‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 35 sur 86 · L PRÉFACE · texte numérisé non relu

L PRÉFACE

lorsqu'il est question de croire et d'agir, le dernier mot reste à la conscience. En décider autrement, c'est la supprimer, c'est annuler la responsabilité, c'est détruire l'homme. Ma raison et ma volonté viennent de Dieu, je n'ai pas le droit de les livrer, et Dieu lui-même ne veut pas me les reprendre. Entre l'abdication complète aux mains d'un homme et la complète émancipation du jugement individuel, il n'y a pas une seule position tenable. Ainsi, quoiqu'on fasse, la tradition ne peut être qu'un document pour celui qui n'entend pas livrer sa conscience. Si je crois ce que l'Eglise enseigne parce que c'est l'Eglise qui parle, j'abdique ma personnalité, je renonce à la qualité d'homme. Mais, je deviens homme au contraire, dans la communion de l'humanité, si je me prosterne devant l'Eglise, parce que la vérité qui vit en moi rend témoignage à la vérité qui vit dans l'Eglise. On le voit donc enfin, l'idée catholique, Tidée protestante, l'indépendance philosophique ne s'excluent pas, elles s'appellent bien plutôt et se complètent. C'est l'Eglise, non pas infaillible, mais responsable et pourtant guidée par FEsprit de Dieu, qui a placé la Bible dans mes mains. Je la reçois av€C respect, non pourtant sans défiance, l'histoire me les prescrit l'une et l'autre. J'y trouve une direction, un modèle, une promesse qui répond à mes besoins. Je pressens que si ces récits étranges étaient vrais, s'ils avaient la poi-tée qu'y attachaient ceux dont

PRÉFACE Ll

je les tiens, ils résoudraient Fénigme de ma condition. Si Dieu me répond au dedans de moi quand je le supplie de m'éclairer, s'il confirme ce que je lis, si mes inclinations changent sous cette in* fluence, si j'y puise la force de faire ce que je savais être mon devoir sans réussir à m'en acquitter 5 je croirai ; et si cette expérience devient habituelle, je saurai.

Je croirai, je saurai sans cesser d'être homme, sans cesser d'avoir besoin de lumière et sans cesser de la chercher. Je me donnerai tout entier sans me perdre un seul instant. C'est par le don de moi-même que j'acquerrai la pleine possession de moi-même. La stérilité de la philosophie ne tient pas aux causes subtiles dont se préoccupe une critique transcendante. Rigoureusement on ne peut rien prouver, c'est bien vrai, mais on n'en demande pas tant : une explication plausible des choses seulement nous suffirait, le malheur c'est qu'elle manque ; le monde semble être tissu de contradictions. Si le système de la nécessité physique que nous voyons régner partout au dehors et qui seul nous fournit renchaînement intelligible doQt nous avons besoin nous expliquait aussi le dedans, l'homme, avec ses besoins, son idéal, ses aspirations morales, — si nous pouvions ramener l'ordre moral au mécanisme sans le détruire, — . les dernières objections seraient levées, le matérialisme ne serait plus contesté. — Pareillement, si la fatalité natu-

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