‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 98 sur 103 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

XVII. Par l'acte mime de sa création, la créature libre est appelée à réaliter sa propre liberté. Preuve : La liberté de la créature est voulue absolument, car elle constitue sa perfection ; il faut donc qu'elle se réalise ; mais elle ne peut se réaliser que par l'acte de la créature, autrement elle ne serait pas liberté. Remarque : l'idée que nous venons de formuler est celle du devoir. La tâche proposée à la liberté créée constitue le problème de la morale.

XVIII. La créature ne peut réaliser effectivement sa liberté qu'en aimant Dieu. Preuve : Dieu veut la réalité de la créature. 11 veut donc qu'elle ait le- principe de son être en elle-même ; réaliser sa liberté, c'est se vouloir elle-même. Cependant, si la créature se fondait exclusivement sur elle-même , elle se séparerait de la volonté créatrice, contradiction intérieure qui aboutit à l'anéantissement. Il faut donc que la créature se fonde à la fois en elle-même et en Dieu, qu'elle se veuille en voulant Dieu, c'est-à-dire qu'elle se veuille pour Dieu, qu'elle aime Dieu.

On a trop souvent méconnu le principe générateur de la philosophie. Ce principe, que Descartes exprime avec la naïveté du génie, c'est le sentiment de la perfection. La raison humaine est théogonique et non panthéiste. Elle ne résout point l'énigme du monde ; mais elle affirme qu'en dehors de ce monde , en opposition à ce monde de faiblesse et de misère, il y a un être parfait. Si son témoignage est fidèle, il faut confesser que l'être parfait, réunissant en lui toute plénitude, se suffit à lui-même et n'a pas besoin de nous. Harmonieux ou discordant, l'assemblage des êtres finis où nous prenons une place pourrait donc n'être point ; il ne saurait être conçu que comme le produit d'une libre création. L'être qui se suffit à lui-même ne trouve dans sa nature aucun motif de créer autre chose que lui ; dès lors

le motif de la création doit être cherché dans la créature elle-même, c'est-à-dire que l'acte qui la produit est une volonté d'amour.

Ainsi la raison, chose merveilleuse, nous contraint, sitôt qu'on l'écoute, à franchir les bornes de la raison. Il faut sortir de la raison pour s'expliquer l'existence du monde. Le monde est irrationnel. A quoi bon le monde, puisque l'absolu se suffit à luimême ? A priori, la création n'est pas nécessaire, et pour certain nous ne l'eussions jamais imaginée ! L'amour est irrationnel comme tout ce qui est sublime, et pourtant, d'un autre côté, il est tout ce qu'il y a de plus rationnel; car il est la perfection, que la raison réclame impérieusement. Telle est la constante loi de notre pensée ; elle a besoin de la vérité sans réussir à la produire : toujours elle voudrait deviner, toujours elle a besoin d'être enseignée; mais quand elle a reçu la vérité, elle l'embrasse, elle se l'assimile, et le surnaturel devient naturel.

L'amour se manifeste par la création d'un être libre. Désigner l'amour comme motif de la création, c'est affirmer la liberté de la créature ; car aimer, c'est vouloir la réalité de l'être aimé;* or la réalité de l'être est la liberté. Nous l'aurions prouvé, s'il était besoin d'une preuve à l'appui de cette assertion, que la conscience confirme par un témoignage immédiat. Nous retrouvons ici, dans une forme plus précise, l'identité du rationnel et de

l'irrationnel que nous avons signalée tout à l'heafle, En effet, bien que fondée sur le raisonnement et sur l'évidence, il n'y a rien de plus difficile à concevoir que la création d'un être libre. Nulle contradiction n'est plus dure que l'existence d'une liberté en face de l'absolue liberté. La raison déclare que la puissance divine est infinie, et pourtant elle n'est pas infinie, si je suis libre. On peut dire que Dieu a déployé son amour pour la créature en faisant pour elle tout ce qu'il y a de plus difficile* alors qu'il l'a rendue libre. En étendant ainsi le réel au delà des limites du possible, Dieu fait bien voir qu'il est Celui à qui rien n'est impossible, qu'il est l'absolue liberté. Il contraint la pensée à s'élargir, et son œuvre proclame sa gloire.

Mais avec l'œuvre immédiate de Dieu, la création n'est pas réellement achevée, précisément parce que la liberté créée est une contradiction. L'être libre est celui qui se fait lui-même ce qu'il est. Pour accomplir la loi de sa destinée, l'être libre du chef de Dieu doit se rendre libre de son propre chef. Puis, sa liberté met une limite à l'empire de Dieu, qui n'en souffre aucune. Dieu laisse à la créature le soin de concilier ces contradictions et d'assurer, en l'achevant, l'existence de son ouvrage. C'est l'œuvre de la liberté morale. Ainsi les destins sont suspendus à la liberté morale.

Nous voici parvenus au point vers lequel toutes nos recherches étaient dirigées ; nous pouvons dé-

terminer le problème de la morale au moyen des principes fournis par la métaphysique. La morale étant la loi de la liberté humaine, ce que réclame avant tout la morale scientifique, c'est une juste idée de la liberté humaine. La métaphysique nous a fait comprendre la liberté en général par la liberté absolue, dans laquelle nous avons reconnu le principe des principes, la source de toutes les possibilités. Par l'idée de Dieu, c'est-à-dire de l'amour, où l'absolue liberté se réalise cpmme telle, nous sommes arrivés à comprendre la création. Le trait fondamental de l'être créé, c'est l'image de Dieu empreinte en lui, la liberté. Ici les résultats de la spéculation logique se renouent à l'expérience intérieure. Nous nous retrouvons nousrmômes, nous trouvons la notion dont nous avions besoin pour nous expliquer à nous-mêmes , la • notion de la liberté créée. En effet, d'un côté le sentiment intime et la conscience morale nous attestent que nous sommes libres, de l'autre le sentiment intime et la conscience morale nous empêchent de nous confondre avec l'absolu.

Nous avions besoin de cette idée d'une Hberté créée pour trouver la clef de notre existence. Nous en avions besoin lors même que la conscience nous rend certains du fait que nous sommes libres, car, tant que nous n'en concevions pas la possibilité scientifique, nous ne possédions réellement pas ce fait dans la pensée. Maintenant que nous savons

d'où vient la liberté créée, maintenant que nous la savons possible et nécessaire parce que Dieu est amour, nous nous connaissons nous-mêmes dans notre principe. Mais nous n'avons encore de nousmêmes qu'une idée abstraite et, comme toutes les abstractions, énigmatique. Nous savons qu'une créature libre est possible, nous savons que la raison la réclame comme terme correspondant d'un Dieu d'amour, d'un Dieu créateur, d'un Dieu qui se réalise en tant que Dieu, car le Dieu du vide n'est point Dieu, le Dieu de la matière n'est pas encore Dieu. Mais nous ne savons pas encore comment une créature libre est possible. Cette possibilité certaine est un mystère et, je le répète, une contradiction. Nous ignorons en quoi consiste la liberté de la créature. Essayons d'en préciser, d'en éclaircir l'idée, de l'approfondir, s'il se peut, en nous fondant uniquement sur ce qui précède.

Nous trouvons un parallélisme remarquable, bien que nécessaire, entre l'idée du Créateur et celle de la créature. Je dis un parallélisme; ne le confondez point avec une identité. La parole qui nous dit que Dieu créa l'homme à son image peut être prise dans un sens plus littéral qu'on ne pense : la perfection d'une image est d'être une image, ce n'est pas de remplacer l'original. Une eau tranquille, une glace polie donnent une image parfaite de celui qui s'y contemple, mais tous les traits en sont renversés. Il n'en est pas autrement de la liberté de la créa-

tare lorsqu'on la compare à la liberté absolue, ce qui est le seul moyen d'en éclaircir l'idée a priori.

La liberté absolue présente à la pensée une contradiction éternellement résolue par le fait : Elle est tout et elle n'est rien, car en tant que liberté elle n'est rien encore ; elle pourrait ne pas se réaliser et demeurer mystère ; mais en fait elle se réalise, elle se détermine sans cesser d'être absolue liberté, par l'acte éternel de l'amour.

La liberté de la créature est pareillement une énigme, une contradiction, mais dans un tout autre

sens : La créature est faite libre. Sa liberté est vou-

lue par un décret absolu. Cependant l'être libre n'est tel que parce qu'il se fait lui-même ce qu'il est. La créature est donc appelée à se faire ellemême ce qu'elle doit être. La création d'un être libre est un appel : par le fait même que la créature est libre, elle est mise en demeure d'agir, de vouloir. Elle n'existera véritablement . que lorsqu'elle aura voulu. La création d'un être libre est un engendrement, c'est-à-dire la production d'un germe destiné à se réaliser lui-même par son activité. Savoir que la créature est libre en vertu de son .essence, libre en vertu de l'acte créateur, ce n'est donc pas encore savoir ce qu'elle est réellement. L'être libre par son essence n'est libre réellement que s'il se veut libre. Toute la morale est dans ce motl Dire que Dieu crée un être libre revient à dire que Dieu crée un être capable d'être libre ou de ne pas l'être,

par l'usage même qu'il fera de cette liberté primitive, fit l'expérience nous prouve que la liberté est effectivement un trésor qui se conserve, s'augmente ou se perd selon l'usage que Ton eh fait. Ce jeune homme qui, après avoir gaspillé son temps, son ta* lent, sa fortune, se voit réduit à prendre la pioche ou le mousquet, il était libre et il ne Test plus ; il est toujours libre dans son essence, mais il ne Test plus réellement. Les ivrognes, les voluptueux, qui n'ont imposé aucun frein à leurs passions charnelles, ils furent libres, ils ne le sont plus (et les passions charnelles ne sont pas seules à creuser le tombeau de la liberté). Je ne dis pas que ces exemples aillent jusqu'au fond du sujet ; je ne dis pas qu'ici-bas la liberté essentielle de l'individu puisse être jamais entièrement anéantie. Il reste à l'esclave et même au vicieux, qui est bien plus esclave, une suprême liberté, celle du suicide. Mais notre liberté primitive peut être tout au moins contredite, stérilisée, infiniment amoindrie par l'emploi que nous en faisons. L'expérience de la vie nous la montre, hélas! toujours plus ou moins altérée^, plus ou moins restreinte de cette manière. Cela suffit pour justifier notre pensée. Au fait, l'évidence logique parle en sa faveur. L'être nécessairement libre ne le serait pas véritablement, puisqu'il ne serait pas libre vis-à-vis de sa liberté.

Dans ces profondeurs gît la contradiction inhérente à la liberté de la créature ; Puisqu'elle est

libre par son essence, elle est capable de se maintenir libre, c'est-à-dire de confirmer, de réaliser sa liberté ou de la prodiguer et de la détruire. Voilà l'un des côtés. — L'autre est que sa liberté est voulue d'une manière absolue. Le motif de la création est la volonté de répandre le bien; le but de la création est le bien, le bien positif, le bien réel de la créature ; ce n'est donc pas seulement sa liberté virtuelle ou possible, mais c'est l'accomplissement de sa liberté. Il faut que la créature soit libre. Il le faut, puisque c'est le sens et le tout de la création; il le faut, puisque c'est la volonté de l'absolu.

La contradiction est manifeste ; elle est profonde. Précisons-là :

La liberté de la créature est à la fois conditionnelle et absolue, purement virtuelle et pleinement réelle. Sa réalité dépend et ne dépend pas d'ellemême. Elle est à la fois inaliénable et aliénable, parce qu'elle est liberté. Telle est la contradiction inhérente à l'idée de la créature.

La contradiction inhérente à l'idée de l'absolu s'est présentée à nous dans les termes suivants: L'absolu est réel, c'est-à-dire déterminé, car il existe — en même temps il n'est pas réel ; car il est indéterminé, puisqu'il n'est que liberté; or la liberté est l'indétermination même ; la liberté n'est pas une réalité, ce n'est pas un acte, mais une puissance, ou plutôt la puissance par excellence. La liberté n'existe pas en tant que liberté, elle

n'existe qu'en s' aliénant, en cessant d'être puissance pour revêtir une existence étrangère à sa nature, en devenant une volonté déterminée, au lieu de rester la possibilité de tous les vouloirs.

Cette contradiction insoluble à la raison est résolue par T irrationnel, par le miracle, par le fait. Dieu est amour, il veut effectivement quelque chose, il se réalise dans une volonté déterminée, mais dans une volonté telle qu'elle laisse paraître entièrement son éternelle essence ; car c'est une volonté impossible à tout autre qu'à Celui qui est liberté. Le mot de Ténigme de l'absolu est donc le miracle, c'est-àdire le fait qui n'est que fait, qui ne peut être ni prévu, ni compris. Il est impossible, en effet, de concevoir comment l'absolu peut aimer, c'est-à-dire vouloir autre chose que l'absolu, autre chose que tout ; car il est tout, puisqu'on ne saurait par la pensée ajouter à sa réalité. Il est impossible d'entendre comment il peut vouloir l'existence d'un autre être libre , d'une autre volonté que la sienne, c'est-à-dire se limiter, se rabaisser. Et pourtant il faut bien qu'il se restreigne et se fasse petit pour laisser place à nos caprices, à notre orgueil, à notre -méchanceté. Il faut qu'il soit patient, il faut qu'il souffre, puisqu'il veut le bien et voit le mal. Il faut qu'il soit patient, c'est-à-dire qu'il soit petit. Mais c'est alors qu'il est le plus grand, car alors il fait l'impossible. L'absolu existant comme amour, l'absolu se restreignant lui-même, voilà certes l'impossible;

Wfr LEÇON XX

mais cet impossible est la source vivante- de toutes les possibilités réelles; l'amour est le mystère, nais ce mystère est le commencement de toute explication véritable. Le nœud suprême n'est doue pas délié, il est tranché : Dieu est un miracle. La liberté, qui ne saurait exister, existe cependant dans IV mour. Telle est la contradiction de l'absolu : elle ne se lève que par le fait.

La contradiction inhérente à la liberté créée ne se résout pas non plus par la simple intelligence ou par l'analyse logique des termes du problème. Cependant la solution n'en est pas miraculeuse dans le sens de la première. Ce n'est pas un fait pur et simple, ce n'est pas non plus une idée , une nécessité des choses; c'est une loi, ou plutôt c'est la loi, c'est le devoir. La liberté de la créature est à la fois aliénable et inaliénable, disons-nous, absolument voulue, et dépendant d'elle-même. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que La liberté de la créature renferme en ellMnôme une loi, la loi de veiller à sa propre conservation, d& travailler à sa propre réalisation ? Nous assistons à la naissance de l'idée du devoir, qui a l'amour ayant lui et au-dessus de lui, qui n'est rien sinon par l'amour et dans l'amour, et que l'amour seul rend intelligible. Elle est bonne cette morale de Kant et de Fichte qui cherche la loi de la liberté dans la notion de là liberté même. Elle est bonne, mais elle exige un complément. C'est la liberté .créée qui est obligée -4e wcéatear. Elle y

est tenue, parée que Dieu la veut. En supprimant Dieu, vous supprimez l'obligation ; le sentiment de l'obligation persiste bien ; mais à titre de phénomène inexplicable, dont il suffit d'effectuer en soir même la négation pour s'en affranchir de fait et de droit. Sans la contradiction de l'amour, où L'infini se limite en s'exaltant, point de créature libre; sans créature libre, point de devoir. Mais du moment ou nous avons une créature libre, nous avons aussi le devoir. La naissance de la créature libre est l'avéne» ment du devoir et de Tordre moral. L'unité, le secret, l'Idée du monde créé, se trouvent dans l'ordre moral.

Avec l'idée du devoir, la distinction du fait et du droit s'introduit dans la pensée. Le droit, à le prendre dans toute sa généralité, n'est autre chose que ce qui doit être réalisé par l'activité des êtres libres, c'est-à-dire le devoir considéré sous un point de vue objectif, On exprimerait donc avec justesse l'idée de la création en disant qu'elle est la sphère du droit et du devoir. Tout le reste est accessoire, tout le reste ne peut être envisagé que comme moyen au comme instrument. Telle est, par exemple, la signification de ce que nous appelons la matière ; c'est pourquoi nous n'en parlons point à part. La créature, pour nous, c'est la créature libre, qui seule possède un véritable être, au sens de nos définitions, puisqu'elle seule est pour elle-même.

En résumé, la contradiction de r infini est sur-

montée de fait par l'amour, qui est un fait sapé* rieur à toute espèce de droit, et sur lequel il n'existe aucun droit la contradiction du fini est conciliée en droit par le devoir, qui subsiste éternellement en droit, lors même qu'il ne serait réalisé par aucun fait.

La liberté de la créature est à la fois aliénable et inaliénable ; aliénable, parce qu'elle dépend d'ellemême, inaliénable, parce qu'elle est absolument voulue. Elle est aliénable en fait et inaliénable en droit. La créature libre se trouve, par le fait même de sa création, assujettie au devoir ; elle devient sujet du devoir. La créature peut détruire sa liberté, elle doit la conserver; l'acte qui lui confère l'existence et la liberté lui impose le devoir de conserver, c'est-à-dire de réaliser la liberté qu'elle a reçue. Ce devoir résume en lui tous les devoirs. La contradiction signalée dans une liberté ensemble aliénable et inaliénable disparaît du moment qu'on lui applique la distinction du fait et du droit; mais cette distinction n'était pas possible jusqu'ici ; elle ne reçoit de signification qu'avec les idées de devoir et de morale. Il n'y a d'autre droit que le droit positif, c'està-dire la volonté du souverain. Le droit naturel est la volonté de Dieu, telle qu'elle s'exprime dans l'essence de notre' raison , qui est son ouvrage. Et comme il n'y a pas d'autre souverain que Dieu, nul droit prétendu positif ne saurait prévaloir contre le droit naturel.

Ainsi l'énigme d« l'absolu se résout réellement dans l'amour; l'énigme de la création se résout idéalement dans la morale. De la réalité suprême découle tout idéal, la morale naît du miracle.

Les résultats, de l'examen auquel nous venons de nous livrer ont une importance décisive. Par l'intermédiaire des idées d'absolu , d'amour et de liberté créée, nous sommes parvenus à comprendre la morale d'une manière déjà concrète. Dès l'entrée, nous avons entendu sous le nom de morale la loi de la liberté. Il n'était besoin d'aucune recherche philosophique pour nous assurer de la justesse de cette définition ; mais elle ne nous donnait pas la connaissance réelle du sujet. Loin d« connaître la règle de la liberté, nous ne comprenions pas même qu'une telle règle fût possible.

Avec l'idée d'une créature libre, nous avons acquis celle d'une loi de la liberté. Il existe effectivement une loi inhérente à la liberté créée, sans laquelle la liberté créée se dissoudrait en contradictions et ne saurait être conçue. Nous voyons maintenant en quoi cette loi consiste. La loi de la liberté créée est de se confirmer, de se réaliser, de se rendre inaliénable de fait, comme elle est inaliénable de droit, dans la volonté créatrice. La loi morale est la loi suprême de la création , dont toutes les lois naturelles sont les symboles ou les images ; c'est la formule de tous les développements, la loi des lois, la norme universelle : «Réalise ton essence; fais-loi

$78 LEÇDW XX

réellement oe qua ta es en ptintipey en substance, virtuellement : dbyjenb cfc que tu es. »

Tous les principes de iftorafe ibis en avant jusqu'ici : l'idéal et l'obéissance, le devoir et le bonheur, paraissent combinés dans notre formule, lorsqu'on l'interprète par l'enchaînement des idées qui Font produite. Dans son universalité souveraine, elle concilie les maximes des sages et les commandements des législateurs inspirés, « Sais la nature», nous dit le stoïeisme païen, « Observe les commandements de Dieu», nous dit Moïse. L'esprit de la Grèce et l'esprit hébreu se retrouvent unis et transformés dans la pensée chrétienne. Pour la pensée chrétienne en effet, pour quiconque entend le mot créer, le commandement de Dieu n'est point un dorre accidentel et arbitraire ; il est écirît dans l'intimité de notre véritable nature, dans la substance de notre être , et cette substance n'est que la volonté de Dieu.

La science morale set a donc le développement de la loi* qui ordonne à l'être créé de réaliser son essence, et le problème de la morale se posera dans les termes suivants :

Comment la créature libre doit-elle user de sa liberté pour la conserver ? ou mieux : Comment la créature, libre du fait de son auteur, doit-elle agir pour devenir libre de son propre fait ?

Une haute analogie nous fait déjà pressentir la réponse à cette question capitale. A vrai dire, la ré-

ponsç que nous cherchons est écrite d»its toti* les coeurs; sur un tel sujet je n'ai rien à roufr apjHrea* dre; et certes il serait à plaindre celui qui se pî$u&rait (Je présenter quelque nouveauté lorsqu'on lui demande où est le bien \ Je ne me flatte pas même d'imposer une forme originale à la vérité commuée. Mais si nous n'avons pas reculé devant le paradoxe, nous ne reculerons pas nom plus devant le lieu commua. La distance qui sépare l'un die l'autre est moindre qu'où na se r imagine. Bn changeant, on oublie, et le» lieux communs de la veiHe seront peut-èUre les paradoxe» du lendemain; Pour nous, sans rougir des vieilles croyances et de» vieilles mœurs, nous ne désavouons pas non plus l'esprit d'examen , produit des temps nouveaux < et nous nous efforçons d'asseoir nos convictions sur la base de la science. La sincérité d'un tel dessein peut donner quelque prix à l'exposition des doctrines les plus connues.

Si l'on nous demandait ce que l'absolue liberté doit faire pour se réaliser, cette question nous jetterait dans un certain, embarras, A. la vérité, nous avons établi a priori que l'absolue liberté s'accomplit comme telle dans l'amour, mais en même temps nous avons reconnu que nous n'avons pas le droit de conclure de la nécessité subjective de notoe pensée à la nécessité objective du fait. Nout& avons reconnu que l'amour créateur est un miracle, puisque c'est la production d'une volonté distincte de

l'absolu* une relation que l'absolu contracte, une restriction qu'il s'impose à lui-même. Il n'y a pas de droit contre Dieu.

En droit, l'absolu est ce qu'il veut, et quoi qu'il veuille, il n'en demeure pas moins l'absolu. — En fait, il est notre Dieu, il nous aime, mais ce n'est jamais là qu'un fait, et de quelque manière que nous arrivions à le constater , nous n'y parvenons que parce que Dieu a voulu nous le permettre. Cette connaissance n'est jamais que révélation. Il ne nous est donc pas permis de dire que l'absolu ne peut se réaliser qu'en devenant amour; mais seulement que nous le voyons se réaliser dans l'amour. Arrivés à l'absolue liberté, nous sommes perdus; nous ne pourrions plus redescendre de cette cime , si Dieu ne nous prenait par la main. Nous ne pouvons plus avoir, à partir de là, qu'une connaissance historique et révélée, sous quelque forme que nous en obtenions la communication. En un mot, de l'absolue liberté on ne saurait proprement rien déduire.

Il n'en est pas de même de la liberté créée. L'idée même d'une créature libre implique qu'elle est soumise à une loi. Pour déterminer le contenu de sa loi, il ne faut pas la considérer seulement comme être libre, mais comme créature. Il faut se reporter par la pensée à l'acte de la création, et mesurer le degré de réalité que possède la créature par l'effet seul de- cet acte, tel que nous pouvons le concevoir :

Créer, c'est vouloir. Parle seul effet de la créa-

tion, l'être créé, qui n'a point encore agi lui-même, est réel, dans ce sens qu'il est voulu. En effet, le trait saillant de la volonté créatrice est la substantialité de son objet. Ce que Dieu veut, c'est une créature qui possède en elle-même le principe de /Son être, puisqu'il la veut libre. Or, avant toute action propre, la créature ne possède point en elle-même le principe de son être. Le principe de son être est en Dieu ; elle n'est réellement qu'une volonté de Dieu ; elle est absolument liée à Dieu, il n'y a entre elle et Dieu aucune solution de continuité, je dis plus, aucune distinction effective.

Cependant une distinction est nécessaire. L'idée de la créature libre exige qu'elle existe par sa propre volonté, par sa propre action. La créature voulue n'existe donc pas encore par le simple fait qu'elle est créée. Dire qu'elle est créée libre, c'est dire que sa création n'a pour résultat immédiat que l'établissement d'une possibilité. Quelle que soit, dans cet instant idéal, l'existence effective de l'être fini, que nous ne comprenons point, je l'avoue, et que sans doute nous ne comprendrons jamais, car un nuage épais dérobe à tous les regards le mystère des origines, ce qui est certain pour la pensée, c'est que l'être fini n'a pas atteint sa destination et que son existence voulue n'est encore qu'une possibilité. Il n'existe que par l'acte de Dieu, il n'est encore que Dieu, dirions-nous presque. Son idée exige qu'il soit lui-même et qu'il existe par son propre acte.

483 LBÇON XX

Ainsi, pour que la créature accomplisse sa destination, il faut qu'elle se pose elle-même.

Par là elle se distinguera nécessairement du Créateur, elle s'en éloignera, pour ainsi dire, elle établira elle-même cette solution de continuité que l'exécution du plan divin réclame. Primitivement, elle n'est que par la grâce de Dieu et ne relève que de Dieu. Mais cette union purement naturelle, toute passive du côté de la créature, cette union-là n'est pas le but. Il faut que la créature se prononce, qu'elle existe par son propre fait, qu'elle relève non-seulement de Dieu, ce qui est la condition générale de toute existence, mais aussi d'elle-même, ce qui est la condition de la liberté.

L'acte par lequel la créature se pose et se réalise elle-même en se distinguant de Dieu, n'est donc pas un pur accident, un miracle impossible à prévoir et à comprendre, comme l'acte par lequel se réalise Celui qui est avant tout acte la souveraine perfection. Le mouvement par lequel la créature se constitue est impliqué dans la volonté créatrice : complément de la création, il est prédéterminé sans être nécessaire. Absolument voulu et complètement remis à la liberté de la créature, cet acte est un devoir, la source et le fond de tous les devoirs.

Tel est le point où nous nous étions arrêtés; cherchons à l'approfondir :

Libre dans son essence, la créature doit s'approprier sa liberté par l'action.

Il semble d'abord que toute action quelconque satisfasse à cette loi. Tout vouloir atteste la liberté : puisque ce que Dieu demande, c'est que nous prenions possession de nous-mêmes ; quels que soient la nature et l'objet de notre volonté, en voulant, nous accomplirons la loi de notre être, nous obéirons au commandement.

Telle est la première apparence ; mais cette illusion se dissipera bientôt par un examen plus attentif du problème.

La créature ne doit pas seulement manifester sa liberté, mais, en la manifestant, la maintenir, puisque Dieu la veut libre. Il y a plusieurs manières de manifester sa liberté, il n'y en a qu'une de la maintenir. L'état de l'être auquel la question s'adresse est l'innocence. La question est celle du bien et du mal.

La créature est appelée à réaliser sa liberté essentielle; elle doit se rendre le principe de ses propres actions, son propre centre, son propre but, apprendre à dire moi, se distinguer de son auteur; pour tout résumer, elle est appelée à devenir personnelle. Reproduisons cette crise en nous-mêmes par la pensée, afin d'en apprécier les conséquences :

Ce que la créature doit faire, elle le fait. Elle se distingue de Dieu complètement, c'est-à-dire qu elle s'en sépare. Elle dit : Je suis mon centre et mon principe, je suis ma règle, je suis mon but. Le dire, le penser ou le faire est tout un, car elle est libre.

Dans les limites de sa liberté, tout être libre est en quelque seos créateur ; il est créateur de lui-même ; il est ce qu'il veut. La créature libre veut se prendre pour sou propre centre, elle est donc son propre centre. Mais n'est-il pas clair qu'elle a restreint par là l'empire de la liberté divine, c'est-à-dire qu'elle a restreint la réalité divine ? En se faisant son propre centre, elle s'est rendue impénétrable à la volonté de Dieu. Il y a désormais un domaine dans lequel la volonté divine ne peut plus se déployer. Ainsi la volonté divine cesse d'être absolue, puisqu'elle rencontre quelque part une limite qu'elle ne s'est pas donnée, mais qui lui est imposée par un autre. « Tu peux, ô Roi 1 tu peux ravager et briser ma vie. Tu peux m'anéantir, mais tu ne saurais incliner mon cœur, tu ne saurais me faire vouloir. Là sont les bornes de ton empire. Je suis impénétrable même à toi 1 » Ainsi parle l'impie, et l'impie a raison. Rien n'est impénétrable , sinon la volonté. L'impénétrabilité des substances corporelles, cette impénétrabilité qui en fait à nos yeux des substances, est un symbole de la volonté, et l'on ne peut faire d'autre supposition sur son principe sinon qu'il est lui-même un vouloir. La créature s'enferme donc dans une forteresse : « Il n'importe , dit-elle, que ma liberté vienne primitivement de Dieu ; elle vient aussi de moi-même , du moment que je l'accepte. Je la crée, puisque je la veux. Le Dieu qui m'a fait, s'il est un tel Dieu, ne peut pas

tout, car il ne peut pas me faire vouloir. Y prétendil, n'y prétend-il point? je l'ignore; mais il le tenterait qu'il ne le pourrait pas; car s'il me forçait à vouloir, il anéantirait l'identité de mon être : ce n'est plus moi qui aurais voulu. »

En se constituant libre de cette manière ; en proclamant son indépendance absolue, la créature met sa propre existence en contradiction avec la volonté divine et partant avec l'être de Dieu ; elle tend pour sa part à nier Dieu.

— Mais, dira-t-on, vous vous trompez. La créature, en se posant comme son propre centre, pour remplir seule sa propre sphère, ne refoule pas Dieu hors d'un espace qu'il occupait auparavant; elle ne fait que remplir un vide que Dieu laisse en se retirant. Dieu lui-même consente n'être pas tout; il veut n'être pas tout, puisqu'il crée et qu'il crée un être libre. L'autonomie de la créature a pour condition la limitation que Dieu s'impose lui-même. Trétendre qu'il ne se l'est pas donnée, c'est commettre une grave erreur. Non ! la créature devient en effet impénétrable à Dieu , mais c'est parce que Dieu l'a voulu. Il reste donc ce qu'il veut, et vous avez tort de dire qu'en proclamant son indépendance, la créature nie Dieu. Elle le nie en ce qui dépend d'elle, cela est vrai, mais elle ne lui apporte aucun dommage, elle ne diminue en rien sa grandeur. Il n'y a rien dans tout cela que Dieu u'ait voulu.

— L'erreur et la vérité se tiennent de bien près dans cette objection. Il est vrai que Dieu se limitant en quelque sorte par la liberté qu'il accorde à la créature, l'usage qu'elle fait de ce don ne saurait altérer la suprême majesté du donateur; mais il n'est pas vrai que la créature ait reçu la liberté pour s'en servir comme nous venons de lé dire. Cela n'est pas vrai, parce que cela est impossible. 11 faut donc qu'il y ait pour la créature une autre manière encore de réaliser sa liberté.

En vain la créature prétend se séparer de Dieu, en vain prétend-elle que Dieu soit pour elle comme s'il n'était point. Peu importe à Dieu; il lui suffit d'être ce qu'il veut, je l'accorde. Mais examinez les conséquences d'une telle séparation relativement à la créature elle-même, et vous voyez éclater la contradiction. Nous connaissons le dessein de Dieu sur la créature, et nous savons que sa volonté est absolue, immuable, éternelle. Dieu veut la réalité de la créature, il veut son être, il veut son bien ; mais, vous le savez, la volonté est la substance, la racine de l'être-, la créature séparée de Dieu par sa propre volonté serait donc séparée de lui dans sa substance, dans la racine de son être, et c'est là ce que nous ne pouvons concevoir.

L'être de la créature consiste dans la volonté qui la produit incessamment. Si Dieu cessait de vouloir le monde, par cela même il n'y aurait plus de monde. Comment la volonté d'un être peut-elle devenir un

second èlre, une personne même, et soutenir avec éelui dont elle procède des rapports de personne à personne? C'est assurément un mystère, c'est le mystère qui renferme tous les autres, le mystère de la création; mais l'effort que cette doctrine impose à l'esprit n'est pas un motif suffisant de la condamner, car nous ne pourrions la rejeter sans nier ou l'infini ou la réalité du moi, prémisses de toute pensée. Au fond, il n'y a donc autre chose dans la créature que la volonté créatrice. La créature est, dans sa substance, identique à la volonté créatrice. La créature qui veut se séparer de Dieu veut donc se séparer d'elle-même, elle s'acharne contre ellemême, elle s'arrache à l'être et fait effort pour s'élancer dans le néant. Voilà où gît la contradiction profonde. Ce n'est pas Dieu que la créature nie et qu'elle va détruire dans son blasphème impuissant, c'est elle-même. Il n'y a pas de contradiction plus forte que de supposer qu'une créature, c'est-à-dire un être qui n'existe que par l'acte constant de la volonté divine, puisse se constituer et subsister en dehors de cette volonté. L'inévitable conséquence de l'acte par lequel la créature réussirait à se séparer de Dieu pour devenir son propre centre, serait l'anéantissement. Mais la créature ne peut pas s'anéantir, puisqu'elle est voulue. Elle ne peut pas s'anéantir, non; mais la contradiction la dévore Elle se fatigue à rompre la chaîne qui l'attache à l'être. Un impuissant effort pour atteindre le vide, un sui-

cide éternel, telle serait son existence, telle serait la destinée que l'Amour aurait su lui préparer I

Et pourtant la logique est impitoyable. Si la créature ne sort pas de son état primitif, si elle ne se détermine pas elle-même, si elle ne prend pas possession d'elle-même, elle ne sera pas ce que Dieu veut qu'elle soit, elle ne sera pas un être réel, elle ne sera pas une personnalité libre. Etrange liberté et bien stérile, qui ne se conserverait qu'à condition de n'en point user! Il y a quelque chose de meilleur que l'innocence, c'est la vertu; aussi l'innocence ne se conserve point sans se transformer en vertu. L'être libre ne saurait demeurer dans sa condition primitive que par son vouloir, en se prononçant. Y rester, ce serait encore en sortir. Et réellement il faut en sortir. Il faut que la créature soit et soit libre, puisque Dieu veut son être et que l'être c'est la liberté. Il faut qu'elle soit libre, qu'elle se veuille libre ; mais ici la contradiction atteint son apogée : Être libre, c'est être en soi, c'est se vouloir soimême, c'est sortir de Dieu — être, c'est être en Dieu; sortir de Dieu, c'est sortir de l'être. Ces propositions sont évidentes à qui comprend le sens de leurs termes. Cependant l'œuvre divine ne saurait aboutir à la contradiction. Il faut donc qu'il y ait pour la créature une manière de réaliser sa liberté que nous n'avons point encore aperçue. Puisque se fonder en elle-même, c'est se séparer de Dieu, il faut qu'elle ait un moyen de rentrer en lui en même

Page 1