DIEU CRÉE PAR AMOUR
ment gratuite. Le monde n'existe que par grâce, la grâce est le fond de son être , la grâce est sa substance. J'entends par grâce quelque chose qui n'est point dû'et qu'on ne saurait prévoir. En effet, quoique la création soit la seule manière dont nous concevions que l'absolue liberté se déploie dans une forme égale à son essence, nous ne pouvons rien supposer dans l'absolue liberté qui la pousse à cette réalisation ; car la liberté est à la fois l'acte et la puissance, elle est la perfection de l'être avant tout vouloir. Au point de vue absolu, les idées de grâce et de création se confondent. Le mot création désigne une production réelle, qui cependant n'apporte aucune modification chez son auteur. L'idée de création, pressée à la rigueur, implique donc en elle-même que la création n'a pas sa raison d'être dans l'agent, en d'autres termes qu'elle est gratuite; et si elle n'a pas sa raison d'être dans le Créateur, sans être toutefois dépourvue de motif, il faut chercher ce motif dans la créature , c'est-à-dire que la Création est une œuvre d'-amour. Ce sont des mystères sans doute, car la philosophie a des mystères, mais des mystères enchaînés. Du moment où l'esprit est en possession de l'idée que l'être parfait est liberté et du fait d'une existence finie, il est amené nécessairement à toutes ces conséquences. En réalité, la question se réduit à savoir si nous sommes obligés de partir de l'être parfait. Une fois qu'on admet l'éternité de l'être parfait, il faut ou le con-
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damner à l'immobilité absolue et nier toute production réelle, sauf à expliquer tant bien que mal la production apparente ; ou bien il faut arriver à la doctrine de la création libre et de l'amour gratuit.
Cette réciprocité des idées de création et de grâce est pour nous d'une haute importance. Si l'on ne peut résoudre tous les problèmes, il faut du moins s'efforcer de les concentrer en un seul. Le secret des destinées doit donc se trouver tout entier dans la Création, qui est le dogme des dogmes et le mystère des mystères. Nous n'admettons pas un Dieu qui réforme ses projets, qui s'agite et qui délibère. S'il est vrai que Dieu soit amour, comme nous avons été conduits à le dire, tout doit s'expliquer par l'acte immuable, identique, éternel de l'Amour.
Un théologien m'objecterait sans doute que, selon mes propres paroles, l'absolu n'existe pas avant son acte, puisqu'il est ce qu'il veut. Dieu veut être Dieu, dira-t-il, il n'est Dieu que par la création, et la volonté de l'absolu d'être Dieu constitue le motif premier de la création; l'idée de Dieu implique des serviteurs. Dieu crée l'homme (ou les Humanités) pour son service. Si la créature était voulue pour elle-même dans un sens absolu, elle serait ellemême absolue. — Mais ces observations complètent ma pensée sans l'altérer. Oui, Dieu s'aime lui-même, il s'aime dans la créature, l'amour qu'il a pour luimême et celui qu'il porte à sa créature sont un même acte ; tout comme la créature doit s'aimer elle-
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même en Dieu , se vouloir telle que Dieu la veut. Mais Dieu n'a pas besoin d'être Dieu; s'il éprouvait un tel besoin , il ne pourrait pas le satisfaire ; tout serait fatalité. C'est pour l'homme que Dieu veut être Dieu, c'est pour le bien du serviteur qu'il veut être servi. Celui qui fait le bien, jouit du bien qu'il fait, il. s'estime et s'aime lui-même; il en a le droit, et d'ail* leurs il ne saurait s'en empêcher. Mais si les plaisirs de la vertu étaient le but de sa conduite, son égoïsme sentimental ne connaîtrait pas la vertu. Ces rapprochements sont rigoureusement légitimes : où trouver la Divinité, sinon dans l'idéal du cœur humain!
Nous venons de marquer comment il faut entendre la Création relativement à son principe : elle est purement gratuite. Dieu veut être amour, Dieu veut être Dieu, c'est un fait qu'on ne saurait découvrir que par ses conséquences ; nous le constatons en réfléchissant aux. données de notre raison , parce que notre raison est elle-même un fait qui résulte de celui-là. L'existence de Dieu est l'éternel miracle, fondement de notre science et de tout notre être. Voyons maintenant ce qu'est la création relativement à son objet, ou ce que l'idée d'amour nous enseigne au sujet de la créature.
Quoique distincts, l'être créé et la volonté créatrice ne sauraient pourtant être séparés : ce sont les deux termes d'un rapport, les deux aspects d'un même fait. La créature n'a d'être que dans l'acte
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qui la pose. La conservation du monde est bien, comme le voulait Descartes, une création continuelle, car la volonté créatrice est une volonté absolue ; toute autre opinion est incompatible avec la notion de l'absolu. Si l'action divine était transitoire, si l'être une fois créé subsistait désormais de sa propre force, il continuerait d'être, alors même que Dieu disparaîtrait; on pourrait abstraire de Dieu, Dieu tomberait dans le domaine de la contingence et du fini. Si l'idée cartésienne pousse au panthéisme, le panthéisme a raison sur ce point. Il aurait raison sur tous, il serait la vérité, si la volonté créatrice n'était pas une volonté libre. Il aurait raison, si l'être n'était pas volonté.
Créer, c'est aimer, c'est vouloir l'être créé pour lui-même. L'être créé est donc voulu pour lui-même, il est voulu comme but, ce qui revient à dire : il est voulu; car les choses que l'on ne veut pas pour elles-mêmes et comme but ne sont pas voulues, ce qui est voulu, c'est autre chose.
L'être créé étant voulu comme but, il est son propre but, par la nécessité des choses ; la nécessité des choses n'est qu'un terme impropre pour désigner la volonté de Dieu. Dieu veut que la créature soit. Il le veut dans l'intérêt de la créature. Il veut son bien; or le bien c'est la réalité de l'être. Dans la sphère des relations et des existences finies, faire le bien de quelqu'un c'est faciliter le libre développement de son être ; au sens absolu, faire le bien
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c'est donner l'être. L'amour créateur implique donc la réalité de la créature.
Mais la réalité véritable ne se trouve que dans la liberté, nous l'avons démontré d'une manière universelle, sur laquelle il serait inutile de revenir. Les buts dans la nature ne sont que des moyens et des symboles; l'être libre seul est véritablement son propre but; l'être libre a seul le droit et la puissance de dire : « je suis » ; et si la créature ne pouvait pas dire : « je suis » , elle ne serait rien pour elle-même; elle ne pourrait donc pas, cela est trop évident, être voulue pour elle-même. En un mot, l'être libre est le seul être véritable. C'est la raison d'être de l'idéalisme et sa part de vérité. Ainsi les réflexions par lesquelles nous obtenons l'intelligence de la volonté créatrice nous donnent en même temps l'idée esssentielle de l'être créé: cette idée est encore la liberté. L'amour pris en lui-même est la liberté faisant acte de liberté; considéré dans son effet, c'est la liberté posant la liberté.
L'amour créateur, la liberté créée : tels sont les éléments que nous devons poursuivre désormais dans leurs métamorphoses, les deux acteurs du drame universel.