‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 42 sur 86 · SOCIALISME, INDIVIDUALISME · texte numérisé non relu

SOCIALISME, INDIVIDUALISME

Ces deux systèmes sont organisés, ils ont chacun leur métaphysique et leur morale. Le premier se fonde sur la réalité des idées générales enseignée aux Grecs par Platon, qu'ont suivi les réalistes du moyen âge et les idéalistes modernes. En politique , il sacrifie les individus à l'autorité de l'État. Il place le souverain bien moral dans le développement collectif de l'humanité, dont il formule un idéal quelconque. C'est le socialisme.

Le second admet, avec le nominalisme du moyen âge et le sensualisme de tous les temps, que le seul être réel est l'être concret et que l'être concret est individuel. Ne comprenant guère que le fini, il incline involontairement vers l'anthropomorphisme en théologie, du moins lorsqu'il conserve une théologie. Il envisage l'Etat et l'Eglise comme de simples moyens servant au développement des individus; sa politique est libérale; il trouve dans les individus isolément considérés le but absolu de l'activité des êtres finis, soit qu'il le restreigne à leur bien-être temporel, soit qu'il le place dans leur perfection morale et dans leur éternelle félicité. C'est Vindividualisme.

L'insuffisance de ces deux points de vue opposés se trahit par une contradiction remarquable entre leurs prémisses et leurs conclusions. Le fondement philosophique du socialisme se trouve dans la raison, seule faculté capable de reconnaître la réalité de l'universel: mais lorsqu'il s'agit d'assigner un

but final à Thumanité, le socialisme réussit mal à s'élever au-dessus du bien-être, qu'il prétend assurer à tous les individus par les perfectionnements politiques et économiques dont il se flatte d'avoir le secret. Ainsi le socialisme, spiritualiste dans la théorie, se voit condamné au matérialisme dans l'application. Il part, sciemment ou pas, d'une logique rationaliste , et il aboutit à la morale sensualiste. — Inversement les convictions les plus élevées de l'humanité, la foi dans la valeur absolue de la vertu, dans la vie à venir et dans la justice éternelle ont pris l'individualisme pour refuge. La liberté morale ne se trouve et ne se comprend que dans les individus, nous dit-il; et je suis à peu près forcé de l'accorder, quoi qu'il m'en coûte. Les individus ont donc seuls une valeur positive, les individus seuls sont immortels. Notre sort éternel est indépendant de celui de nos semblables. La loi de solidarité qui régit l'histoire humaine s'arrétant aux limites de l'existence terrestre n'est qu'une illusion inexplicable, mais passagère. Le rapport direct entre chaque âme individuelle et son Dieu est seul durable, et partant seul vrai; les rapports qui unissent les âmes, soit entre elles, soit aux autres ordres d'existence, n'entrent point en ligne de compte. Il y a donc autant de mondes qu'il y a d'âmes , l'unité du monde n'existe pas. Telle est la doctrine du spiritualisme moderne, je parle du spiritualisme sincère et sérieux. Mais si vous l'obligez (difficile

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