DIEU CRÉE PAR AMOUR
sinon qu'il soit? Pour laisser le néant dans son néant, nulle volonté n'est nécessaire. Dire que la volonté par laquelle l'absolue liberté se manifeste comme telle a son motif en dehors de l'Être absolu, c'est la désigner comme une volonté créatrice > elle veut un autre être, et par ce vouloir elle le fait être. Ce n'est pas tout : non-seulement Dieu veut l'être qu'il crée, ce qui est trop évident pour insister, mais il le veut pour cet être lui-même. La créature est voulue pour elle-même ; telle est l'idée essentielle de la création. Cela résulte de ce qui précède : si Dieu créait en vue de lui-même, il éprouverait un besoin, il ne serait donc pas absolument libre, ou du moins il ne se montrerait pas tel, il ne revêtirait pas la forme qui répond à la perfection de son essence. Il crée donc sans retour sur lui-même, en vue de la créature uniquement. Eh bien I cette espèce de volonté comprend son motif en elle-même. Nous la connaissons, nous savons son nom ; c'est la bienveillance, c'est la grâce, c'est la charité, c'est l'amour. Voilà logiquement le mot de l'énigme du monde; un maître plus savant que la logique nous l'avait soufflé. Mais je veux préciser le sens des termes : De tous les synonymes que je viens de prononcer, le dernier est le plus général, le plus fréquent dans le discours, le plus beau peut-être : nous le conserverons. Toutefois, le mot amour offre deux sens bien distincts et qui, pour être liés par un intime rapport, n'appartiennent pas moins à deux de-
grés différents du développement de l'être. Dans le premier, il désigne le rapport moral dont l'opposition des sexes offre à la fois le complément et le symbole naturel. C'est l'état, actif et passif en même temps, d'un être imparfait qui ne peut réaliser pleinement sa nature essentielle sans le concours d'un autre être. Il y a de l'égoïsme et du besoin jusque dans le sacrifice qu'inspire un paweil amour. Ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit ici. Je parle de l'activité pure et pleine de celui qui, sans rien attendre de moi, veut mon bien et me fait du bien. Cet amour n'est pas une passion, mais un acte ; ce n'est pas un sentiment, c'est un libre vouloir : la volonté énergique de répandre le bien , sans autre pensée que celle du bien à faire. Une telle disposition ne se conçoit que dans un être satisfait et serein , parce que son but propre est atteint , parce qu'il est en lui-même accompli, et par conséquent affranchi. A la prendre dans toute sa perfection , elle suppose la plénitude absolue de la liberté. L'amour est donc la liberté faisant acte de liberté. L'amour est la volonté déterminée dans laquelle la liberté se manifeste comme liberté ; il résout, et résout seul la difficulté de savoir comment cette puissance infinie peut se réaliser sans s'altérer ; car la puissance de la liberté subsiste tout entière dans l'amour.
L'amour est donc le principe de la création ou, si l'on veut, son motif; ce qui revient à dire que celle-ci n'a point de motif a priori, qu'elle est pure-