LA CHUTE PRIMITIVE EST NOTRE CHUTE
pérîence peut justifier; Fexpérience n'est pas notre seul critère ; la question n'est pas de savoir si nous pouvons nous faire une idée claire d'une faute par nous commise antérieurement à notre existence individuelle, notre critère n'est pas simplement la clarté des idées; la question précise est de savoir si l'affirmation d'une telle faute est nécessaire pour que nous puissions reconnaître dans le monde la réalisation parfaite de l'ordre moral, car la conscience morale est notre juge en dernier ressort. La pierre de touche qui nous sert à distinguer le vrai du faux, c'est l'ordre moral ; et il le faut bien : la loi de la volonté est la mesure de la vérité ; cela résulte nécessairement de la définition même du principe universel*.
Posée ainsi, la question est résolue. Ceux qui
« Voyez L'Idée, leçon XVI, p. 385-396, et XVIII, p. 437-440. Comparez leçon II, p. 41-44 du même volume.— Le rapprochement de ces passages accuse un cercle dans la manière dont nous déterminons le critère. La conscience morale, loi de la volonté, est à nos yeux le critère supérieur de la vérité, parce que la volonté est le principe de Tétre^ proposition qui découle de notre définition de Tabsolu. Nous avons justifié directement cette existence de l'absolu par révidence dialectique, et nous avons demandé qu'on la contrôlât par le critère de Descartes (Idée, p. 347); mais nous cherchions cette définition dès le principe^ et nous la cherchions parce que nous en avions besoin pour fonder la morale ; nous la cherchions par respect pour la conscience morale. Ainsi nous avions, dès le début, adopté la conscience morale pour critère.
C*est qu'en effet l'autorité de la conscience morale sur la pensée est fondée elle-même sur la lumière naturelle ; elle n'a pas besoin d'être justifiée, mais seulement d'être expliquée. L'ayant d'abord reconnue, nous avons essayé ensuite de l'expliquer. La loi de la liberté s'adopte librement.
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se bornent à expliquer la transmission du mal de génération en génération par des causes naturelles et comme un fait inévitable, sont dupes d'une étrange illusion. Chacun voit assez comment les choses se passent, et chacun comprend d'assez bonne heure que dans le monde où nous vivons, elles ne sauraient se passer autrement. Mais cette nécessité que nous constatons dans le monde, c'est précisément ce qu'il faudrait conciKer avec la justice. Il ne s'agit pas de décrire les phénomènes, il s'agit de sauver l'honneur de Dieu 1 Toute doctrine qui, faisant de Dieu une personnalité morale, en vient à dire que les conditions de l'existence et de l'activité des créatures libres de ce Dieu sont ce qu'elles doivent être, ou bien, ce qui revient au même sens, qu'elles sont altérées indépendamment du fait des créatures elles-mêmes, toute doctrine pareille est frappée de contradiction: elle nie ou la souveraine bonté de Dieu ou sa toute-puissance. Il n'y a de justice dans l'univers que si le mal vient du péché, et s'il frappe le pécheur, non un autre. S'il est une justice, c'est donc bien nous qui avons failli, ce n'est pas seulement l'auteur de notre race. La solidarité du mal dans le monde est un fait avant d'être un dogme ; elle intéresse les philosophes au moins autant que les théologiens. Eh bien, au fond de toutes les explications que les théologiens et les philosophes ont essayé d'en donner, vous ne trouverez qu'une seule idée :
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Funîté substantielle de rhumanité, que plusieurs, il est vrai, admettent sans se Tavouer. Si nous avons failli nous-mêmes avant notre existence actuelle, ce n'est pas comme individus. Les mythes platoniciens de la préexistence des âmes qu'on a essayé de rajeunir ne suffisent pas mieux à rendre compte des faits qu'ils ne s'accordent avec la tradition chrétienne. En supposant chaque individu souffrant ici-bas d'une faute particulière qu'il aurait commise durant le cours d'une vie précédente, on justifierait à la vérité les misères de sa condition et l'altération de son caractère moral; mais cette conception, faisant de chacun de nous une création à part, un monde à part, contredirait à la fois l'histoire et la conscience. L'expérience ne nous enseigne pas seulement que tout homme naît imparfait et disposé au mal ; elle nous enseigne la solidarité des individus, la solidarité des générations, la solidarité de l'espèce humaine. Le travail de chacun est un profit pour tous, la faute de chacun retombe sur tous; nous ne pouvons ni nous élever ni descendre sans relever ceux qui nous entourent ou sans les abaisser. Ce qui est liberté chez les pères devient nature chez les enfants. L'idée de la solidarité domine l'histoire : la repousser, c'est nier l'histoire ; et considérer les faits qui nous l'attestent comme des phénomènes passagers, sans influence au-delà de la vie présente, sans valeur métaphysique et sans valeur morale, c'est briser par l'exa-
gération d'un vain idéalisme les liens qui unissent le présent à Téternité.
Npus le condamnons, cet idéalisme, non-seulement parce qu'il fait de la vie réelle u^e vaine apparence et de l'histoire un mensonge, mais surtout parce qu'il insulte au sentiment moral. La solidarité que nous constatons en fait est pleinement fondée en droit. Si l'histoire nous parle de solidarité, le cœur nous parle de fraternité. Il n'existe pour l'homme aucun perfectionnement individuel possible indépendamment de ses semblables. Cet idéal de perfection égoïste est un idéal fantastique et vide. Ce que le devoir nous commande, c'est de travailler au bien de tous. C'est sur ce fait concret du devoir de charité que la philosophie doit se régler avant tout, parce que ce fait est pour elle irréductible. Elle n'a pas le droit d'y rien changer, mais il faut qu'elle en rende compte et qu'elle le place à son rang. Eh bien, le commandement de la charité, le fait que chacun de nous est appelé par une voix intérieure à procurer le bien de ses frères, le fait que nul homme ne peut réaliser son idée et sa vraie nature sans faire, autant qu'il dépend de lui , avancer vers son idéal l'humanité tout entière , ce fait, qui contient la loi suprême, demeure absolument inexplicable s'il faut considérer l'individu comme séparé des autres non-seulement dans sen existence et dans sa responsabilité présentes, mais dans son origine, dans son essence et dans son but.
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Le péché originel dont parle la tradition, la solidarité que l'expérience constate, la charité qu'ordonne la morale sont les noms divers, les aspects divers d'une seule et même vérité philosophique : l'unité substantielle de la création morale, l'unité substantielle de l'humanité. Sans cette unité, le péché originel est une injustice, la solidarité humaine un mensonge, la charité une loi arbitraire et inexplicable. La chute est donc une, l'auteur de la chute est un seul et même être moral, l'auteur de la chute, c'est nous-mêmes. Nous étions un dans la chute, nous étions un avant la chute, comme nous sommes appelés à redevenir un par l'accomplissement de la restauration.
De là résulte évidemment que la chute est, comme nous le disions, antérieure à la constitution de la nature, et que l'origine de cette nature eUe-même doit être cherchée dans le plan de la restauration. En effet nous ne saurions nullement nous représenter cet être, auteur de la chute primitive, dont la personnalité renfermait toutes nos personnalités, dont la substance était identique à celle de tous les individus dont l'humanité se compose, et que par cette raison nous pouvons appeler l'Humanité. Nous en affirmons l'existence pour obéir aux nécessités de la pensée, nous ne réussissons point à la saisir directement, d'une manière intuitive, parce que l'expérience ne nous offre aucun secours pour cela. Un tel être ne ressemble à rien de ce que nous
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voyons dans le monde. Mais ce c[ue nous comprenons parfaitement, c'est qu'il ne saurait appartenir à ce monde, et comme il est pourtant nécessaire à son intelligence, il faut bien qu'il Tait précédé. Je n'insisterai pas. Il résulte immédiatement et nécessairement de l'idée que l'auteur de la chute est un principe universel, dans lequel chacun de nous doit se retrouver, la conséquence que la chute est antérieure à la constitution présente du monde.
On objectera sans doute à cette théorie ce qu'elle semble avoir d'étrange, de fantastique. Je donnerais beaucoup pour éviter cette critique, mais j'aime mieux l'eucourir que de simplifier la question en supprimant quelqu'un des éléments qu'elle renferme. En réalité la doctrine que je viens d'exposer est si peu l'œuvre de l'imagination qu'elle passe en tous sens l'imagination, et c'est là proprement l'origine du reproche que nous pressentons. J'espère que nos dernières leçons nous réconcilieront avec elle, s'il en est besoin, en nous montrant toujours mieux que cette doctrine, bizarre en apparence, quoique bien ancienne, satisfait seule aux exigences de la pensée et du cœur, exigences multiples, impérieuses, et qui d'abord semblent contradictoires.
Quelques fidèles se demanderont si notre manière de comprendre la chute est d'accord avec l'Ecriture. Je répondrai que mon intention ne saurait être ni d'expliquer les récits de la Genèse ni
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d'en fixer le sens, mais que je ne les contredis pas du tout. En effet la Genèse ne prétend pas indiquer Torigine du mal. Lorsqu'Adam est tenté dans le Jardin, le principe du mal existe déjà dans le monde sous une forme personnelle; or la question que je me suis efiforcé de résoudre est celle de l'introduction du mal dans le monde, au sens absolu.
Je conclus donc : La chute, acte d'un sujet moral substantiellement identique à l'humanité, est antérieure à la nature actuelle.
La nature actuelle est un produit de la restauration.
Dès lors la forme naturelle de l'existence humaine, la pluralité des êtres moraux et sensibles, en d'autres termes, l'apparition de l'humanité sous la forme d'une espèce naturelle dépend de la restauration. L'homme individuel doit s'expliquer par la chute et par la restauration. La multitude des générations qui se succèdent à la surface de la terre ne constituent réellement qu'un seul être, dont l'unité s'est obscurcie par l'effet de la chute, et doit reparaître par l'accomplissement de la restauration.
Pour l'humanité, qui est une, la forme individuelle est un moyen de salut. Telle est la doctrine, encore énigmatique sans doute, qui découle forcément de nos prémisses. D me reste à la développer et à l'éclaircir. La valeur positive et permanente de l'individualité ressortira clairement de cette exposition, si vous consentez à la suivre jusqu'au bout.