‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 87 sur 103 · UN ACTE DE L* ABSOLU EST ABSOLU LUI-MÊME · texte numérisé non relu

UN ACTE DE L* ABSOLU EST ABSOLU LUI-MÊME

simplement à s'élever de la volonté finie à la volonté infinie. Le temps et l'espace, les rapports, les moyens requis pour atteindre le but sont compris dans le vouloir qui le pose. La pluralité, la succession, même infinie, qu'un tel but peut embrasser, sont renfermées dans l'unité simultanée de ce vouloir. Dieu a tout vu, il a tout prévu; sans cela il n'aurait pas tout voulu.

Une détermination de notre volonté amène aussi une infinité de conséquences, mais nous ne voulons pas, nous, toutes ces conséquences, et nous ne saurions les prévoir, parce que, agissant dans un milieu qui ne dépend pas de nous, nos actes ne sont pas la cause unique de leurs soi-disants effets, mais seulement une cause qui concourt avec plusieurs autres. Ainsi nous ne possédons plus notre volonté une fois qu'elle est déployée. Il n'en est pas de même de l'absolu ; il se possède absolument et possède tout en lui-même; sa volonté est une cause pleine et entière, ainsi toutes les conséquences de sa volonté sont voulues dans un seul et même acte. La simplicité et la pluralité infinies se recouvrent et se pénètrent dans l'unité concrète d'une volonté absolue. Un tel acte forme donc un tout, un univers, une éternité; c'est la pensée et la substance d'un univers, c'est la loi d'une éternité.

Bemarquez-le bien, ces développements n'ont pas pour tendance d'assujettir la liberté à telle ou telle forme. Nous ne prétendons point enlever à Dieu

la faculté de se restreindre, de vouloir conditionnellement et pour un teraps.^ Mais ce n'est pas à une volonté pareille qu'on arrive d'abord en partant de la liberté absolue ; ou arrive d'abord au vouloir absolu, éternel, embrassant dans son unité toutes les conditions de sa réalisation infinie. Il ne faut, pour s'élever à cette notion, que prendre le mot vouloir dans la plénitude de son sens, en le dégageant des restrictions qui l'accompagnent en nous. Si nous concevons en Dieu une volonté conditionnelle, nous la trouverons comprise dans un acte absolu de volonté.

Il serait aisé de pousser plus loin ces réflexions, mais difficile de les. conduire avec l'ordre et la méthode qui leur donneraient seuls un caractère scientifique, difficile surtout de tempérer la fatiguante sublimité du sujet. Je complète mes conclusions en les résumant.

La liberté étant le véritable inconditionnel, son idée contient ce que les modernes ont cherché sous le nom d'absolu, et les scolastiques sous le nom de Dieu. Les attributs métaphysiques de Dieu, l'unité, la simplicité, l'infinité, la toute-présence, la toutepuissance, se ramènent tous à la liberté, où ils viennent pour ainsi dire se dissoudre. Il en est de même des attributs moraux, autant du moins qu'il est permis de les considérer comme désignant la nature de l'Être, son essence et non la forme qu'il revêt par sa libre action.

Nous l'avons vu de la sagesse ; on rétablirait également de la bonté : les qualités de l'être n'existent -pas indépendamment de Dieu ; ainsi la différence du bien ou du mal n'est pas antérieure à lui, et ne forme pas une condition dans laquelle son activité se déploie; mais elle naît du fait de Dieu, et doit trouver en Dieu son explication. Dieu n'est donc pas obligé par sa bonté à faire le bien, mais ce qu'il fait est le bien par cela même qu'il le fait, et sa bonté essentielle n'est autre chose que sa liberté. C'était l'opinion de Descartes, que Leibnitz contredit sans la réfuter1.

Une telle analyse semble faire perdre aux attributs divins toute signification positive. — Je l'accorde; il faut qu'il en soit ainsi; rien n'est positif que le fait. D'autre part cette négativité elle-même donne aux attributs de l'Etre une force imprévue et souveraine. Au-dessus de toute infinité naturelle, nous voyons planer la liberté. N'est point infini qui

1 L'autorité du contradicteur diminue, lorsqu'on a vu combien l'existence actuelle de Dieu est inutile à son système, incompatible avec la conséqnence de son système, et combien lui-même était près de s'en rendre compte (p. 153 et suiv.). Néanmoins, protestants et catholiques se le disputaient bruyamment, il y a quelques années, et sa Théodicée reste le bréviaire des fidèles théistes. Les saints ont leur fortune. N'a-t-on pas quelque raison de soupçonner que le patron de Paris, suzerain des rois français, dont le nom sonnait si bien dans les batailles de France, se rattachait au paganisme néoplatonicien? Au reste, si l'histoire pèse le contradicteur , une logique élémentaire juge la contradiction. Mettre la loi au-dessus de Dieu, c'est destituer Dieu et édifier la loi (1865).

Test nécessairement; mais Celui qui peut à son gré se poser comme fini ou comme infini, celui-là seul possède l'infinité véritable. Toute la science a priori se résume dans le mot liberté.

L'Être libre ne réalise pas des possibilités préexistantes, mais il crée le possible comme le réel. Il n'est point obligé de choisir entre ces possibles ceux qu'il préfère réaliser, car il peut, s'il lui plaît, les réaliser tous, comme il peut n'en réaliser aucun. On ne saurait déterminer a priori s'il agit ou s'il n'agit pas, s'il agit d'une seule manière ou de plusieurs ; mais il peut agir de plusieurs, il peut avoir plusieurs volontés distinctes, opposées même, sans que ces volontés se restreignent, sans que ces volontés se déchirent. Chacune d'elles peut occuper une immensité, une éternité.

Les limitations d'un vouloir divin tombent dans ce vouloir lui-même ; ainsi, nous pouvons dire que les volontés de l'absolu sont absolues. Nous distinguons donc l'absolu dans son essence ou dans sa puissance de l'absolu en acte, de l'absolu existant Nous appelons le premier négatif, parce qu'il est la négation de toute nature; c'est l'abîme insondable de la pure liberté. L'absolu positif est un fait, une volonté immuable, éternelle et parfaite, embrassant dans un seul acte tout ce qui est et sera; c'est à cet absolu positif que convient proprement le nom de Dieu. Ce qu'il est, l'expérience seule peut nous l'apprendre.

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