‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 86 sur 103 · DIX-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME LEÇON

V. V essence de l'absolu est insondable. Il est ce qu'il veut. La question de son essence

a priori est épuisée pur l'idée d'absolue liberté.

VI. Cependant le» attributs métaphysiques de Dieu, tel» que la toute présence, la toute science, la toute puissance, sont tous compris dans Vidée d'absolue liberté, et ne reçoivent qu'en elle leur véritable caractère. Il en est de même des attributs moraux considérés comme appartenant à l'esse née divine.

VU Chaque acte de volonté de l'être absolument libre doit être conçu comme infini, et comme constituant par lui-même un absolu. Preuve : Toutes les limites qu'on pourrait supposer à un tel acte étant comprises et voulues avec lui, tomberaient dans Pacte lui-même.

VIII. La question de savoir si Vabsolu se manifeste effectivement ne peut être résolue que par l'expérience. On ne saurait passer, par la logique seule, de l'idée d'absolue liberté à celle d'une manifestation quelconque. La liberté est incalculable.

Nos recherches nous ont conduits à un résultat que Ton ne saurait trop méditer. Nous avons trouvé que TÊtre est au fond volonté, et que la perfection de l'Être est la perfection de la volonté , la liberté absolue.

Cette idée paraît d'abord tout à fait négative. Nous ne savons pas ce que c'est que l'absolue liberté, non-seulement parce que nous ne sommes pas faits de manière à en obtenir l'intuition, mais plutôt parce que l'absolue liberté exclut toute intuition. Elle est ce qu'elle veut, elle n'est que ce qu'elle veut; il est impossible à quelque intelligence que ce soit d'en savoir davantage a priori. Dire que TÊtre absolu est pure liberté, c'est à la fois indiquer son essence et marquer l'impossibilité de la connaître.

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A vrai dire , la liberté est la négation de toute essence. Nous ne pouvons donc pas apprendre ce qu'est l'absolu en lui-même, indépendamment des déterminations qu'il se donne ; nous ne pouvons pas l'apprendre, dis-je, parce que dès l'entrée nous le savons : l'absolu est ce qu'il veut être, voilà tout; il n'y a plus rien à demander, plus rien à chercher lorsqu'on sait tout. L'absolu est liberté, il est ce qu'il se fait, il n'est rien que ce qu'il se fait. Proprement la notion de l'absolu n'est pas une idée, ce n'est pas une connaissance , c'est une limite , l'extrême limite de nos pensées. Nous allons jusqu'à la liberté absolue, nous pouvons l'atteindre, non l'embrasser.

Si l'on peut dire avec raison que la liberté est tout ce qu'il y a de plus négatif et de plus indéterminé, puisque c'est la négation de toute détermination ; si ce point de vue domine même absolument N la science, dont il fixe la valeur, comme nous l'expliquerons , il n'est pas moins vrai que la liberté se présente également comme la conception la plus déterminée, la plus positive et la plus concrète, dans ce sens que toutes les déterminations positives viennent s'y résoudre lorsqu'on les élève à l'absolu. Examinons-la sous cet angle, essayons d'ouvrir cette idée de la liberté absolue et de mettre au jour quelques-unes des richesses qu'elle renferme.

Nous sommes arrivés à la liberté par la méthode a priori, en partant de l'idée d'être ; mais, à

le bien prendre, l'idée d'être elle-même n'est pas a priori. Va priori entre comme un élément dans toutes nos idées quelconques , mais il n'y a point d'idées purement a priori; c'est l'expérience qui nous fournit primitivement l'idée de l'être et celle de tous ses attributs. L'expérience nous donne les attributs de l'être limités par leur contraire. Il appartient à la raison de les dégager de cette limite pour les concevoir dans leur infinité , c'est-à-dire dans leur vérité. Ainsi notre première idée de la liberté vient de la connaissance que nous avons de nous-même. La raison nous obligeant à concevoir l'Être existant de lui-même comme libre, nous lui appliquons l'idée de notre liberté ; mais nous savons que notre liberté est bornée, tandis que la sienne ne l'est pas; nous l'appelons donc liberté absolue, et par ce mot nous nous imposons la tâche d'affranchir l'idée de liberté des restrictions sous lesquelles nous la possédons d'abord, afin de comprendre véritablement ce que c'est que la liberté absolue.

Les formes de l'existence finie, le temps et j'espace, sont les limites immuables, et pourtant élastiques, de notre liberté. Nous ne sommes qu'en un lieu à la fois ; pour accomplir les desseins que nous formons, il faudrait en occuper plusieurs; or l'impossibilité de l'exécution empêche jusqu'à un certain point le vouloir lui-même; on ne veut pas ce qu'on sait être absolument impossible. Le présent

s'envole incessamment, le présent n'est rien, et le présent seul est à nous. Nous ne pouvons rien changer au passé ; nous ne pouvons rien faire dans l'avenir ; la vie nous est mesurée goutte à goutte. Quand nous avons acquis la prudence de l'âge mûr, nous avons perdu l'énergie de la jeunesse et la grâce de l'adolescence. Nous ne sommes jamais simultanément, une bonne fois, tout ce que nous sommes.

Cependant l'esprit, libre par son essence, se fatigue à reculer les limites de l'espace et du temps ; il les recule imperceptiblement, mais il ne peut s'en affranchir. Il lutte contre l'espace idéalement par la vue, par l'imagination, par le calcul ; réellement par la vitesse, c'estrà-dire par le temps. Il lutte contre le temps par la mémoire et par la prévision. Si le fond de l'être est volonté, le fond de l'intelligence est mémoire.

Tout acte de la pensée est une synthèse , et la synthèse fondamentale, qui se retrouve dans toutes les autres et qui les rend possibles, c'est l'acte élémentaire de mémoire, synthèse immédiate du temps. Maintenir dans le présent l'instant écoulé, saisir déjà comme présent celui qui n'est point encore, telle est la première affaire de l'esprit. Si nous n'avions pas cette faculté , si tout ce qui est passé dans le sens abstrait du mot passé , était passé véritablement, passé pour l'âme ; si l'avenir, lui aussi, ne cédait une parcelle au présent, notre vie n'aurait aucune largeur, aucune profondeur, aucun contenu. Heu-

reusementil n'en est pas ainsi. Vous connaissez ces cercles lumienux que les enfants tracent dans l'air en faisant mouvoir rapidement un charbon allumé. L'impression reçue par chaque point de la rétine met plus de temps à s'effacer que le charbon à parcourir le cercle entier dans l'espace; ainsi le charbon, quoiqu'il n'occupe qu'une place à la fois, produit cependant une impression simultanée sur plusieurs points de la rétine, et nous laisse l'image d'une ligne continue. Quelque chose de pareil se passe dans tous les actes de la vie spirituelle. L'âme arrive ainsi à posséder plusieurs choses à la fois: le successif devient simultané; l'instant n'est plus un point, mais une sphère où il y a place pour quelque chose ; le présent n'est pas une abstraction, il est réel, et c'est l'esprit qui le crée. Dans chacun des instants successifs de la vie réelle, une succession est ramenée à la simultanéité, comme la mélodie consiste dans la succession des diverses notes, dont chacune est déterminée par la durée particulière de ses vibrations. Il y a succession dans les éléments simultanés de la succession perçue. L'instant abstrait est un atome, c'est-à-dire rien; l'instant réel, une molécule, c'est-à-dire un infini. C'est la tâche, c'est l'essence de l'esprit de vaincre le temps, si je ne craignais votre gravité, je dirais de tuer le temps. Et si l'esprit n'y réussissait pas jusqu'à un certain point, il ne serait pas esprit, il ne serait pas libre, car il ne ferait rien et ne serait rien.

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Mais l'esprit que nous connaissons n'est pas l'esprit véritable, dans la plénitude de sa réalité, c'està-dire de sa liberté. Rien ne s'effacerait dans une mémoire sans oubli, dans une mémoire qui serait la mémoire. L'esprit prévoit: pour l'esprit conforme à son idéal, la prévision serait sanif erreur et sans borne. Pour un tel espril il n'y aurait pas de successions, dans ce sens du moins que la succession ne lui causerait aucune perte. Tout serait le présent pour lui, parce que tout] lui serait présent. C'est ainsi qu'il manifesterait sa liberté vis-à-vis du temps comme vis-à-vis de l'espace.

L'idée d'absolue liberté conduit plus loin encore, plus loin que notre intelligence ne saurait aller. L'absolue liberté ne triomphe pas du temps et de l'espace ; car le temps et l'espace, conditions métaphysique de l'existence finie, trame et chaîne du monde où nous vivons, ne sont ni son milieu ni son point de départ. L'absolue liberté ne les trouve pas devant elle ; le temps et l'espace n'existent pas indépendamment de Dieu ; ils sont parce que Dieu les veut, tels qu'il les veut, autant qu'il les veut; il en dispose absolument, il les produit et les mesure, mais il n'est point limité par eux.

Liberté, parfaite liberté vis-à-vis du temps et de l'espace, telle est l'idée positive de la toute-présence. Dieu est présent par la pensée et par la volonté qui forme son être ; il est présent partout, mais non partout au même titre; il est présent où il veut, et il se

retire d'où il veut. Ce qu'il y a de plus grand, ce n'est pas l'illimité qui est nécessairement illimité, c'est Celui qui, naturellement sans limites, est capable toutefois de s'imposer des limites à lui-même, c'est la puissance égale du fini et de l'infini. Il est infini s'il le veut, et fini s'il le veut; c'est alors peutêtre que l'infini véritable éclatera plus magnifique. Ces considérations nous ouvrent des jours sur la création, laquelle implique la réalité distincte de la créature, c'est-à-dire quelque chose que Dieu ne soit pas. Nous apercevons déjà le moyen d'expliquer la liberté humaine et de la concilier soit avec la toutepuissance, soit avec la toute-science de Dieu ; mais il ne faut pas nous h'âter de courir aux explications, nous risquerions d'en compromettre l'exactitude.

Il n'est pas beooin d'un nouveau travail d'analyse pour faire voir que la liberté implique l'intelligence. Une liberté sans intelligence est impossible; elle se confondrait avec le hasard, qui n'est pas une forme de la causalité, mais sa négation : or c'est bien l'idée de la liberté que nous avons obtenue. Une puissance qui déterminerait elle-même sans conscience la loi suivant laquelle elle se réalise ! Il n'y a là que des mots contradictoires. Non, l'être libre se rend compte de ce qu'il veut ; l'être libre est intelligent ! il est inutile d'insister sur ce point; il importe plutôt d'établir nettement, s'il se peut, en quoi consiste la perfection de l'intelligence, que la théologie désigne sous le nom de toute-science.

L'idée de l'absolu appliquée aux rapports de ces .deux grands adversaires, le temps et la pensée, semble d'abord nous conduire à la complète simultanéité. L'idéal et le réel se confondent comme la sphère et le point, comme le maximum et le minimum: tous les rayons de l'être se réunissent en un seul foyer : le passé et l'avenir ne se distinguent pas, car tout est présent à l'œil divin, tout est absolument concentré dans cette unité idéale de toutes choses, et cette unité idéale des choses est leur véritable réalité. La succession n'est donc qu'une apparence, tout est simultanément réel, et si tout est simultanément réel, il faut ajouter : tout est nécessaire ; car il n'y a pas de différence appréciable entre ces deux idées, ou du moins elles conduisent aux mêmes représentations. La toute-science, prise abstraitement, nous ramène donc au spinosisme, et par le spinosisme à la négation du changement, à la complète immobilité. Ces conséquences s'imposent à la pensée et l'accablent.

Il n'y a qu'un moyen de leur échapper : c'est de ne pas isoler l'idée d'intelligence, mais de la mettre à sa place dans l'ensemble, de l'envisager comme un corollaire, disons mieux, comme un aspect de la liberté. De cette manière, sans doute, nous n'arriverons pas à résoudre a priori les questions suprêmes, mais du moins nous laisserons le champ libre aux solutions, et nous ne nous créerons pas d'avance un obstacle insurmontable à l'intelligence de l'uni-

vers. Nous*pourrons admettre des distinctions dans la science divine; nous comprendrons qu'elle devienne prescience, s'il plaît à Dieu d'entrer en rapport avec la succession qu'il établit; nous comprendrons même que cette prescience puisse ne pas s'étendre à tout, s'il plaît à Dieu, pour l'accomplissement de quelque dessein, de ménager une sphère où son regard ne plonge pas. Il n'est pas plus difficile d'admettre quelque chose que Dieu ne sache pas que d'admettre quelque chose qu'il ne fasse pas; car s'il pénètre tout par son intelligence, il doit également tout pénétrer par sa force et par sa volonté. Naturellement, il en serait bien ainsi ; mais Dieu est surnaturel, et ce serait le borner que l'obliger d'être sans bornes. En un mot, si la liberté et la nécessité sont la grande antithèse, dont il est impossible de neutraliser les termes, par sa propre dignité, la liberté domine et l'emporte. La toute-puissance, la toute-science semblent conduire directement à la nécessité ; mais elles se retrouvent dans la liberté sous une forme inattendue et supérieure à toutes les prévisions. La toute-puissance de Dieu n'est pas sa causalité exclusive, la toute-science n'implique pas la réalité actuelle de tout et l'immobilité, la toute-puissance, la toute-science ne sont que la liberté elle-même.

. La toute-science est donc la parfaite intelligence de ce que l'absolu veut être et de ce qu'il veut produire, dans les conditions posées par cette volonté.

Le réel et le possible ne sont point nécessaires pour elle, mais elle conçoit le réel comme réel et le possible comme possible. L'infinité des possibilités diverses qui se présentent à la pensée de Dieu et qui n'attendent que son vouloir pour être, ne s'excluent point les unes les autres. Le choix, forme nécessaire de notre liberté, n'est donc pas la forme nécessaire de la liberté absolue ; Dieu choisit peut-être, mais s'il choisit, c'est qu'il le veut. Dieu n'est jamais dans l'alternative de faire ceci ou cela, il peut toujours, à son gré, faire tous les deux. Pour nous, à la rigueur, nous ne pouvons faire qu'une chose à la fois, et si nous nous proposons simultanément plusieurs buts, l'un nous fait négliger les autres ou nous n'en atteignons aucun. Il n'en va pas ainsi de Dieu : pour lui la réalisation d'un dessein ne saurait être un obstacle à la réalisation d'un autre ; car tout est possible, même les contraires, à l'absolue liberté.

Les contraires! il semble que ce soit la barrière immuable qui nous oblige à rétrograder, en abandonnant l'idée que nous avons poursuivie jusqu'ici. Le liberté ne peut pas aller jusqu'à faire qu'une chose soit et ne soit pas en même temps ; elle est donc assujettie à une loi, savoir à la loi de la raison. Il y a ici une objection en apparence insurmontabfe; mais ce n'est qu'une apparence: une réflexion attentive la dissipera. La liberté absolue n'est pas soumise à la raison, elle est le principe de la raison. Dieu est l'auteur de notre raison-

c'est nous et non pas lui qui sommes soumis à l'empire de la raison. Nous-mêmes, si nous ne pouvons pas nous soustraire à ses lois, nous pouvons les assouplir eWes étendre tellement qu'elles n'apportent aucune restriction réelle à la manière dont nous concevons l'absolu. C'est ainsi qu'il faut en user pour leur être fidèle.

Nous n'entendons pas sans doute que Dieu veuille et ne veuille pas la même chose par le même acte et sous le même point de vue. Une telle volonté se neutraliserait et se détruirait elle-même. Lorsque nous reconnaissons que Dieu a voulu quelque chose, nous avons le droit d'affirmer comme vrai tout ce qui est compris dans l'idée de cette volonté. Nous pouvons constater par la pure analyse, par la nécessité de la pensée, ce qu'un tel acte renferme, et admettre sur la foi de cette nécessité ce que l'analyse nous fait découvrir en lui. Il y a donc toujours une nécessité, mais une nécessité qui procède de la liberté et qui en relève. Cette nécessité n'est que la réalité, le sérieux de notre affirmation. C'est la nécessité pour nous de penser ce que nous pensons ; ce n'est point une nécessité pour Dieu, ce n'est point une loi imposée à Dieu. En effet, si nous ne concevons pas la coexistence des contraires dans l'abstrait, nous la concevons fort bien dans le concret, tellement que le eoncret n'existe que par les contraires. On accorde donc que Dieu peut vouloir les contraires lorsqu'on lui attribue l'origine des réalités concrètes.

Il est important de ne pas confondre la contradiction dans les propositions avec la contradiction dans les choses. Dans le langage, dans l'abstraction, la contradiction est inadmissible, car 4es deux termes contradictoires s'annulent réciproquement. Mais dans le réel, rien n'empêche que les contraires ne se développent, soit dans des sujets différents, soit dans le même sujet. Ainsi la beauté exclut la laideur dans la pensée, et il est impossible que le beau soit laid ; mais il n'est pas impossible que le même être soit à la fois beau et laid, beau à certains égards, par certains traits, laid par d'autres. Dans le fini, les contraires ne s'excluent point les uns les autres, ils s'appellent. Le fini n'est fini que par la présence des contraires, par le mélange de l'être et du non-être, du même et de Vautre, comme dit Platon. Le fini est une moyenne proportionnelle entre l'être et le néant. Il est, si vous le comparez au néant ; il n'est pas, si vous le mettez en regard de l'être. La contradiction logique n'implique donc pas l'impossibilité réelle, car tout ce que nous connaissons repose sur la contradiction logique. Le monde est et n'est pas. Il n'est pas au même titre que Celui qui est. Il n est pas, car il change. La vérité générale que je rappelle est susceptible d'un développement infini; on peut dire de toutes les qualités des êtres multiples qu'elles sont et ne sont pas ; elles sont, mais limitées par leur contraire. Ainsi les contraires se limitent sans s'exclure au sein du fini, et par cette limi-

tation, le constituent. La jeunesse est le contraire de la vieillesse, le sourire est le contraire des pleurs; cependant Y homme unit en lui le jeune homme et le vieillard, et il y a des pleurs dans tous nos sourires. Un caractère n'est vraiment individuel que par la combinaison de qualités qui logiquement s'excluent. Dans l'être fini, le temps et l'espace forment le milieu qui permet la réalisation des contraires. La vie est une succession d'états opposés, dont le germe, placé en nous dès l'origine, forme la substance de notre être. Les contraires s'excluent en acte, non pas en puissance; la vie est le passage continu de la puissance à l'acte. Lïnvincible répugnance de la pensée à concevoir l'existence de la contradiction est confondue incessamment par la vie.

Voilà ce que l'expérience nous enseigne au sujet des êtres particuliers, et nous concevons qu'il en soit ainsi, parce qu'ils sont des êtres particuliers, fixés, déterminés, voulus d'une, certaine manière. Mais si les contraires se limitent réciproquement et se manifestent successivement dans les êtres finis,, si la mesure de cette limitation réciproque et la loi de cette manifestation successive constituent la nature particulière de chacun d'eux, il en est autrement de TÊtre universel, source de toute nature et lui-même sans nature. En lui, par lui, les contraires peuvent exister simultanément sans se limiter, sans se heurter; il y a place! L'idée de la liberté nous

conduirait à cette proposition lors même que nous ne l'entendrions point; or il n'est pas absolument impossible de l'entendre.

Dire que l'absolu peut réaliser les contraires, c'est lui rapporter le concret, le fini, objet de notre expérience. Dire qu'il peut les réaliser d'une manière absolue, c'est simplement reconnaître dans sa liberté la possibilité de plusieurs vouloirs distincts , puisque des volontés qui se limiteraient les unes les autres ne formeraient en réalité qu'une seule volonté. Ceci est une vérité dépure analyse/que l'esprit aperçoit immédiatement dans l'idée de l'absolu. Ce que Dieu veut, il le veut pleinement et sans restriction, dans ce sens que les restrictions dont son vouloir pourrait être accompagné, feraient partie elles-mêmes de ce vouloir; elles tomberaient dans l'acte de volonté lui-même et non pas hors de lui.

La volonté de l'absolu ne rencontre aucune limite dans la nature des choses; elle est donc par ellemême sans restriction et sans limites ; et comme la liberté implique la possibilité de plusieurs volontés, ou plutôt d'un nombre infini de volontés distinctes, nous devons dire que chaque volonté de l'absolu est elle-même absolue et constitue, dans un sens nouveau, un absolu. Ceci est de la plus haute importance. En effet, l'analyse même de la volonté absolue implique l'immuable nécessité des lois naturelles, qu'on essaie de lui opposer. Le progrès ne consiste pas à passer du théisme à l'athéisme, mais tout

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