — Même redoublement dans la perception. La sensation est une production, une imagination, l'effet d'une activité spontanée, et ce que l'esprit perçoit, c'est proprement cette activité. Ainsi la vision est un acte de l'esprit auquel l'acte du nerf optique sert d'objet et de matière.

Voilà pour les rapports de l'âme et du corps, où les deux forces se distinguent assez facilement. Mais dans les phénomènes purement spirituels nous trouvons la même dualité ou plutôt la même réduplication. Nous ne pouvons en exprimer le caractère qu'en disant : l'esprit est la puissance de lui-même. Etre esprit consiste à se posséder soi-même. Tout acte réel de l'esprit ou de l'âme naît effectivement du concours de deux forces bien distinctes, quoique sans doute identiques dans leur principe, et dont

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l'une se subordonne à l'autre. La première varie, la plus élevée est toujours Ja même : elle s'appelle la voloûté. Ainsi comprendre n'est pas la même chose que vouloir comprendre ; mais il n'y a pas d'intelligence sans attention, c'est-à-dire sans une volonté qui dirige et possède l'intelligence. Je cherche et je trouve ; mais pendant quelque temps j'ai cherché sans trouver. Autre est l'activité qui cherche, autre celle qui fournit l'objet cherché. Pour s'en convaincre, il suffit de réfléchir au joyeux étonnement de la découverte, c'est la rencontre de deux amis, c'est un antagonisme intérieur qui se résout en harmonie. Encore un exemple : aimer c'est vouloir, et cependant nous n'aimons pas véritablement toutes les fois que nous voulons aimer. L'amour véritable est en nous l'harmonie d'une double volonté, ce que je veux vouloir, je le veux. Quand nous voulons aimer sans y parvenir , tout comme lorsque nous aimons malgré nous, nous voulons vouloir ce que nous ne réussissons point à vouloir ; dans l'un et l'autre cas la subordination tentée ne s'effectue pas, à cause de la résistance ou de la prépondérance du principe inférieur, qui est ici manifestement une volonté, lui aussi. En somme, nous ne faisons rien, nous ne sommes rien sans la volonté, et ce que nous faisons sans le vouloir, ce n'est pas nous qui le faisons. La volonté est donc le caractère éminent de l'esprit, la volonté est la puissance qui régit nos puissances diverses et dont ces puissances sont elles-mêmes

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ou les états inférieurs ou les transformations \ C'est la volonté qui fait l'unité de notre être, c'est elle qui fait que nos facultés sont réellement les facultés du même être. Vient-elle à défaillir dans un esprit; les facultés de cet esprit ne sont plus des facultés, des instruments qu'il emploie, mais des puissances indépendantes et hostiles, qui le dominent et qui le déchirent. Plus il y a de volonté dans un esprit, plus il est, et plus il est un.

Une puissance qui détermine l'activité, qui la suscite et qui l'engendre, s'appelle volonté; or comme il est impossible de concevoir une volonté qui ne soit pas libre , du moins dans son principe , nous sommes contraints d'avouer à la fois que la volonté est la racine, l'unité, la substance de l'esprit, et que tout esprit est libre parce qu'il est esprit.

Nous savons tout cela , grâce à la connaissance que nous avons de nous-mêmes. Du moment où

1 Cette dernière proposition , qui pourrait surprendre , est avancée comme un corollaire de toute la théorie , et comme un élément indispensable pour assurer à la notion de l'esprit l'unité dont elle a besoin. La psychologie empirique peut la suggérer dans certaines analyses particulières, elle ne pourrait ni l'établir ni l'infirmer dans sa généralité. L'observation mentale est un instrument précieux sans doute et indispensable, mais très-imparfait ; elle nous apprend sur le moi ce que l'observation sensible nous apprendrait de la nature, sans le secours des instruments et du calcul. La méthode expérimentale en général est impuissante à sortir du phénomène, et celui qui n'en reconnaît pas d'autre doit limiter la science au phénomène. Risquer un mot sur ce qu'il pourrait y avoir d'identique dans la force qui préside à des fonctions diverses, c'est sortir du phénomène (1865).

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nous avons reconnu, sur la foi d'une démonstration méthodique, que l'être absolu doit être, comme nous, une activité source d'activité, un esprit, nous sommes autorisés à lui appliquer ces données de l'intuition. La notion intuitive de l'absolu ne peut être qu'anthropomorphique, du moins s'il s'agit de ce degré d'intuition que la seule intelligence peut obtenir ; mais cet anthropomorphisme inévitable est, jusqu'à un certain, légitime. Il est entièrement dans son droit vis-à-vis des principes panthéistes que nous avons trouvés sur notre chemin; il les domine et, partant, les réfute. Au reste, on aurait mauvaise grâce à se montrer trop sévère envers l'anthropomorphisme , lorsque l'on croit avec le christianisme que l'homme est l'image de Dieu, ou lorsque , avec les rationalistes , on estime que l'homme peut connaître Dieu. « Tu es pareil à l'esprit que tu comprends; du gleichst dem Geist, den du begreifst, » dit le spirituel compagnon du docteur Faust. Sa métaphysique est parfaitement correcte. La plus ancienne philosophie et la plus moderne enseignent également que l'intelligence repose sur l'identité de ce qui connaît et de ce qui est connu. — Sentence vraie , à peu près comme toutes les sentences, à condition de la bien entendre. On arrive, disait l'École, à la conception de l'infini en affranchissant de leurs limites les qualités positives du fini. Eh bien, l'idée de l'esprit que nous obtenons en nous considérant nous-mêmes

est pleine de restrictions qui la contredisent, et qui ne sauraient se concilier avec le caractère de l'Être absolu. Nous produisons notre propre activité, nous faisons jaillir la source des actes qui composent notre existence, nous sommes cause de cette existence, nous sommes cause de ses causes et nous en déterminons la loi , c'est pourquoi nous sommes véritablement libres, de vrais esprits, des créateurs. En effet nous donnons naissance à nos sentiments, à nos passions, à nos convictions, et, féconds à leur tour , ces sentiments , ces passions , ces convictions produisent nos actes particuliers. — En doutezvous ? — Contestez donc que le choix volontaire de nos occupations et de nos études influe sur nos opinions et sur le développement de nos facultés, que notre conduite dépende de nos goûts, et nos goûts à leur tour de nos habitudes I La véritable création est la production de forces vivantes , nous sommes donc bien des créateurs.

Mais si Ton peut affirmer avec raison que nous produisons ces forces, on peut dire avec non moins de vérité que nous ne les produisons point, car nous en trouvons en nous les germes préexistants à toute action de notre part. Qu'est-ce qu'un germe? — Un être en puissance, une puissance. Nous nous faisons donc nous-mêmes ce que nous sommes, nous nous rendons nous-mêmes capables de produire ce que nous produisons, dans ce sens que par notre liberté nous accordons ou refusons , que nous mesurons,

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en un mot l'essor, le développement, Y existence à ces puissances préexistantes et par là même inexpliquées. Nous laissons nos facultés en friche, dans le non-être , ou bien nous les déployons , nous les réalisons , nous leur donnons l'être. — Mais leur être dans le non-être , dans la puissance , nous ne la produisons pas nous-mêmes, il faut bien l'avouer, et notre liberté se trouve primitivement déterminée, limitée par le nombre et par la nature de ces puissances qui ne viennent pas de nous-mêmes. Ainsi nous sommes les auteurs de nous-mêmes dans un sens borné ; nous sommes libres, sans être complètement libres. Tel est notre esprit; tel est le seul esprit dont nous ayons l'intuition. Une philosophie qui prétend à l'intuition de son premier principe ne peut guère s'élever au-dessus de cette catégorie. La dernière philosophie de Schelling s'est arrêtée à ce degré. Sous des formes abstraites, c'est un véritable anthropomorphisme spéculatif.

L'esprit fini tel qu'il est connu par l'expérience, l'esprit absolu tel que le conçoit toute philosophie anthropomorphique , se rend donc lui-même créateur d'une manière déterminée par sa nature préexistante ; la liberté créatrice rentre elle-même dans cette nature. Nous pouvons avoir l'intuition de cet esprit-là, parce que nous sommes esprit dans ce sens-là. Mais l'esprit conçu de cette manière ne renferme pas toutes les conditions requises pour qu'il soit par lui-même ; du moins n'est-il pas tellement

défini qu'il ne puisse être que par lui-même ; seul critère de nos résultats. La nécessité logique, disons mieux , la fidélité à la raison nous pousse donc au delà de cette idée, dussions - nous abandonner l'intuition. Nous ne marchons plus, nous nageons, nous nageons dans la nuit, mais le courant nous guide et nous amènera.

Du moment où Ton parle d'une nature préexistante, de puissances préexistantes, de facultés créatrices préexistantes et même d'une liberté préexistante , nous devons nous demander d'où viennenl ces puissances, d'où vient cette liberté? Et si Ton a le droit de décliner la réponse en disant : elles sont ; c'est un fait ; il faut bien commencer par un commencement, il faut bien reconnaître un premier être, une première réalité déterminée qui n'a point de cause, alors tout le mal que nous nous sommes donné était bien inutile. Pourquoi chercher la cause des existences particulières et l'unité du multiple ? Les choses sont, et voilà tout. Pourquoi la matière ne serait-elle pas l'absolu? Pourquoi ne sommes-nous pas matérialistes ou fétichistes ? Pourquoi remontons-nous à ce principe d'activité que nous appelons substance? Pourquoi passons-nous de la substance, qui est l'activité naturellement fixée, déterminée de fait, à la vie, qui est l'activité déterminée par sa fin et se produisant elle-même en vue de cette fin? pourquoi du but se réalisant dans la vie tel qu'il est donné , à l'esprit qui pose librement des buts ?

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Du moment où la fatigue est une raison de s'arrêter, il ne faut pas se mettre en route. Répétons-le, cette grande loi de l'esprit qui nous fait chercher la cause des choses ne sera satisfaite que par la conception d'une réalité dont il soit impossible de demander la cause. L'Être absolu est celui qui ne peut être qu'absolu. Il se donne à lui-même sa nature, ses puissances et sa liberté. Il n'est pas esprit, il se fait esprit. Sa volonté n'est pas, comme la nôtre, un élément de sa nature, qui se meut dans des conditions qu'elle n'a point tracées. Ce n'est pas une volonté, c'est la volonté, la volonté pure, inconditionnelle, qui se donne à elle-même ses conditions. Ici nous perdons pied, oui ! l'intuition nous abandonne, et si, pour savoir, il faut l'intuition, comme je l'accorde, nous ne savons pas ce qu'est la pure volonté; mais ce que nous savons, c'est qu'il n'est pas raisonnable de prétendre atteindre à l'intuition de l'absolu. Si nous trouvons Dieu par l'intuition, ce n'est pas Dieu comme absolu, mais Dieu révélé, Dieu tel qu'il veut se révéler à nous. Pour le moment, nous renonçons donc à l'intuition, et c'est les yeux bandés, sans le comprendre, parce qu'il le faut, que sur la foi de la logique nous prononçons : l'être existant de lui-même est pure volonté.

Nous sommes arrivés à ce résultat en partant de la notion abstraite de l'être en général, telle qu'elle se trouve chez tout le monde ; nous avons nommé les degrés de l'être à mesure que nous les renconr

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trions, conduits par la nécessité de la pensée, qui nous oblige à chercher la cause de tout ce qui est susceptible d'en avoir une. Nous n'avons prononcé le mot de volonté qu'assez tard, alors seulement que l'idée qu'il exprime était venue d'elle-même prendre sa place dans notre esprit.

La conclusion de ce travail analytique sur la plus universelle des idées a nécessairement une portée universelle. Elle éclaire d'un jour nouveau tout le chemin que nous avons parcouru.

Si l'essence de l'Être existant par lui-même est libre volonté, il est manifeste que la volonté est le principe de tout être , la substance des substances et l'essence universelle. Ainsi tout être est volonté dans son essence; les degrés de l'être sont les degrés de la volonté. Être c'est vouloir son existence, laquelle consiste donc à être voulu : telle est la substance — vivre, c est se vouloir, vouloir sa substance — être libre, c'est vouloir sa propre vie, se faire vouloir. Ces définitions étranges paraîtraient bientôt naturelles, évidentes même, si l'on consentait à eonsidérer un moment les choses non du dehors, mais du dedans, telles qu'on peut supposer qu'elles sont en elles-mêmes.

Il serait ridicule de prétendre que les mots : « cette pierre existe, » soient synonymes de ceuxci : « Cette pierre est voulue. » Ce serait ridicule parce que ce n'est pas vrai. Mais dans le discours ordinaire , que signifie donc : cette pierre existe ?

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