‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 53 sur 86 · LA RÉVÉLATION ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA RÉVÉLATION ET LA PHILOSOPHIE

ses ! la vérité n'est pas entre deux, elle est dans le tout. Il y a là, j'en conviens, une pétition de principes, on peut le reconnaître sans détour, cac elle est sublime. EUle est sublime parce qu'elle est fondée. L'humanité n'a-t-elle pas confessé sa corruption, et la raison son impuissance? Ont-elles besoin qu'ont leur prouve qu'elles sont malades et qu'il faut guérir? U y a dans la raison même quelque chose qui annonce la nécessité et la possibilité d'une métamorphose , puisquelle est constituée en vue d'un but qu'elle n'atteint point.

Aussi nous ne prétendons pas que la philosophie propre à réconcilier la pensée avec le christianisme s'élève indépendamment de l'influence chrétienne; mais la question de savoir quelles circonstances ont suggéré telle ou telle opinion est une question presque personnelle, à laquelle il est douteux qu'on soit obligé de répondre. Il suffit, pour constater la légitimité scientifique d'une doctrine, qu'elle ne s'adresse qu'à la conscience et à la raison.

Je dis à la conscience et à la raison ; non pas à la raison pure, à la raison abstraite, mais à la conscience et à la raison, à la conscience élevée à sa vraie puissance par la raison, qui est le sentiment de l'infini, à la raison contenue, orientée et pénétrée par la conscience. Peut-être en cherchant dans le commandement moral un critère de la vérité des croyances, la sincérité loyale d'un Kant, incrédule dans un siècle incrédule, a-t-elle fait autant pour une durable

démonstration du christianisme que le sublime génie d'un Pascal. Mais je ne veux point opposer Tun à l'autre deux esprits si bien faits pour s'entendre. Ce que je tiens plutôt à marquer, c'est la nécessité de compléter l'apologie négative et de Pascal et des disciples chrétiens de Kant lui-même, qui prouvent indirectement la nécessité d'une révélation par l'impuissance de l'entendement, au moyen d'une apologie positive, fondée sur la conscience, qui démontre directement la vérité du christianisme en faisant voir en lui la solution des problèmes posés par la pensée, c'est-à-dire l'accomplissement de cette pensée, dont la suprême gloire serait d'atteindre l'intimité du christianisme en s'identifiant avec lui. Oui, sans doute, il faut que la raison s'humilie, il faut qu'elle se prosterne, qu'elle s'abîme, et que, sans le comprendre , elle accepte le christianisme en adorant, sur l'autorité du besoin qu'elle en a. Mais, pour elle aussi, la mort est le chemin de la vie, pour elle aussi, le sacrifice amène la bénédiction. Une fois le christianisme accepté, l'humanité s'en pénètre, et la pensée, comme la société, se transforme peu à peu à son image.

Cette transformation s'accomplit : notre siècle en marque une des phases : ce qui nous parait l'immuable condition de l'esprit humain n'est en réalité que son état de fait au moment précis que nous occupons. Plus l'assimilation s'avance, plus le christianisme devient naturel à l'intelligence des chré-

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tiens. Qu'il y ait du ralentissement dans cette mar* che, des retours en arrière, que le sens de l'Evangile semble se perdre même chez les gardiens de la foi, il n'importe. Là , comme partout , le mal et l'obscurité font sentir leur influence; là, comme partout, le mal est surmonté par le bien. Je ne me flatte pas d'avoir atteint le but; je sens autrement que vous peut-être, mais non moias fortement que vous, l'imperfection des essais que je vous apporte; mais je suis profondément convaincu de la légitimité, de la nécessité de nos communs eflbrts. Je suis convaincu qu'il y a un chrétien en germe dans tout homme attentif à sa conscience, et que la raison éclairée par la conscience , s'appliquant à l'histoire universelle, s'appliquant au christianisme comme à un fait, comme à un problème, comme à un élément de cette histoire , doit trouver en lui la pleine satisfaction de ses besoins. Ne faut-il pas qu'il en soit ainsi? Quand le cœur est guéri, l'esprit pourraiWl rester malade ? Mais si la raison est jamais satisfaite par l'Evangile , c'est qu'il lui pai'aîtra raisonnable , et s'il hii paraît raisonnable, c'est qu'elle croira l'avoir compris.

Dans cette question grave et délicate des rapports entre la religion et la philosophie, il faut comprendre que si tout système de philosophie est im produit de la raison individuelle , la raison individuelle est elle-même un produit de l'histoire ; il faut distinguer la raison païeime de la raison chrétienne-

Il faut reconnaître, d'un côté, que la raison ne saurait comprendre le christianisme, sinon par Finfluence et par la vertu du christianisme lui-même, de l'autre , que cette intelligence du christianisme est une partie de l'œuvre de notre rétablissement à laquelle nous ne saurions renoncer, parce qu'elle en forme un élément indispensable. Ajoutons que la différence entre la raison chrétienne et la raison païenne ne peut être appréciée d'après des marques sensibles. La régénération commence par la volonté. La condition d'une intelligence vraie est avant tout la bonne volonté, la fidélité du cœur*.

En indiquant d'une manière tout à fait générale les moyens par lesquels s'accomplit la restauration de l'humanité, nous aurons donc à nous expliquer sur les principales doctrines du christianisme, que nous envisageons comme- appartenant à la philosophie de l'histoire, dont elles forment à proprement parler le centre et la substance. Nous ne pensons point que la raison naturelle eût prédit ces choses avant l'événement ; mais nous pensons qu'après Pévénement et sa proclamation dans l'Eglise, la raison chrétienne doit chercher à les entendre et qu'elle peut y parvenir. C'est dans ce sens que nous en revendiquons l'examen.

Au surplus, en avouant (soin superflu peut-être) la nécessité de la tradition pour connaître des faits historiques, nous ne soumettons l'interprétation de ces faits à l'autorité d'aucun symbole, d'aucune exé-

Voyez riDÉE, leçon v, p. 101 et suivantes.

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