ORIGINE DE LA PLURALITÉ
opprime tout, parce qu'il tend à détruire tout. La succession des générations semble provenir de cette fatalité, qui n'est surmontée que peu à peu et qui s'oppose à la réalisation d'im tout complet, à la réalisation de l'être véritable. Rien ne peut vivre dans l'atmosphère du mal, et la vie ne s'y manifeste que pour mourir. La vie ne peut pas vaincre, la mort ne saurait vaincre non plus; la mort opprime la vie, la vie se débat contre la mort. Le résultat de cette guerre , c'est notre devenir : une production continuelle qui semble n'aboutir à aucun produit définitif. Mourir pour renaître et pour mourir encore , tel est le sort de la nature et de l'humanité. Trouver à ses côtés les os de ses os, la chair de sa chair, l'âme de son âme et ne point les reconnaître ; haïr, persécuter ce qu'on devrait chérir, se persécuter soi-même dans ses semblables, telle est notre histoire : c'est l'histoire d'un long suicide. En somme, la pluralité, la succession sont le contraire de l'unité et de la simultanéité, attributs positifs de l'être; la pluralité, la succession, aussi bien que la séparation, l'inintelligence, la destruction et l'oubli qui en résultent, toutes ces négations ne sont pas la vérité. Impuissance et ténèbres! La malédiction de l'existence n'est pas encore conjurée, voilà pourquoi nous nous trouvons plusieurs, quoique en vérité nous ne soyons qu'un. "
Mais si nous trouvons le mal partout, si nous ne pouvons donner l'explication suffisante d'aucun phé-
nomène du monde réel sans faire intervenir Vidée du mal, il n'est pas moins vrai que le mal à lui seul n'explique rien, parce qu'à lui seul il ne produirait rien et ne laisserait rien subsister.
Rien n'existe sans la permission de Dieu; cette permission que l'amour accorde a toujours la restauration pour objet. Les individus sont une conséquence de la chute, les individus sont un moyen de restauration. Puisque les individus sont voulus de Dieu, c'est qu'il était bon que l'humanité devînt ime espèce, une armée, pour livrer au mal ses dernières batailles sous la conduite de son divin chef.
On en aperçoit les raisons : la restauration est une œuvre morale , elle doit s'accomplir par la liberté, et cependant elle doit s'accomplir. Que serace donc si la volonté s'égare encore une fois, car elle le peut? La grâce, nous l'avons dit, se déploie en ceci qu'elle renouvelle la liberté. Elle empêche qu'une détermination fausse ne tranche irrévocablement les destinées de l'univers. Néanmoins la loi d'après laquelle l'être libre se fait ce qu'il est ne saurait être abrogée. Pour empêcher une seconde chute de déployer son effet, il faut l'empêcher d'avoir lieu. Il faut empêcher la liberté nouvelle de se dépraver tout entière, il faut prévenir des malheurs sans remède, et pour cet effet il convient de disséminer, d'étendre, pour ainsi dire, la spiritualité, que nous considérions précédemment dans la pureté de son idée ou dans un état de concentration. Eu