‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 50 sur 86 · NOTRE LIBERTÉ ACTUELLE VIENT DE LA GRACE · texte numérisé non relu

NOTRE LIBERTÉ ACTUELLE VIENT DE LA GRACE

reuT pélagienne du rationalisme de la seule manière dont il soit possible de bien réfuter, c'est-à-dire en expKquant les apparences où s'alimente Terreur. Elle s'offre à nous ici comme le résultat d'une déduction, mais on peut en constater la vérité directement, sans argument, sans philosophie, par une expérience personnelle. Tous les actes où nous nous prononçons dans le sens du mal diminuent en nous la faculté de revenir au bien, comme les déterminations opposées augmentent notre liberté morale. Cependant, même après de longs égarements, l'âme retrouve quelquefois le pouvoir de s'arracher à ses fers, et cette expérience se répète. Il y a donc une force secrète qui agit en nous et pour nous, à notre insu, malgré nous-mêmes, quoiqu'elle ne puisse atteindre son but sans notre adhésion, sans notre concours.

« La liberté est toujours un don de la grâce. — La liberté est la forme nécessaire de la grâce. La grâce ne se manifeste que dans la liberté. » Au point où nous sommes arrivés , ces propositions n'ont pas besoin de preuve. Il n'y a de bien pour la créature que celui qui vient de sa liberté. Dès lors une grâce qui forcerait sa liberté ne procurerait pas son bien et ne serait pins une grâce. Du moment où l'on accueille l'idée d'une grâce pareille, les idées de sanctification et de salut se séparent. La pensée se trouble, la superstition s'établit. Le salut devient je ne sais quelle condition matérielle, dont

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on peut bien se faire des images plus ou moins brillantes, mais dont il est impossible de concevoir aucune idée. L^ordre du monde cesse d'être un ordre moral, et par conséquent le bien moral perd sa valeur absolue. Les croyants sérieux feront bien de peser cette dernière conséquence : elle est fort grave, pour eux en particulier. En effet, si Tordre moral n'est pas absolu, si Dieu ne suit pas dans le gouvernement du monde la loi gravée au fond de notre cœur et d'après laquelle notre cœur nous condamne, cette loi même est arbitraire ; ainsi la valeur du jugement de notre conscience devient incertaine, nous ne sommes plus convaincus de péché, car, ignorant ce qu'est la justice, nous ne savons plus où est le péché. Ainsi la plus forte preuve intérieure du christianisme est sapée, et le christianisme s'écroule en nous, comme doit s'écrouler tout royaume divisé contre lui-même. Si l'on veut s'appuyer: sur la conscience, il faut la suivre jusqu'au bout.

Philosophiquement, nous n'avons pas de peine à nous soumettre à cette recommandation. Le point réputé ténébreux est celui d'où jaillit la lumière; bien loin d'être opposée à la liberté, la grâce nous apparaît identique à la liberté. La grâce de Dieu nous affranchit; elle se manifeste précisément en ceci que nous sommes libres. La grâce est le don de la liberté. Source première de notre Uberté dans la vie présente , elle manifeste sa richesse intarissable en renouvelant cette puissance, que nous

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tendons incessamment à détruire par un mauvais emploi.

En résumé, le premier effet de la grâce étant nne création nouvelle, Thomme trouve en lui-même deux principes d'action, deux volontés :

i^ Sa volonté primitive déjà pervertie, principe d'égoïsme ou de mal. Déterminée dans sa direction par un acte irrévocable, elle prend le caractère de nature ou de nécessité.

2® La volonté encore indéterminée produite par la grâce.

Tel est le point de départ

La Restauration est accomplie lorsque la volonté née de la grâce, s'étant déterminée dans le sens du bien, s'est assimilé la première en lui faisant abandonner sa position accidentelle et maladive. Alors la créature se trouve une en elle-même et une avec Dieu.

Tel est le but.

La restauration repose donc sur la pénétration réciproque de la grâce et de la liberté. La liberté ne peut rien sans la grâce, car la liberté n'est plus sans la grâce; mais la grâce ne peut rien non plus sans la liberté, car l'œuvre de la grâce ne saurait être autre chose qu'une guérison morale, c'est-àdire le développement de l'amour de Dieu dans notre âme, ou encore la réalisation de notre liberté.

Le philosophe allemand Scbleiermacher a défini la vie morale une pénétration réciproque de la nature

et de la liberté. Il faut, dit-il, que la nature se transforme en liberté et la liberté en nature. Cette maxime féconde ne trouve son explication véritable que dans l'idée chrétienne exposée ici. Au point de vue panthéiste de son auteur, elle demeure incompréhensible; car le panthéisme ne saurait s'élargir assez pour donner place à la liberté véritable. Nous, au contraire, nous pouvons comprendre cette assimilation de la liberté et de la nature, parce que nous ramenons tout à la liberté. La nature elle-même est liberté dans son essence première. En se déterminant, la liberté s'aliène ou se confirme : dans l'un et l'autre cas elle devient nature; la liberté aliénée est notre nature actuelle ; la liberté conjlrmée est la nature que nous devons revêtir. De fait nous nous trouvons à la fois nature et liberté , et l'opposition de ces deux principes, leur divergence, leur disharmonie est la redoutable énigme de notre être , qui réclame une explication de fait. C'est ce désaccord incontestable que nous essayons d'expliquer par la chute et par la restauration, c'est-à-dire par l'idée de deux origines, de deux créations distinctes dans le même être, mais destinées à s'unir. Sous l'influence de notre liberté morale et du principe dont elle procède, notre nature, primitivement libre, doit recouvrer graduellement sa liberté, et les deux éléments constitutif!» de notre être, se fondant ainsi dans une forme commune, doivent réaliser ensemble notre vraie nature, qui n'est pas la liberté d'indif-

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