‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 68 sur 86 · LA JUSTICE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA JUSTICE DE DIEU

nécessité d'une expiation pour les péchés de Thumanité; et Tidée qui sert de fondement à celle de Fexpiation, c'est que la justice divine exige que Tauteur du mal soit frappé par le mal, ou qu'un dommage positif corresponde à toute transgression de la loi.

En partant de cette notion de justice universellement admise , et qui semble dictée par la conscience elle-même, on ne manquera pas d'élever de ' sérieuses objections contre notre théorie. D'après celle-ci l'humanité expie sur la croix de Jésus- Christ la faute de l'humanité. Le fruit de ce sacrifice est de procurer à chacun de nous la liberté d'expier ses propres péchés par la souffrance du repentir et par la mort du renoncement, sans lesquelles il n'est pas de foi véritable. Mais l'humanité ne saurait expier sa faute, dira-t-on; nul ne peut racheter la sienne; la sainteté infime exige un sacrifice infini ; il faut absolument ou la mort d'un Dieu ou l'universalité d'un supplice éternel; et celui qui n'admet pas la substitution de l'innocent au coupable repousse aussi les promesses de la rédemption. — Ces doctrines sont incontestablement puisées dans les livres saints ; mais les vérités qu'elles renferment ne sont pas toujours bien entendues, parce qu'on les interprète au moyen de suppositions que la religion n'a pas fournies. Je crois de tout mon cœur à cette mort de Dieu pour nous qui est le christianisme lui-même ; personnel-

lement j'attache un beaucoup plus grand prix aux aspirations immédiates de la foi qu'aux analyses imparfaites et peut-être téméraires de Tintelligence ; je ne voudrais pas écarter les idées de substitution et de rédemption, qui conservent toujours leur valeur religieuse, comme s'appliquant au rapport de Christ et du fidèle. Le fidèle est sauvé par Jésus- Christ, Jésus-Christ a porté la peine de ses péchés. Mais c'est là l'expression de la foi concrète, qui s'applique à Jésus-Christ tout entier: l'analyse n'y entre pour rien, cette foi ne préjuge donc rien en faveur de tel résultat de l'analyse plutôt qu'en faveur de tel autre ; mais il faut s'efforcer de diriger l'analyse de manière à mettre l'harmonie entre les éléments divers de la foi. Nous accordons la grâce et la justice par cette idée, peut-être obscure, mais nécessaire, que Christ renferme en lui l'humanité. La théorie qui voit dans la rédemption la simple substitution d'un innocent au coupable me semble choquer la justice, précisément pour s'être trop appuyée sur l'idée de justice. La lumière naturelle nous dit que la souffrance d'un innocent ne saurait blanchir un coupable; cet innocent l'eût-il demandée, cet innocent fût-il un Dieu. Aussi longtemps qu'on a tenu cette doctrine pour divinement révélée, il a fallu dire avec Pascal que la justice de Dieu diffère essentiellement de la nôtre, au risque des conséquences infinies qu'emporte un tel énoncé. Aujourd'hui l'on commence à se rap-

peler que cette substitution est l'idée d'un moine du douzième siècle, époque où l'Europe ne distinguait pas le droit civil du droit pénal et où tous les crimes se rachetaient par une compensation pécuniaire à l'offensé ou à sa famille. Si c'est d'une somme à payer qu'il s'agit, il est clair que toute âme charitable peut libérer le débiteur. C'est cette conception naïve que traduit le dogme d'Anselme. La barbarie a pris ce langage à la lettre. Aujourd'hui nous n'y trouvons plus que des métaphores obscures, qui nous ramènent à la barbarie. Ainsi la substitution heurte déjà les simples notions de la justice humaine. Mais il y a plus, c'est de la justice divine qu'il s'agit, et cette justice on ne l'a pas comprise aussi longtemps que, sans en altérer la force, on n'a pas rendu manifeste son identité avec l'amour. Ainsi pour que la philosophie et la religion se pénètrent l'une l'autre, pour que les éléments de la religion s'harmonisent entre eux, le principe de l'expiation doit être traduit en d'autres termes et présenté sous un tout autre jour qu'on ne l'a fait.

La justice est un nombre doublement carré, disaient les philosophes qui les premiers ont porté leur attention sur les choses morales. Par cette définition bizarre, les pythagoriciens voulaient sans doute exprimer l'idée que la justice se fonde sur l'égaUté et sur la réciprocité. La justice est la sphère des droits et des obligations. A tout devoir de justice

correspond un droit, à tont droit, un devoir. S'il n'y avait que des obligations d'un côté et des droits de l'autre, la notion de justice ne trouverait plus d'application. Ainsi le droit, qui peut créer des inégalités, suppose au point de départ l'égalité. En parlant des droits de Dieu sur nous, on énonce une vérité sans doute, mais dans une langue qui n'est pas celle du sujet. Pour qu'il pût être question rigoureusement des droits de Dieu vis-à-vis de nous, il faudrait que nous eussions des droits contre lui. Et c'est bien ainsi que l'entend la théologie vraiment conséquente à ce point de vue, celle de Rome. Jésus ayant payé la dette du fidèle , le débiteur devient créancier à son tour par la vertu de ses bonnes œuvres, qu'il applique à l'extinction graduelle des obligations d'autrui. Cependant la confusion de l'ordre juridique et de la sphère morale a pénétré le protestantisme aussi bien que le catholicisme, quoiqu'elle s'y soit produite sous des formes opposées.

Nous ne pouvons pas avoir de droit sur Dieu, parce que nous ne sommes rien vis-à-vis de Dieu. Nous n'existons pas au même titre que lui, et quand nous arrivons à la communion de sa vie, il est moins question de droit que jamais entre nous et lui. Dieu n'a pas non plus de droits sur nous, au sens propre du mot, parce que le droit implique un intérêt; or Dieu n'attend rien de nous, il ne nous commande rien en vue de lui-même, mais

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