‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 85 sur 103 · LA VOLONTÉ EST L'ESSENCE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

LA VOLONTÉ EST L'ESSENCE UNIVERSELLE

essence. Où les espèces sont des degrés , la meilleure donne son nom au genre.

La volonté spirituelle, la volonté vraie est donc celle qui produit et possède la volonté ; mais l'esprit fini est à son tour produit et pénétré par une volonté suprême, dont il doit être la matière, comme l'organisme vivant lui sert de matière à lui-même. C'est l'Être absolu, qui comprend en lui tout être et toutes les puissances de l'être.

Tout se résout donc en volonté. C'est la gloire de Scbelling d'avoir proclamé cette vérité féconde. Il a concilié par là les prétentions du réalisme et de l'idéalisme ; il a jeté les bases du spiritualisme véritable, dont l'idéalisme n'a que l'apparence.

Incontestablement il y a quelque chose de vrai dans l'identité de la pensée et de l'être , qu'on a souvent proclamée. Le fait d'une connaissance quelconque implique nécessairement une telle identité, sauf à savoir comment il faut l'entendre. Mais on ne concilie jamais les deux termes d'une opposition sans subordonner plus ou moins l'un à l'autre. Ainsi fait l'idéalisme : pour lui, l'élément principal est la pensée ; le réel est à ses yeux une forme de l'idéal ; le fond des choses est pensée. Cette opinion ne saurait être vraie , car il est impossible que la pensée soit quelque chose par elle-même. La conscience, la réflexion, la pensée sont nécessairement quelque chose de dérivé, d'accessoire, un accident de l'être ou sa forme, non pas le fond. En effet, toute

idée est l'idée de quelque chose ; il y a dans la pensée un dualisme inévitable : la pensée et son objet. Dans la conscience du moi, nous apercevons manifestement Tidentité de la pensée et de l'objet; aussi devons-nous ramener toute connaissance à la conscience du moi. Suivant la théorie de la connaissance, tout ce que nous appelons des réalités sont des modifications du moi pensé, comme toutes les idées sont des modifications du moi pensant. Mais l'identité du moi n'efface pas la distinction. Le moi qui pense n'est pas le moi pensé, et le plus intime, le plus profond des deux n'est évidemment pas le premier, c'est le second, car la réflexion n'épuise jamais la richesse de l'être. Nous ne nous connaissons nous-mêmes que superficiellement et très-mal. Maintenant, si l'on appelle intelligence le moi qui pense ou le côté du moi qui pense, comment nommerons-nous la face réfléchie, le moi pensé ? C'est la conscience elle-même qui nous commande de l'appeler volonté. Nous sentir vivre, c'est nous sentir vouloir. Et la logique est ici d'accord avec l'expérience. L'acte primitif par lequel l'être se pose lui-même ne peut pas être uner réflexion , c'est nécessairement une énergie pure et directe, un vouloir. Descartes en avait le sentiment lorsqu'il faisait de l'affirmation et de la négation des actes de la volonté. Cette théorie psychologique ne peut pas être approuvée sans restriction, mais, comme la plupart des théories incomplètes du cartésianisme, elle part

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d'une idée juste et profonde : l'affirmation constante et fondamentale, l'affirmation par excellence, qui constitue le moi, est la volonté. Ainsi l'iûtelligence est la forme du moi, dont la pure énergie de la volonté est le fond. — Des lors, s'il est vrai que les principes de la science doivent être puisés dans la conscience du moi, ce qui est un lieu commun de philosophie, il faut dire aussi que la volonté est le fond de l'être en général.

Tout être est volonté dans son essence. La substance de l'univers est la volonté divine qui l'institue. L'univers est d'essence divine, mais il n'est pas Dieu , et nous sommes à mille lieues d'un panthéisme de la volonté. Il ne saurait être question de panthéisme à propos d'un système dont la liberté humaine forme le point de départ et qui a pour centre la liberté divine. La volonté qui sert de base à Tuniverg est non seulement distincte de Dieu, mais séparée. Comment une volonté peut-elle se séparer de son sujet? — Ceci, c'est le mystère de la Création. Dans le désordre et dans l'ordre, dans le relatif et dans l'absolu, créer, c'est donner une existence indépendante à ce qui n'en avait pas auparavant. Créer c'est tirer de soi-même ; l'étymologie et l'usage s'accordent à fixer le sens de ce mot. Ainsi l'artiste crée son poème, la forme du moins. Dieu crée au sens absolu : forme et matière de l'Univers, il tire tout de lui-même , parce qu'il est l'infini de l'être et de la puissance. Mais créer ne signifie pas

faire de rien des substances, des principes d'être nouveaux. La langue ne se prête pas à formuler une conception sans analogie et sans racine. Contester que l'unité de principe implique l'unité d'essence, commander à la pensée d'affirmer simultanément que la créature a une substance, un fond qui la fait exister, que ce fond de l'être créé n'est que par l'acte de la volonté divine, et que cependant il n'a lui-même en aucun sens son propre fond dans la volonté divine ; exiger que l'être créé soit un être véritable , absolument séparé de l'être infini , sans toutefois en restreindre aucunement l'infinité : exiger cela de la pensée , ce serait la charger bénévolement de contradictions gratuites ; ce serait empêcher métaphysique et théologie de conclure jamais, par amour pour la formule scolastique d'un mystère que Jean-Jaques et l'Université ont conservé dans leur dogmatique. La liberté de Dieu passe notre entendement , et nous sommes autorisés par la méthode à affirmer quelquefois ce que nous ne comprenons pas; mais non pas à l'affirmer sans motif intelligible; or entre ces deux propositions : la créature n'est que par la volonté divine — la volonté divine est l'essence de la créature, il est impossible à mon esprit d'apercevoir la plus légère différence. Nier la dernière, c'est interdire à la pensée la suprême unité dont elle a soif. Le panthéisme n'est puissant que contre les doctrines vis-à-vis desquelles il est dans son droit.

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