LA PRODUCTION DU MONDE EST UNE CRÉATION
que de l'expérience, et cette intervention de l'expérience est l'origine d'un nouvel enchaînement de pensées, d'une science nouvelle.
Eh bien, l'expérience nous enseigne : Dieu a voulu, le monde existe, nous existons. Qu'a voulu Dieu? Que veut-il? — Il veut être Dieu, tel est le mystère de la création ! Vouloir être Dieu, c'est vouloir le monde. L'absolue liberté veut se réaliser comme absolue liberté: elle produit un monde dans lequel elle se manifeste comme telle, elle crée une intelligence capable par son développement de la concevoir comme telle. Une seule réflexion, fondée sur l'expérience, nous donne à la fois l'idée du monde et l'idée de Dieu : les deux termes de la science positive jaillissent à la fois de l'insondable unité. Dieu est l'absolue liberté se voulant comme telle — le monde est la sphère où Dieu manifeste sa divinité. Il nous faut donc entreprendre une seconde analyse. Ici encore notre tâche consistera dans le développement d'une définition : nous avons trouvé l'absolue liberté contenue dans l'idée de l'Être en soi ou du possible ; — il s'agit d'indiquer maintenant ce qui est impliqué dans l'idée du réel, c'est-à-dire de l'absolue liberté se manifestant comme absolue liberté.
Et d'abord, cette idée est celle d'un acte, d'un acte absolu, d'un acte éternel.
Cet acte est une création: par lui rien n'est changé dans l'Être absolu, puisqu'il s'y manifeste tel qu'il est; or le mot création exprime précisément
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l'idée d'une production qui n'apporte aucun changement à la condition de Fauteur.
La création est un vouloir libre et, par suite, un vouloir plein d'intelligence, toute volonté intelligente et libre suppose un motif. Une volonté sans motif serait aveugle et se confondrait avec la fatalité. Peu importe que Ton considère ce qui existe comme résultant d'une fatalité absolue ou d'une volonté purement arbitraire ; ces deux points de vue contradictoires en apparence ne se distinguent en réalité que par une circonstance indifférente. Dans le premier cas, on suppose que ce qui existe en fait ne peut absolument pas être autrement qu'il n'est; dans le second, on suppose que ce qui existe pourrait être également bien de toute autre manière. Mais ces deux extrêmes se ressemblent en ceci, qu'ils n'expliquent réellement rien ni l'un ni l'autre. On peut les affirmer, on ne les comprend pas, et ils ne donnent aucune satisfaction à la pensée. La liberté agissant sans motif ne s'appelle plus la liberté, mais le hasard; le hasard n'est qu'un nom de l'ignorance. Si nous voulons sortir de l'ignorance, si nous voulons arriver à l'intelligence des choses, nous sommes donc obligés de nous demander quel est le motif de la création.
Dieu veut être Dieu. Pourquoi veut-il être Dieu? tel est l'objet de notre enquête. Nous ne marchons pas tout à fait à l'aventure dans cette recherche. Puisque dans la création l'absolue liberté se fait
connaître comme telle, le motif de la création pourra se comprendre chez un être absolument libre et ne se comprendra que chez lui. Si nous découvrons un motif qui remplisse cette dernière condition, nous serons assurés d'avoir atteint le vrai. L'idée du principe premier doit être telle que ses caractères intérieurs ne puissent convenir qu'à lui; cela découle de l'idée de la science, qui doit apporter ellemême la preuve de sa vérité ; autrement il n'y aurait que des hypothèses. Nous avons déjà posé cette régie, et nous en trouvons ici la seconde application. La première fois nous l'avons appliquée à l'absolu en puissance, à l'absolu négatif; mainte* nant il s'agit de l'étendre au fait absolu, à l'absolu positif. Le motif de la création sera donc tel, d'après notre maxime , qu'il ne puisse être conçu que chez l'Être absolument libre.
L'examen préalable du problème nous enseigne de plus que le motif dont il s'agit doit être cherché dans la création elle-même et non pas dans l'idée de l'absolu, précisément parce que cette dernière idée est celle de la pure liberté. Si nous concevons des motifs d'action chez les hommes, c'est que nous ne sommes pas absolument libres ou simplement libres, comme l'être principe. Les hommes ont ensemble nature et liberté. Ils sont libres , mais cette liberté s'exerce sur une nature déterminée soit en eux, soit au dehors. Êtres sensibles, ils ont comme tels des besoins; satisfaire ces besoins est un mo-
tif que nous pouvons attribuer a priori à la volonté humaine. Il y a plus : les hommes sont des êtres moraux; ils trouvent en eux-mêmes une obligation d'agir dans un sens déterminé, indépendamment de leurs besoins sensibles et de leurs volontés particulières. Ils peuvent obéir ou désobéir à la régie morale; mais ils sont contraints de la reconnaître et ne sauraient en changer le caractère; ils peuvent faire le bien ou le mal ; ils ne sauraient faire que le bien ne soit pas le bien, et que le mal ne soit pas le mal. Cette différence est au-dessus de leur liberté, elle limite* leur liberté, elle constitue leur nature morale. — Nous comprenons parfaitement que l'idée d'un besoin à satisfaire ou d'un bien à accomplir soit un motif d'action pour nous et pour nos semblables. Nous comprenons qu'il existe des motifs pour la liberté limitée, mais cette analogie ne nous fournit aucun secours lorsqu'il est question de l'absolue liberté. Dans la satisfaction de nos besoins, dans l'accomplissement de nos devoirs, nous réalisons notre nature ; l'absolu n'a rien à réaliser, car il est parfaitement réel ; l'absolu n'a point de nature. Il n'est pour lui ni besoin ni devoir. Si la volonté purement libre revêt le caractère de ce que nous sommes obligés d'appeler le bien, c'est par son fait; elle ne possède pas ce caractère moral en vertu de son essence et par l'effet d'une nécessité. Il importe donc de bien s'entendre lorsqu'on dit que la perspective du bien à
faire est polir l'absolu un motif d'agir. Il est possible qu'il en soit ainsi ; mais si nous le savons, c'est après coup. Gardons-nous de supposer que la distinction du bien et du mal préexiste à l'absolue liberté; en croyant affermir l'ordre moral, nous en effacerions le trait le plus admirable. Comme l'intelligence est antérieure à toutes les idées, la volonté est supérieure à toutes les lois. Si l'ordre moral préexistait à Dieu, l'ordre moral serait Dieu; mais alors il n'y aurait plus de Dieu libre, plus de Dieu personnel et partant plus de Dieu saint et bon. En effet, on ne saurait penser, sans tomber dans un anthropomorphisme tout à fait impardonnable, que la loi existant pour Dieu, celui-ci puisse lui désobéir; il faut donc ou lui refuser toute liberté quelconque, ou bien il faut reconnaître qu'il produit la loi et qu'il est l'auteur de tout bien, non-seulement dans ce sens qu'il l'effectue, mais dans ce sens qu'il fait que le bien est bien. Si l'on répugne absolument à cet aveu, qu'on dise alors que Dieu est la loi morale; mais cela implique au fond une contradiction; car en faisant de l'ordre moral une intime nécessité des choses, on le prive de toute signification pour la pensée* et pour le cœur. Sans une volonté qui l'institue, l'ordre moral n'est qu'une abstraction irréalisable. Si la volonté source de la morale n'est pas libre, elle n'est pas morale, et nous ne pouvons plus (contradiction inouie 1) appliquer an Bien suprême le suprême idéal du bien ; la mo-
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raie se résout en métaphysique ; on n'échappe au fatalisme qu'à force d'inconséquences, et l'idée de Dieu perd son intérêt pour la vie à mesure qu'elle gagne en clarté. Tel n'est pas, nous l'espérons bien, l'inévitable sort de la philosophie.
Dieu ne crée donc point par obéissance au devoir, ou pour réaliser sa nature morale ; à plus forte raison ne crée-t-il pas par l'effet d'un besoin. Dieu se fait Dieu, disions-nous, c'est-à-dire Seigneur; mais l'absolu n'a pas besoin de régner. Rien n'est plus contraire à l'absolu que la notion' du besoin. L'absolu se suffit à lui-même, il est complet, c'est pour cela qu'il est libre , et le sentiment de cette plénitude ou de cette liberté forme la félicité dont il jouit.
Les idées de devoir et de besoin, que nous avons empruntées à la sphère des choses humaines, représentent tous les motifs d'action inhérents à la nature de l'agent. Nous pouvons généraliser notre pensée en disant : une cause qui agit par un motif inhérent à sa nature n'est pas libre. A la vérité, dans l'être fini, pétri de contradictions, l'expérience nous oblige à reconnaître la présence simultanée de la liberté et d'une nature. Nous voyons la nature : appétit, instinct, sentiment, devoir même, solliciter
en lui la volonté, sans toutefois la contraindre ; et nous ne nous expliquons son activité que par cet inexplicable mélange de nature et de liberté. La liberté de l'être fini est la faculté de développer sa
nature. Mais rien de pareil n'est compatible avec l'absolu, qui proprement n'a point de nature. Un motif inhérent à l'être absolu serait un motif absolu, qui déterminerait l'action d'une manière irrésistible, ainsi l'idée de liberté s'évanouirait.
Dieu ne trouve donc en lui-même aucune raison de créer. Naturellement la pure liberté nous conduit, tout comme la nécessité, à l'immobilité parfaite de l'essence éternelle. Si la création devait trouver sa raison d'être dans la nature de l'absolu, il n'y aurait point de création.
Il faut l'avouer, l'existence du monde est irrationnelle ; il n'y a rien de plus irrationnel que l'idée d'une chose ajoutée à la perfection. Le monde est cette chose-là, et cependant le monde existe, il faut en prendre notre parti. Partout l'événement dépasse nos calculs. Le réel n'est pas rationnel, il est supérieur à la raison. Si la raison parvient à le comprendre, c'est en se surpassant elle-même.
Quelqu'un me dira peut-être : « Vous vous forgez des difficultés chimériques en cherchant ce que vous avez déjà. L'absolu, dites-vous, se manifeste dans le monde comme liberté ; vous pensez en posséder la preuve; qu'est-il besoin d'un autre motif pour expliquer la création I L'Être absolu est accompli sans doute, il est parfaitement heureux ; mais il n'est pas manifesté, il n'est pas connu, nul ne sait ce qu'il est. Le motif de la création se trouve dans le désir de l'Être absolu d'être connu tel qu'il'est; c'est un
dessein qu'il se propose librement , bien différent d'une nécessité métaphysique ou d'un besoin de nature à rabaisser l'idée que nous devons nous faire de l'Être suprême. Dieu ne cherche point dans la création un complément nécessaire à sa propre réalité; ce qu'il veut, c'est entrer, dans la plénitude de sa réalité, en rapport avec une créature capable de le comprendre et de l'adorer. » — L'opinion que Dieu crée afin d'être connu, en d'autres termes, l'idée que l'absolu se manifeste pour se manifester, n'est pas une doctrine nouvelle , elle a été soutenue par d'éminents théologiens. Je n'en méconnais pas la grandeur : tout sort ainsi de l'absolu et tout s'y rapporte; le but de la création, c'est que Dieu soit glorifié. Il y a certainement là quelque chose de juste. Toutefois il me semble que cette théorie ne
met pas suffisamment en saillie le côté principal de la vérité. Elle a gardé une trace d'anthropomorphisme dont il importe de la purifier ; et comme un contraire en appelle un autre , le panthéisme se dégage de cet anthropomorphisme.
Assurément le besoin d'être connues telles qu'elles sont, est un besoin des nobles âmes, mais ce besoin élevé est pourtant un besoin : l'absolu n'en comporte aucun. Confessez-Le sans biaiser : si, pour lui-même, l'Être absolu veut être connu, la plénitude de son être et sa félicité ne sont pas parfaites aussi longtemps qu'il ne l'est pas ; il y a donc en lui-même, dans sa nature, une incitation à créer.
Eh bien I c'est là ce que nous ne voulons décidément pas admettre, car ce serait diminuer sa perfection, ce serait restreindre sa liberté, ou plutôt, comme il s'agit ici de l'infini, ce serait la détruire. Prise en elle-même, cette idée est anthropomorphique, en ce qu'elle admet en Dieu un désir; panthéiste, en ce qu'elle fait du monde un complément de Dieu. Nous ne saurions l'adopter sans tomber dans une contradiction flagrante avec notre principe. Le désir naturel de se manifester tel qu'il est ne peut pas être le motif qui porte l'Être absolument libre à créer, car l'être qui éprouverait un tel désir ne serait pas absolument libre. Que Dieu se fasse connaître dans le monde comme la pure liberté, c'est un fait, et ce fait nous sert de boussole ; mais ce n'est pas là proprement son motif. Nous sommes donc obligés d'en revenir à hotre thèse : l'Être accompli, parfaitement heureux, l'Être libre, en un mot, ne trouve en luimême aucun motif d'action.
Est-ce à dire qu'il soit absolument impossible d'assigner une cause à la production du monde ? Non, ce serait exagérer la portée des réflexions qui précèdent. Il n'est pas encore établi que le motif de la création se dérobe entièrement à nos recherches ; seulement ce qui devient évident, c'est que, pour le saisir, il faut interroger la création elle-même.
Il y a plus : nous savons que Dieu a un motif de créer l'univers, nous savons qu'une idée domine l'univers et le résume ; nous réussirons peut-être à
dire quelle est cette idée ; mais nous ne saurons jamais pourquoi cette idée a décidé la liberté divine. Rien dans notre science ne répond à ce powrqwri. La volonté créatrice est un fait et n'est qu'un fait, notre pensée reste enfermée dans ce fait. Si la théologie se fonde sur la métaphysique au sens que nons venons d'expliquer, dans un autre sens son commencement est absolument nouveau. Voilà les conséquences que j'avoue, d'abord parce qu'elles découlent effectivement de l'idée de la liberté, puis parce quelles sont fécondes et salutaires: j'espère le prouver bientôt.
En effet, nous nous sommes approchés beaucoup plus qu'il ne semble de la solution du problème que nous circonscrivons avec tant de soins. On l'aperçoit déjà, si Ton a présent à l'esprit le vieil aphorisme: toute négation renferme une affirmation. L'Être absolument libre ne trouve en lui-même aucune raison d'agir, et cependant il ne fait rien sans raison. S'il agit réellement, le motif de son action, le but de sa volonté est donc hors de lui. Mais au point où nous sommes, avant tout acte de l'Absolu, rien n'existe que lui, si même on peut attribuer l'existence avant tout acte à celui qui est ce qu'il veut. Il faut donc chercher son motif d'agir dans ce qui n'est point encore. C'est bien là ce que demande l'idée de création. Une volonté relative à ce qui n'est point ne saurait être qu'une volonté créatrice ; que peuton vouloir en effet à l'égard de ce qui n'est point,