XXX PRÉFACE
qu^un muscle sanglant dont une dévotion barbare a fait un fétiche, parmi tant d^autres ; et si le nom de rintercesseur d'autrefois est encore prononcé, c'est pour chercher les moyens de Tapaiser luimême. L'église romaine s'éloigne du christianisme originel avec une rapidité croissante; c'est pourquoi, ne pouvant en répudier les documents par suite de sa prétention même à ne pas changer, elle en interdit au moins la lecture.
Enfin l'unité, dont les autels ardents ont dévoré tant de victimes I Mais l'unité fondée sur une vérité fictive, sur une perpétuité fictive, n'est qu'une fiction d'unité. Je ne parle pas des mutilations perpétuelles que son culte impose à l'église, retranchement des meilleures têtes, retranchement de peuples entiers. Quand on peut brûler, on brûle, quand on peut assassiner, on assassine, puis on frappe des médailles et l'on entonne des Te Deum : l'on dépeuple et l'on sauve. Lorsque la force vient à manquer, les nations se séparent, on les maudit et l'on ôte la Bible à celles qui restent. Mais enfin l'unité diminuée est toujours, si l'on veut, l'unité. L'église romaine serait réduite aux peuples issus des Romains, qu'elle entraîne d'un pas convulsif hors de la civilisation et de l'histoire, elle resterait l'église universelle au même titre qu'aujourd'hui. On nous dispensera de rappeler que dans les pays de nom catholique il faut défalquer de l'unité presque toute la classe lettrée, de grandes popula-
PRÉFilCE XXXI
tions ouvrières, et bon nombre de campagnards, sans parler de ceux qui se laissent compter pour des motifs étrangers à la religion.
Je ne fais pas allusion, cela va sans dire, aux débats soulevés par des questions que Téglise n'a pas décidées, quelle que soit la grandeur des intérêts engagés, la vivacité des passions qui s^ mêlent, et les déchirements qu^ils occasionnent
En taxant de fiction Tunité catholique, je ne pense pas davantage à ces souffrances morales des Ravignan et des Lacordaire que Mgr. Dupanloup offrait naguère en exemple au père Hyacinthe, je ne veux pas répéter qu'après tout la suppression de la conscience surpasse les forces de quiconque en possède une, qu'il est impossible de croire contre l'évidence, et que même sur les points tranchés par l'autorité souveraine, l'unité ne saurait s'établir qu'en apparence et ne régnera jamais dans les coeurs. Tout cela se comprend assez, mais la fiction va plus loin, elle remplit tout le système. L'unité qu'on glorifie repose sur deux extrêmes, entre lesquels se débat la foule des esprits confiis : elle fait marcher sous le même drapeau des gens froids, bien instruits, bien avisés, des canonistes, des politiques, pour qui l'infaillibilité conférée à l'élu du sacré collège n'est qu'un moyen de terminer des controverses insolubles, et chez qui la question de vérité proprement dite ne se pose pas, avec le peuple des dévots qui, pren^ant