QUATRIÈME LEÇON
Toat ce qui, dans Tétat présent du monde, contredit l'idéal d'une créature libre, doit être considéré comme une conséquence du mal moral. Mais l'existence actuelle du mal moral ne prouve pas la chute. La réalité de celle-ci comme fait un, primitif et universel relativement à l'humanité, ressort du double fait que le mal moral s'impose à notre volonté et que les conséquences du mal moral pèsent sur nous indépendamment de notre volonté. La liberté subsiste; mais par Teffet de Texemple, de rédttcation, du besoin et des dispositions naturelles, le mal est devenu très facile, le bien, très difficile à vouloir. — Effets du mal subis indépendamment du mérite ou du démérite de l'individu. Souffrance physique et morale. Ignorance, Misère. Idéal d'un ordre meilleur. Poésie. — La nature extérieure, faite pour nous servir, nous asservit. En elle-même, elle contredit l'idéal. Mort physique. — Les esprits ne communiquent entr'eux que par des milieux naturels imparfaits. — Le progrès n'est pas une solution, mais un problème. Progrès à l'infini, contradictoire.
L'ordre de nos propositions suit d'aussi près qu'il est possible l'ordre même de la réalité. En partant de Dieu et de la création, nous avons dû [rencontrer les idées de bien et de mal à leur naissance, au moment où la créature libre est appelée à déterminer sa nature et son rapport avec Dieu, En marquant l'origine du mal, nous avons défini son essence; nous avons concilié dans une idée concrète les principales théories suggérées par ce redoutable problème.
La métaphysique envisage le mal comme pure-
ment privatif. Cette idée est insuffisante plutôt qu'erronée ; le mal est réellement un non-être, mais c'est une forme particulière du non-être, qui suppose le plus haut degré de l'être, puisqu'elle suppose la liberté.
Pour la pensée religieuse, qui part d'un Dieu personnel, le mal ne saurait être que la désobéissance aux commandements de Dieu.
Notre doctrine, acceptant cette définition, dont la justesse ne saurait être mise en doute, rend sensible son accord avec la précédente. Selon nous. Dieu est l'être. Dieu est volonté; tout être est au fond volonté; il n'y a d'être que la volonté de Dieu; ce qui est contraire à la volonté de Dieu ne saurait posséder qu'une existence mensongère et trompeuse : c'est un non-être. Ainsi la définition religieuse justifie, en l'absorbant, la définition métaphysique.
Mais cette première définition religieuse est encore trop abstraite; elle ne fait pas sentir ce qu'il y a d'identique et de permanent dans toute espèce de mal. Pour atteindre l'intimité du sujet, pour en obtenir une certaine intuition, pour comprendre l'apparente substantialité du mal, il faut constater le caractère fondamental et permanent de la volonté divine à notre égard. Cette volonté étemelle s'exprime dans la création. Dieu veut que nous soyons : il veut la réalité de l'être libre; mais l'être libre ne peut se réaliser qu'en Dieu. Rien n'existe qu'en
Dieu, chacun est en lui à sa manière; Fêtre libre doit être en Dieu par sa liberté, il doit vouloir être en Dieu. Ce qui est contraire à la volonté divine, ce qui rend la réalisation de la créature libre impossible, c'est la recherché de soi-même, c'est Tégoïsme. Ainsi le mal réside dans Tégoïsme dès son principe et toujours.
La question du mal et celle de la chute se trouvent ainsi résolues en même temps; néanmoins il importe de les distinguer avec soin. Tout ce qui dans l'état actuel de l'humanité, est contraire à l'idéal d'une créature libre , doit être considéré comme une conséquence du mal; cette proposition résulte évidemment de nos prémisses. Mais il n'est pas besoin de supposer une chute primitive pour expliquer la présence du mal dans le monde, il suffit de reconnaître que tous les hommes naissent libres. La doctrine de la chute doit donc être écartée, ou bien il faut la justifier par une preuve à part. Nous avons essayé de donner cette preuve au moment où l'idée de la chute s'est présentée dans l'ordre historique de notre exposition. Mais l'opinion que nous soutenons rencontre chez la plupart des hommes qui se piquent avec nous de ne soumettre leur pensée à nulle autorité traditionnelle des préventions singulièrement vives et passionnées : permettez-moi donc de revenir un moment sur la démonstration que j'ai tentée.
A mes yeux, l'altération qui se manifeste dans
tous les rapports de notre existence ne saurait être attribuée exclusivement aux individus dont Thumanité se compose, considérés chacun isolément ; nous devons y reconnaître une catastrophe où sont enveloppés l'espèce entière et tout son astre, sinon toute la création. Voici le raisonnement sur lequel je m'appuie.
Dieu, qui nous aime, ne saurait faire peser sur nous un mal que nous n'aurions pas commis. Si les effets du mal ne frappaient l'individu que lorsqu'il veut lui-même le mal, nous pourrions attribuer aux individus, pris isolément, l'origine de tout le mal que nous trouvons dans le monde. Mais si les conséquences du mal frappent l'individu avant qu'il l'ait voulu, sans qu'il l'ait voulu, Iprs même qu'il ne l'aurait point voulu, lors même qu'il voudrait le bien, et d'autant plus vivement à quelques égards qu'il veut plus fortement le bien; si la création tout entière est enlacée dans les filets du mal, si le mal, qui dans son essence est une aberration de la liberté, et par conséquent une de ses manifestations, se trouve en fait transformé sur la terre en fatalité, alors il faut bien avouer, même avant de savoir comment la chose est possible, que l'origine du mal est antérieure aux individus et que l'humanité tout entière y a pris part.
La réalité de la chute, au sens d'une catastrophe universelle antérieure à l'histoire, ressort donc des deux faits suivants :
Dans le monde actuel, le mal moral slmpose à la volonté des individus. '
Les conséquences du mal moral pèsent sur les individus indépendamment de leur volonté.
Examinons successivement ces deux propositions: