‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 54 sur 86 · LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE

gèse. Il m'impcHrte assurément beaucoup que mes Tues soieat d'^accord avec la conseîence chrétienne dans ce qu'elle a d'Intime, de permanent et de fon* damental; je mets le plus haut prix à les trouver confirmées par l'auguste autorité de FEcritupe. J'ose penser qu'un examen sans préjugé rendra leur accord manifeste; mais le caractère de cet enseignement m'interdit d'exposer ici les motifs de mon espérance et de discuter les objections nombreuses €t considérables qui pourraient m'étre adressées au point de vue proprement théologique. Encore un coup, quelles que soient les sources de cette philosophie, elle n'a d'autre prétention que celle de toute philosophie sérieuse, la prétention de se fonder sur elle-même et de rendre compte des faits. D'ailleurs, indépendamment de ces raisons de forme et de convenance, une contradiction même incontestable avec tel ou tel mot de la Bible ne pourrait pas nous être opposée avant qu'on ne se fût préalablement entendu sur l'authenticité de chacun des passages du Canon et sur la nature de l'inspiration qu'on leur attribue, questions complexes et difficiles, où l'on peut varier sans cesser pour cela d'être chrétien.

Si nous voulions nous acquitter complètement de notre tâche, ce n'est pas le seul évangile que nous aurions à résumer, c'est l'histoire tout entière, dont le nœud sanglant et le couronnement se trouvent en Jcsus-Ghrist. Je dis l'histoire tout entière, celle de la nature comme celle de l'humanité.

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La nature est comprise en effet dans l'œuvre de la restauration : nous essaierons de le prouver dans la leçon prochaine. Ensuite, sans nous arrêter aux phases antérieures à l'apparition de Thomme au sein de la nature, nous chercherons à nous expliquer au point de vue de la restauration la condition naturelle de l'existence humaine, les rapports essentiels de l'espèce et des individus ; enfin nous arriverons aux doctrines proprement chrétiennes, hors desquelles aucun problème ne peut être défi* nitivement résolu.

HIITIÈME LEÇON

XXXrV. L' Histoire de la nature dans toutes ses phases est com" prise dans la Restauration, Les traces de la chute paraissent aoii-seulement dans la nature actuelle, mais dans la nature telle qu'elle était avant Tapparition de rhumanité, époques dont la comparaison atteste un progrès, au terme duquel nous voyons naître l'humanité comme espèce.

XXXV. L'apparition de l'humanité comme espèce sensible n'est qu'une phase dans la restauration de l'humanité. La chute primitive est notre chute dans ce sens que chacun de nous est réellement compris dans le sujet qui a failli, autrement nous ne saurions en être responsables. D'autre part, la solidarité des destinées humaines nous atteste l'unité dé la chute. L'humanité a donc existé d'abord dans la forme d'unité. La pluralité individuelle vient de la chute et doit s'expliquer par la restauration.

L'idée de là restauration embrasse et résume Phistoire de la nature comme celle de Thumanité : la restauration c'est Thistoire universelle, l'histoire au sens absolu du mot. En effet la créature est essentiellement une comme l'acte créateur; Dieu produit les uns pour les autres tous les êtres qui agissent les uns sur les autres. Ils sont vus ensemble, ils sont voulus ensemble, ils sont voulus d'un seul et même vouloir, ils ont donc une seule et môme essence; ils sont un. Laissant la création libre hors de cause, la pure logique ne nous dit-elle pas qu'au fond de toute causalité réciproque il y a l'unité? Les termes qu'il vous plaît d'appeler plu-

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sieurs ne sont pas plusieurs en tout sens, puisqu'ils agissent les uns sur les autres , c'est-à-dire qu'une modification de Tun est aussi modification de l'autre. Et si, comprenant ce dont il s'agit, vous sacrifiez à la crainte de l'unité la causalité effective pour vous réfugier dans l'harmonie préétablie, l'unité vous y poursuivra. Pour lui échapper, il n'y a qu^un moyen, c'est d'arrêter le mouvement de la pensée. La créature est donc une; la chute primitive est une, et la restauration a pour' but de rétablir la créature dans son unité en la rétablissant dans sa vérité. Pour ceux dont l'imagination, partant à ce mot d'unité, leur suggérerait mille objections fantastiques, nous les prions instamment de ne pas écouter leur imagination, de ne pas chercher à se représenter sensiblement ce qui n'est pas susceptible de l'être, de ne pas mépriser la logique parce qu'il ne lui réussit pas de faire voir tout ce qu'elle enseigne, de mettre leur esprit en repos et d'attendre. Les formes de l'unité sont îonombrables, précisément parce que l'unité est partout.

La nature des faits allégués pour prouver la chute a déjà détourné les esprits réfléchis de considérer cet événement comme une perturbation arrivée au sein de l'économie actuelle du monde sensible. Il ne saurait en être ainsi, puisque le monde sensible est altéré par la chute jusque dans ses fondements. L'ensemble des phénomènes qui constituent la nature actuelle est donc postérieur à la chute, et pour

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cette raison déjà il faut voir dans la nature un appareil de restauration, un élément de Foeuvre de la restauration. La démonstration détaillée de cette vérité appartient à la philosophie de la nature, qui s'appuierait essentiellement, pour la fournir, sur les résultats généralement connus de Tétude des êtres organisés dont Fécorce de la terre renferme les débris. Lorsque nous envisageons la nature dans ses rapports avec l'humanité, il n'est pas nécessaire de porter nos regards au-delà de ce globe. Le peu que nous savons des autres ne modifie pas nos conclusions. D'ailleurs il n'y a pas d'intérêt pratique à savoir si la chute qui nous enveloppe est une catastrophe partielle dont les effete sont concentrés sur notre planète, ou si c'est un événement cosmique au sens absolu. La logique nous incline à la dernière hypothèse sans peut-être nous y contraindre. Les questions de curiosité qui n'importent pas à l'accomplissement de notre destination sont con* damnées à rester sans réponse. C'est un effet de l'ordre universel : précisément parce qu'elles ne nous touchent pas, nous n'avons pas de méthode pour les résoudre. Nous ne porterons donc pas nos regards au-delà de cet astre-ci.

Avant l'apparition de l'humanité visible, la planète qu'elle habite maintenant a parcouru une série de révolutions graduelles et presque iasensibles à ce qu'on croit généralement. Naguères on les supposait brusques et soudaines. Quoi qu'il en soit,

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une multitude d'êtres vivants, d'espèces et même de genres ont disparu; d'autres espèces ont surgi, créations nouvelles ou transformations des précédentes, il n'importe à notre objet. Ce que nous voulons rappeler, c'est que dans toutes les périodes qu'elle a traversées antérieurement à la venue de l'homme, la nature a présenté des phénomènes qui se justifient difficilement à la pensée sans quelque influence du mal moral: désordre, perturbation, souffrance, mort violente, destruction des êtres sensibles les uns par les autres. Enfin l'organisation des animaux de ces époques aussi bien que de la nôtre révèle en eux la présence d'instincts analogues aux penchants coupables de l'être moral, et qui nous fournissent aujourd'hui des symboles pour désigner les vices de l'humanité. Ainsi l'esprit pénétré de l'idéal, fidèle à la conviction que l'ordre moral renferme tous les buts et les raisons dernières de toutes choses, constate par ses effets indirects la présence du mal moral dans l'économie de la nature antérieurement à l'apparition de la race humaine.

Il y a plus : les époques de la terre contiennent les phases d'un développement physiologique universel. L'homme, considéré comme un être organisé, est le terme de cette progression , du moins pour une classe importante du règne animal, celle des vertébrés. Cette forme, évidemment la plus élevée et la plus parfaite, apparaît dès les premières

époques connues. Les autres types soutiennent avec elle des rapports dont Fezamen confirmerait, en en précisant la portée, le principe général que nous venons d'énoncer; mais contraint de nous renfermer dans les limites les plus étroites , nous nous en tiendrons à la classe dans laquelle la progression historique vers un type unique est incontestée. Les premières formes dans lesquelles se produit une classe de vertébrés sont généralement de celles que les principes de Tanatomie comparée placeraient au nombre des plus parfaites de cette classe, dont Fexpression la plus simple, c'est-à-dire les moindres représentants, arrivent les derniers. Ainsi les mammifères de Tépoque immédiatement antérieure à celle de Fhomme remportaient sur les mammifères actuels, non-seulement par leurs dimensions, mais par le volume de leur cerveau. Des observations multipliées avaient permis à Charles Schimper de constater un fait très curieux : dans l'époque qui précède l'apparition d'une classe importante, les êtres organisés semblent prophétiser sa venue, en se modifiant dans le sens de cette forme supérieure qui n'existe point encore. C'est ainsi qu'avant la venue de l'oiseau, l'amphibie en affecte les formes et les allures dans des types bizarres qui disparaissent lorsqu'il existe de véritables oiseaux. La classe inférieure est emportée dans la direction de la supérieure, qui n'existe pas encore^u dehors, et elle n'arrive à sa véritable expression que plus tard.

lorsque la forme supérieure s^est dégagée et qu'elle a conquis une vie à part. Toutes les classes sont entraînées dans la direction de Forganisme corporel supérieur, celui de rhomme qui doit venir. Quand celui-ci surgit, elles rentrent dans leurs limites et réalisent alors avec pureté leur type animal primitif. C'est dans la période contemporaine que les espèces d'animaux conservées jusque-là ou produites alors pour la première fois sont arrivées à la réalisation pure et simple de leur idée et se détachent librement les unes des autres. Tandis qu'auparavant tout était attiré çà et là par des forces étrangères, la nature actuelle semble plutôt laisser à chaque être sa place et son originalité; les tendances supérieures à chaque type y sont réalisées et satisfaites avec la tendance supérieure à l'animalité tout entière. La série entière des vertébrés telle qu'elle apparaît historiquement dans les époques de la nature, se trouve ainsi dans un rapport physiologique avec l'homme. Il n'y a pas de vertébré, et il n'y en a jamais eu qui, dans une classification véritablement scientifique, ne reçoive sa place en partant de l'homme, selon ses rapports avec l'homme et la distance où il est de lui.

Si ces propositions sont vraies, et nous ne voyons pas que les travaux les plus récents les aient infirmées, on en conclurait sans trop d'effort, semblet-il, que les principes réalisés aujourd'hui sous des formes distinctes étaient tous présents à toutes les

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époques, chepchtmt à se dégager, à se séparer, à se produire chacun à part dans des corps appropriés à leur nature. Et pour nous en tenir au point qui nous intéresse, on en conclurait que Tbomme était présent, actif au sein de la nature, avant qu'il y f&t manifesté.

Cette idée, qui semble paradoxale, jaillit directement des faits. Elle est confirmée par de puissantes analogies. On a tant abusé dans la pbilosophie de Thistoire de la comparaison entre l'espèce et rindividu que nous hésitons à la rappeler. Et pourtant, ce parallélisme, qui semble d'abord une hypothèse née du besoin de fixer les faits dans une idée quelconque plutôt qu'une induction naturellement suggérée par l'expérience, l'expérience le justifie sur bien des points d'ime façon surprenante. C'est ainsi que l'étude psychologique de l'enfance est indispensable pour comprendre la formation des langues et des mytiiologies, et qu'on peut très bien parler de peuples enfants, de peuples jeunes, quoique ces peuples eussent leurs yieiUards, qui même y tenaient une fort grande place. Mais ces vieillards eux-mêmes étaient jeunes. Dans le sujet qui nous occupe, le rapprochement de l'espèce et de l'individu nous semble tout à fait légitime et la portée en est très considérable. Veuillez en effet y penser : nous ne voyons aucun être organisé sortir tout fait des mains du Créateur comme un ouvrage de l'industrie. L'être vivant est créé sans doute;

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mais c'est comme force organisatrice qu'il est créé. Tout être vivant construit son corps lui-même. N'est-il pas naturel de penser que cette loi s'étend des individus aux espèces, qui sont aussi créées, mais comme espèces, c'est-à-dire comme idées, ou plutôt comme forces, et qui produisent aussi l'organe de leur manifestation? L'analogie que nous invoquons devient bien puissante, lorsqu'on réfléchit qu'en produisant son propre corps l'être individuel élabore les germes qui servent de point de départ à la vie d'êtres nouveaux. Au fond, la génération d'un individu est un acte de l'espèce, et nous voyons sous nos yeux l'espèce conserver par une incessante production la forme visible de son existence. Où chercher le secret de son origine sinon dans la loi de son essence?

Ainsi l'humanité visible s'est donné sa forme eUemême, comme chaque individu se donne sa forme lui-même par le développement spontané de son germe. Le génie de l'humanité était présent aux époques de la nature, il a eu sa part de ce laborieux enfantement; et la science naturelle confirme, sans l'éclaircir, le mystérieux axiome de la métaphysique, selon lequel il faut que l'être libre détermine sa propre existence et soit son propre créateur. Cet axiome de la métaphysique est la loi suprême de la morale; c'est la loi de la liberté, dont il exprime l'essence, et si la liberté est vraiment le principe universel, comment la loi de la liberté ne

régirait-elle pas toutes les sphères de Fêtre? Dire que rhomme fut créé force libre , c'est dire qu'il fut appelé à le devenir. Avant d'être lui-même il a donc été. Lui-même a produit son organisation dans le mystère de la nature, comme chaque fois l'embryon produit ses organes dans le sein maternel. Les créations successives marquent les phases de cette élaboration de l'humanité. L'humanité sans doute n'a point existé dans la forme de plante ou d'animal avant d'exister dans la forme humaine, mais les végétaux et les animaux du présent, comme ceux du passé, ont été déterminés dans leur forme et dans leur être par leur rapport direct ou indirect avec l'organisme de l'homme, qui cherchait sa forme et qui n'a paru qu'à son jour *.

' Nous n*avons qualité ni pour approuver ni pour contredire les doctrines de Lamark et de Darwin, mais il nous sera permis de juger que si le spiritualisme en prend ombrage, ses craintes viennent d'une illusion. Que les descendants de certain singe soient ou non devenus peu à peu des hommes, toujours faut-il que les premiers hommes se soient produits sous une forme quelconque, par une élaboration quelconque, car une existence individuelle ne se conçoit pas sans la forme d'un certain âge,, et Tâge ne se conçoit pas sans un passé. Il faut toujours des moments, des antécédents, une histoire. Nul acte n'est sans devenir, sinon l'acte éternel de Dieu. La doctrine de la création ne fait point disparaître cette nécessité, autrement la création serait incompatible avec la philosophie, qui pourtant ne saurait s'en passer. S'il est des créations successives, elles doivent revêtir une forme naturelle, et la science expérimentale ne s'occupe que de cette forme: c'est son droit et c'est son devoir. A l'entendre comme posant au milieu d'une nature déjà réelle un fait sans précédents, un devenir sans mode, la création rendrait toute expérience impossible. Un Dieu manipulant dans le monde, un Dieu r'habilleur d'horlogerie est une imagination grossière, qui détruit tout à la fois et la juste idée de Dieu et la juste idée du monde. Il faut rejeter de telles concep-

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L'expérience constate une progression dans les créations antérieures à la nôtre. Les rapports inter-

tions absolument, péremptoirement, et pour jamais. Au point de vue de la série des causes et des effets, il faut reconnaître saxM hésiter que Thomme ayant apparu dans le temps au sein de la nature est un produit des forces de la nature. Mais en accordant au matérialisme tout ce qu'il demande, nous ne lui accordons rien du tout. La question est de savoir ce que c*est que la nature et d'où vient la nature. La raison nous répond par Tordre des buts. La raison nous dit que si Platon sort du singe et le singe de la cellule, c'est que Platon était dans la cellule. Un bon microscope l'y aurait montré, un bon chifTreur aurait calculé l'heure de sa naissance. Le microscope c'est l'œil de Dieu, le calculateur c'est Dieu. Le matérialisme n'est fort que de ses oublis volontaires et de la distrac* tion de ses disciples. C'est une gageure insensée que de vouloir foire sortir la vie de ce qui n'a pas vie et la raison de ce qui n'a pas la raison. Cette logique des pures apparences ne soutient pas un instant de réflexion, car elle revient à prétendre que le plus vient du moins, l'être du non être, que le néant est la cause unique de toute réalité, et par conséquent que le néant est l'unique réalité. Voilà la fondamentale contradiction des doctrines qui placent l'être dans le phénomène, et se refusent à le voir ailleurs. Elles ne sauraient se produire que sous la forme d'un raisonnement fondé sur les faits. Elles raisonnent donc sur le particulier, et souvent très bien; mais il leur est interdit de sortir du particulier. Constamment, nécessairement le raisonnement résume et généralise. Eh bien I lorsqu'on essaie de résumer la philosophie matérialiste en remontant à sa thèse la plus générale, on arrive infailliblement à ces formules : Tout phénomène sort du néant, rien n'existe. Autre est le champ de la science empirique, autre la sphère de la philosophie. L'être intelligent sort avec le temps du chaos des molécules diffuses. Tel est le fait que la science empirique essaie aujourd'hui d'établir. Il lui appartient de l'établir, il ne lui appartient pas de l'interpréter. Acceptant ce fait lorsqu'il sera prouvé, la philosophie en conclura que si l'esprit pouvait sortir tardivement des molécules, c'est que primitivement il circulait entre les molécules . Ce qui parait le dernier est en réalité le premier. Ce qui se déploie était impliqué dans les phénomènes antérieurs. Ce qui existe actuellement était d'abord virtuellement' Toute pensée sort d'un germe, et ce qui est en germe dans la nature subsiste idéalement dans la Pensée . L'esprit n'arriverait pas en son temps, si l'esprit n'était pas éternel (1869). ^

nés qui les unissent nous obligent d'y voir des périodes préparatoires. L'opposition qui règne entre tout ce qui pouvait exister dans ces époques et Fidéal de la création, dont le seul motif intelligible de la part du Créateur nous fait comprendre le caractère, démontre que le principe du mal moral était actif dans le monde à toutes les époques dont nous pouvons obtenir une connaissance expérimentale quelconque. Nous sommes donc manifestement contraints d'avouer que ces époques appartiennent au procès de la restauration , et que la chute les a précédées.

La vérité de cette conclusion me semble ressortir du seul fait d'une succession progressive. Pourquoi l'idéal n'aurait-il pas été réalisé du premier coup, s'il n'eût pas rencontré d'obstacles? L'humanité, qui voit dans le progrès la suprême loi de l'univers, se plaît à constater le progrès antérieurement à sa propre existence. Mais, encore une fois, une loi n'est qu'un fait, le fait universel est l'énigme universelle pour l'esprit qui cherche la Cause. Celui que des raisons iatérieures ont contraint à placer la perfection au commencement de tout, c'est-à-dire à croire en Dieu, celui qui voit dans le monde l'œuvre libre d'un Dieu parfait, qui veut la perfection, ne peut qu'être étonné du progrès partout où il le constate, car c'est l'imperfection que le progrès suppose au point de départ. Pour concilier ces commencements chétifs que l'expérience lui révèle, avec

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la perfection de la création divine dont il est certain a priori, il faut qu^il admette une altération des rapports primitifs et Tintroduction accidentelle d\m principe de résistance qui ne puisse être surmonté que graduellement. Ainsi puisque nous voyons la loi d'évolution progressive régner dans le monde avant Tapparition de Thumanité dans sa forme sensible, nous sommes obligé de placer la chute avant cette apparition.

En résumé, Thistoire de la nature dans les phases qu'elle a parcourues antérieurement à la race humaine, ne s'explique pas sans l'intervention des idées de mal et de progrès. Nous n'y trouvons pas sans doute des manifestations directes du mal moral, mais nous y trouvons des faits qui supposent l'influence du principe du mal. Et comme le mal ne saurait avoir d'autre origine que la volonté des être libres, nous sommes contraints de placer avant toutes les révolutions matérielles dont les sciences expérimentales nous permettent de remonter le cours , une détermination de la créature libre. La chute précède les révolutions naturelles et les expUque. Mais elle ne les explique pas seule : avant la venue de l'homme naturel, de la race humaine, la nature n'était pas livrée purement et simplement aux conséquences de la chute. Sa marche est un progrès, dont l'apparition de l'humanité forme en quelque sens le terme. Avant l'homme, la nature a déjà subi l'influence du principe restaurateur.

LA CHUTE PRIMITIVE EST NOTRE CHUTE I9i

Et cette chute antérieure à la constitutiou de la nature actuelle comme aux révolutions gui la préparent, est bien la chute dans le sens universel, la chute de Thumanité et, négativement du moins, le point de départ et la raison d'être de notre histoire, comme la restauration dans la nature est le commencement de notre restauration, point de départ et raison d'être de notre histoire au sens positif. En effet , nous y sommes intéressés. La chute et la restauration dont les périodes de l'histoire du monde antérieures à nous conservent les marques, déterminent la condition de notre propre existence; et comme, d'après le principe général que nous avons adopté sur l'autorité de la conscience morale et de l'évidence intellectuelle, il appartient à l'être libre de déterminer sa condition lui-même , il est clair que cette chute est notre chute, cette restauration, notre restauration.

Indépendamment de ces raisons tirées des sciences d'observation, nous serions conduits au même résultat par une considération tout à fait générale.

C'est en analysant notre triste condition que nous sommes arrivés à l'idée d'une chute. La chute est une hypothèse imaginée ou plutôt accueillie pour nous expliquer nous-mêmes. Dès lors il faut admettre, comme nous l'avons dit, que cette chute est notre chute, et que le sujet dans lequel s'accomplit cette catastrophe, la créature primitive dont nous avons parlé jusqu'ici, n'est en réalité que nous-

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mêmes. Autrement Thypothèse de la chute ne nous servirait de rien. Il ne serait nullement conforme à ]a justice de Dieu et moins encore, si possible, à son amour, que nous fussions rendus responsables d'une faute que nous n'aurions point commise. Je ne m'arrêterai pas à le démontrer. On sait quelles armes une interprétation superficielle du dogme de la déchéance fournit à TincréduBté. Ses couds sont ici redoutables, parce qu'ils frappent le chrétien dans la meilleure partie de lui-même; ils atteignent la conscience morale; et comment admettre que la véritable religion contredise jamais la conscience, puisque c'est à la conscience que la religion en appelle pour témoigner de sa vérité? — Non, si nous sommes traités en coupables, c'est que nous le sommes en effet; et si nous sommes coupables dès notre naissance, c'est que nous avons commis le mal avant de naître. Il est vrai que nous n'en avons aucun souvenir, mais peut-être n'en sera-t-il pas toujours ainsi. Ce défaut de mémoire ne prouve rien, puisqu'il est certain que nous ne nous connaissons pas tout entiers. De grands changements sont nécessaires pour que nous arrivions à notre véritable stature ; alors peut-être notre pensée remontera jusqu'à ses origines, et ce que nous affirmons maintenant sans le comprendre, sur la foi de ridée morale, deviendra vérité d'expérience et d'intuition. Dans ce moment la question n'est pas de savoir si nous allons au-delà de ce que l'ex-

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