‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 99 sur 103 · EN AIMANT DIEU LA CRÉATURE RÉALISB SA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

EN AIMANT DIEU LA CRÉATURE RÉALISB SA LIBERTÉ

temps qu'elle en sort. Pour accomplir la loi de sa destinée, pour arriver à la véritable liberté, il faut qu'elle se fonde à la fois et par un même acte et en Dieu et en elle-même.

La chose est nécessaire, elle est donc possible. Un examen attentif nous fera bien découvrir comment :

Il faut que la créature se pose elle-même, et par conséquent se distingue de Dieu. Il faut qu'elle reconnaisse ces deux termes, elle et Dieu, comme deux termes, comme deux êtres distincts, et cela non-seulement dans sa pensée, mais par un acte de volonté, car il faut qu'elle se veuille elle-même. Toutefois, il faut qu'elle le fasse sans se séparer de Dieu, sans exclure Dieu. Il faut qu'elle se veuille elle-même, mais il faut qu'en même temps elle veuille Dieu.

Se distinguer nettement de Dieu, tout en s'unissant fortement à lui, se constituer comme moi, comme son propre centre, tout en faisant de Dieu son principe et son centre, tel est le problème. S'il ne trouvait pas de solution, la création n'aurait point de sens, car le but de la création, le bien positif de la créature, serait un but impossible. C'est un bien d'être libre, c'est un bien d'être pour soi, car c'est ressembler à Dieu; mais le bien ne saurait consister à se trouver hors de Dieu, à être sans Dieu. Se distinguer de Dieu et se séparer de lui sont deux choses bien différentes. La seule manière de s'en

distinguer n'est pas de s'en séparer; on peut s'en distinguer pour s'unir à lui, et même il n'y a d'union possible que par la distinction.

Nous sommes arrivés graduellement au nœud du problème : pour le résoudre, il n'y a plus à prononcer qu'un mot, qui est déjà sur vos lèvres. Qu'estce que se distinguer d'un être sans s'en séparer? qu'est-ce que se distinguer d'un être en s'unissant à lui par sa volonté ? — C'est vouloir qu'il soit. Pour vouloir soi-même un être, il faut être soi-même, il faut avoir une volonté, et par conséquent il faut se vouloir soi-même, il faut posséder sa volonté. Vouloir que Dieu soit, vouloir Dieu , se vouloir soimême, mais pour Dieu — c'est aimer Dieu.

Ainsi la loi que nous cherchons, la manière dont la créature peut conserver sa liberté tout en la manifestant, c'est l'amour de Dieu. Dieu nous aime parco qu'il nous aime; notre essence à nous, c'est de l'aimer. Dieu est notre modèle. La loi suprême est un reflet du fait suprême. L'amour est la formule des formules, la clef de toutes les portes. L'amour est la magie, l'amour est la morale. Obéir à Dieu, imiter Dieu, réaliser notre liberté, toutes ces expressions désignent une même chose, qui est l'amour. L'acte par lequel la créature doit se distinguer du Créateur, se constituer elle-même en s'affranchissant, finir la création et fermer l'abîme, est un acte d'amour. Dieu dit à sa créature : Sois libre , tu le peux. Mais comme elle est déjà libre,

EN AIMANT DIEU, LA CRÉATURE RÉALISE SA LIBERTÉ '• 0 l

elle est aussi intelligente , car la liberté ne se conçoit pas sans l'intelligence, qui est son reflet. Elle connaît donc, ou plutôt elle sent, instinctivement encore, quel est son rapport avec Dieu, elle sent qu'elle vit en Dieu, qu'elle est soutenue et portée par la volonté de Dieu. Elle répond donc: Oui, Seigneur 1 Je suis libre et je veux l'être, mais pour t'aimer et pour te servir.

Dans l'amour, les deux termes, le sujet et l'objet de l'amour, sont parfaitement distincts, bien qu'ils se pénètrent mutuellement. En aimant Dieu, la créature se constitue donc dans sa personnalité, comme l'idée de la liberté l'exige. Aimer Dieu, ce n'est pas se perdre, c'est se trouver. Si nous nous perdions en Dieu, nous ne pourrions plus l'aimer. Aiosi la créature se reconnaît, s'affirme elle-même et se distingue de son principe ; mais cette distinction n'est qu'idéale, la créature ne se sépare pas un instant de Dieu , qui est sa substance et sa vie. Elle se possède elle-même par sa volonté, mais elle ne veut se posséder que pour se donner. Avant tout acte de sa part elle ne se possédait pas, et l'on ne donne que ce qu'on possède.

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