‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 61 sur 86 · ORIGINE DE LA PLURALITÉ · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA PLURALITÉ

un mot, il faut donner le temps à la créature de revenir à elle-même. Les problèmes de la matière et du temps apparaissent ici sous celui de la restauration. La négativité du temps se présente d'abord comme un mal; elle est en effet un signe du mal, puisqu'elle contredit absolument la vraie spiritualité. Mais lorsque l'esprit s'est tourné contre lui-même et qu'il s'est blessé, tout ce qui l'empêche de vivre trop fortement peut être considéré comme une grâce. Il s'agit de persuader la liberté de la créature, de la fortifier, mais tout d'abord de l'attendre, c'est-à-dire de lui donner du temps. La liberté dont nous usons naît de la grâce, le temps que nous vivons naît de la patience. C'est dans cet ordre d'idées, ce me semble, qu'il faut chercher la véritable raison de la pluralité humaine.

Quoi qu'il en soit, l'individualité de l'homme est le trait dominant, le trait positif du monde historique. Le salut est remis aux efforts individuels ; l'individu est désormais l'agent de la restauration. Dans ces mots se trouve le secret de l'histoire. La créature, divine mais déchue, a revêtu la forme individuelle au commencement du monde, sous l'influence du Dieu sauveur. Le but de cette dispensation c'est que l'individualité naturelle s'accomplisse par la liberté, et que la divinité se rétablisse enfin dans l'humanité par l'acte libre d'un individu.

Il faut d'abord, disons-nous, que l'individu se forme; l'existence naturelle en effet n'est que la

condition de la véritable vie, qui est la vie morale ; l'individualité naturelle n'est que la base de la personnalité morale. Nous ne pouvons pas remonter au début de l'histoire. La pensée réclame un commencement pour tout ordre de connaissances et le réclame en vain. Elle suppose les commencements , elle ne les connaît et ne les comprend jamais. Nous ne pouvons donc pas, je le répète, remonter au début de l'histoire; mais l'état le plus ancien de l'humanité sur lequel nous possédions des renseignements paraît avoir été caractérisé par l'absence ou par la négation de l'individualité morale. Les premières civilisations sont despotiques, les premières religions, fatales. L'humanité semble n'êttre qu'une seule masse obéissant instinctivement à d'irrésistibles impulsions. On dirait que la malédiction de la chute pèse encore sur elle. Au lieu de transformer sa nature en liberté par l'obéissance, elle a voulu s'affranchir de la règle intérieure, et nous la voyons succomber sous le poids d'une contrainte extérieure. Telle nous paraît l'humanité dans cette période, antérieure à l'histoire proprement dite, où l'autorité des religions mythologiques n'est pas contestée : humanité sans histoire , parce qu'elle est sans conscience d'elle-même; humanité sans conscience, parce qu'elle est sans liberté. Les dieux n'ont pas encore de noms , ils assaillent la conscience humaine comme des fantômes. Sans adopter toutes les théories de Schelling sur l'origine

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de la mythologie et sur son développement nécessaire, il avait raison de penser que les cultes païens ont été le résultat d'impulsions plus ou moins irrésistibles. Il suffit pour s'en convaincre de rappeler Kncroyable attachement des peuples anciens pour les usages les plus contraires aux sentiments de Fhomme réfléchi , pour les sacrifices humains, par exemple. Quelle est cette sombre divinité qui oppresse ainsi la conscience des multitudes ?

Nous la reconnaîtrons sous les formes diverses qu'elle revêt successivement par l'influence du principe restaurateur. C'est le dieu dont l'homme a voulu secouer le joug, c'est la volonté créatrice primitive, car c'est la nature humaine, et la nature humaine n'est que cette volonté. La chute consiste en ceci, que l'homme se sépare du centre et se prend pour centre. Il s'adore lui-même ; il le peut, en raison de la divine origine des principes qui le constituent. Il y a deux principes dans l'homme, sa nature et sa liberté , deux principes qu'il fallait unir et qui maintenant sont séparés. L'homme adore donc sa nature, le principe infini de la substance qui est en lui ; mais il a perdu l'intelligence de lui-même en se séparant du foyer de rintelligence, et la puissance intérieure à laquelle il s'est attaché lui apparaît comme une puissance extérieure et fatale.

Il s'agit donc pour l'humanité de se reconnaître

dans le dieu qu'elle conjure sans pouvoir Taimer : elle y parvient effectivement au terme de révolution mythologique. Les dieux de la Grèce sont Fidéal de l'humanité naturelle. En atteignant cet idéal, la pensée s'est affranchie, le doute devient possible, la réflexion commence, et les différences individuelles se prononcent. La culture antique toute entière a l'homme individuel pour fin suprême. L'art grec en conçoit le type; Rome garantit son développement par son droit civil , seul monument durable qu'elle ait laissé dans la sphère de l'intelligence. Rome, qui résume l'antiquité pour la transformer, se concentre elle-même dans un seul individu, le dictateur des premiers jours, qui sera l'empereur quand Rome sera le monde.

L'esprit s'émancipant par la conception des dieux humains, des dieux individuels , a donné jour à la philosophie. Les philosophes cherchent isolément,^ par la libre réflexion , le principe que les peuples cherchaient naguère collectivement et sans réflexion, ce principe que le dernier d'entre eux a trouvé, quoiqu'il ne puisse pas d'abord se rendre compte à lui-même de la portée de cette découverte , qui détermine toute sa vie. La spéculation, renouvelant dans l'esprit réfléchi le labeur des théogonies, atteint à son tour le même point : par l'organe de Platon et d'Aristote, elle résout le même problème pour l'intelligence. Ce non-être qui est pourtant, mais qui ne doit pas être, cette puissance de deve-

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