LA JUSTICE DE DIEU
seulement pour notre bien, ce qui ne constitue pas un rapport juridique, mais un rapport infiniment plus élevé. Puisqu'il n'y a pas de droit entre Dieu et Thomme, l'idée de justice ne peut pas être attribuée à Dieu dans son acception ordinaire. On n'exprime pas l'essence divine en disant que Dieu est juste ; cependant il est permis d'user de ce terme, attendu que l'immuable volonté de Dieu prend la forme de la justice en descendant dans notre atmosphère.
Si l'idée de justice appliquée à Dieu n'a qu'une valeur relative, il ne faut pas penser qu'on ait tout dit en présentant la souffrance et la mort de Christ comme une peine infdgée pour satisfaire à la justice. La satisfaction que reçoit la justice par la punition d'un innocent qui prend la place du coupable est inaccessible à la conscience morale non moins qu'à la raison. Mais la punition du coupable lui-même ne se conçoit pas sans difficulté, si l'on entend par là que Dieu veut le frapper d'un mal en soi, d'un mal véritable. Dans ce point de vue, Dieu voudrait un mal : il le voudrait à la suite d'un autre mal, il est vrai; il le voudrait provoqué par un autre mal ; mais enfin il voudrait un mal, et c'est là ce que nous ne saurions entendre. Rien n'est admis plus aisément par le grand nombre qu'une teUe rémunération, parce que le grand nombre ne comprend d'autres rapports moraux que les rapports des hommes entre eux. L'anthropomorphisme
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nous est naturel ; il représente un élément de la vérité, mais il n'est pourtant pas la vérité. Ne pensons point que Dieu veuille le mal d'aucune de ses créatures; disons plutôt que la souffrance qui suit le péché n'est pas un mal, quoiqu'elle ne s'explique pas sans le n^al. Nous avons défini la souffrance: conscience du désordre et de la disharmonie ; elle est donc le reflet, l'accompagnement nécessaire dn mal. L'auteur du péché est aussi l'auteur de la peine, nous sommes nos juges et nos bourreaux.
Cette explication de la douleur est juste, je le crois; cependant ce n'est pas encore l'explication définitive, car l'enchaînement nécessaire des choses n'est le dernier mot de rien. La nécessité n'est que le fait lui-même, et non sa cause.En constatant un rapport nécessaire entre deux phénomènes, on marque simplement que le lien qui les unit fait partie du plan immuable de l'univers ; mais l'univers est l'acte de Dieu, et, pour la raison, la nécessité du monde se ramène toujours, en dernière analyse, à la volonté de Dieu. Nous ne pouvons donc point éviter cette question, à laquelle l'idée de rétributioa ne répond que d'une manière insuffisante : nous devons nous demander quel est le sens moral de la souffrance. La souffrance est-elle une nécessité de la chute ou bien une nécessité de l'amour ?
Mais il saute aux yeux qu'il faut dire : elle est à la foi une nécessité de la chute et une nécessité de l'amour; ou plutôt, lorsqu'on n'envisage que la
chute, la souffrance apparaît comme une nécessité ; mais quand on s'attache au côté divin des choses, on en reconnaît la signification positive, on voit en même temps qu'elle est positivement voulue et qu'elle est un effet de l'amour. La parole qui nous dit: «pardonnez à ceux qui vous offensent», dit aussi: < Dieu châtie celui qu'il aime ». Telle est la véritable signification de la souffrance. Ce n'est pas une peine prononcée par un juge, c'est un châtiment paternel. Entre la peine et le châtiment il y a la même différence qu'entre le juge et le père, entre le droit et l'amour. Le châtiment suit la faute comme une conséquence naturelle; mais la nécessité qui les unit est une disposition d'amour. Toute douleur est au fond châtiment ; le paroxysme de la douleur est encore un fruit de la grâce. Dieu est immuable, gardons-nous de l'oublier. En quelques lieux que nos pas s'égarent, nous le trouvons toujours au zénith, et le regard de sa tendresse descend toujours calme sur nos fronts abattus ou consolés. C'est nous qui changeons et qui produisons dans ses dispensations la diversité infinie qu'elles prennent à nos yeux. Mais quoi que nous fassions, quels que nous soyons. Dieu veut toujours notre bien. Nous avons beau l'essayer de toutes les façons, nous ne parviendrons pas à mettre l'Eternel en colère, pour lui faire vouloir ce qu'il ne veut pas. Toujours il veut notre bien, soyons-en sûrs. La seule question est de savoir èù est notre bien,
et cela dépend uniquement de la position que nous avons prise. Notre bien, c'est que nous soyons bons. Si nous le sommes déjà, notre bien est que nous restioms tels; si nous ne le sommes pas, notre bien est que nous le devenions, et nous ne pouvons le devenir que librement ; car la bonté est Teffet de la liberté, comme elle en est la marque. Le bien de Pâme éloignée de Dieu est donc de connaître son égarement, afin qu'elle s'efforce d'en revenir; le bien de l'âme déchirée est de se sentir déchirée, le bien de l'âme emportée est de s'arrêter, de se recueillir, de se reprendre, de se voir enfin telle qu'elle est. Son bien est d'obtenir la conscience du désordre où elle est plongée, la conscience de son mal. Ainsi la douleur est son bien. Un moindre degré de souffrance serait un moindre bien, et témoignerait d'un moindre amour. Aussi Dieu ne nous épargnera-t-il pas, il ne se lassera pas de nous frapper jusqu'à ce que nous ayons crié grâce, et qu'acceptant enfin le secours qu'il nous offre, nous soyons redevenus tels qu'il nous veut.
Supposer à Dieu l'esprit de vengeance est un blasphème; prendre pour motif de sa conduite à notre égard la satisfaction d'une justice abstraite est une confusion d'idées naissant d'une analogie imparfaite: rien ne peut être élevé à l'infini s'il ne possède en lui-même la puissance de l'infini; or notre justice est une vertu bornée , qui n'a de valeur que pour nous. Mais c'est un anthropomor-
phisme plus grossier encore et plus coupable, de s'imaginer que Dieu est indulgent, car c'est modeler la perfection à la ressemblance de nos défauts. Nous ne réussirons pas mieux à rendre Dieu faible que nous ne réussirons à le rendre méchant. Le rayon du soleil durcit la terre, il fond la glace, il fait fleurir la rose : concentré par le verre , il enflamme la poudre; c'est pourtant le môme rayon du soleil. Il n'en va pas autrement de l'amour de Dieu : douceur pour celui qui l'aime, il est sévérité pour qui l'oublie; pour qui le repousse, il est torture et convulsion. Regardez dans votre cœur, et dites s'il ne témoigne pas de la vérité de mes paroles. Quand, au sein du malaise et du trouble que nous fait éprouver ou le mal commis ou l'intention de le commettre, nous essayons de lever les yeux au ciel , y trouvons-nous un maître courroucé ? non; nous y trouvons encore le regard serein de l'amour invariable; et, chose étrange, cet amour auquel nous nous sommes fermés, loin de nous consoler, il nous accable !
Si quelque chose pouvait nous faire douter de la bonté divine , ce ne seraient pas les malheurs des méchants, c'est leur sécurité et leur joie. Mais cette sécurité. Dieu la dissipera; cette joie sera changée en deuil, car Dieu les aime.
Dieu est patient, le temps est à lui. Il veut amener toutes les âmes, il ne veut en contraindre aucune. Plus la distance qui nous sépare de lui s'est accrue,
plus les moyens qu'il emploie pour nous ramener doivent être énergiques. Il y a donc des supplices, dites même des supplices éternels , j Y consens ; mais s'ils le sont jamais, ce sera du fait de ceux qui les subissent. Puisque la liberté ne saurait être forcée, il est clair qu'une âme peut s'endurcir de plus en plus dans le mal. Si la révolte dure toujours, la conséquence de la révolte durera toujours ; mais les portes sont ouvertes. Une pensée d'amour ferait évanouir l'enfer. Avec l'amour, le malheur est impossible, comme le bonheur est impossible sans lui. Le paradis promis à la fidélité n'est autre chose que la sanctification, avec l'ensemble des transformations qu'elle amène à sa suite lorsqu'elle est véritablement réalisée. L'enfer n'est que la contradiction de la volonté perverse dans son développement indéfini, avec le cortège des contradictions qu'elle entraîne. L'enfer et le paradis sont en germe dans la vie présente ; l'enfer et le paradis reposent sur la liberté. La loi qui veut que la liberté de la créature soit respectée est une loi éternelle. La justice rétributive n'est autre chose que cette loi. Elle est éternelle, elle est absolue, cette loi, pourquoi ? — Parce que, encore une fois, elle n'est que l'amour lui-même. Il n'est pas besoin de chercher la conciliation de la justice et de l'amour dans un appareil étranger aux notions morales : si la justice semble d'abord
se perdre dans ramour, elle s'y retrouve tout entière lorsqu'on a compris Tamour.
La manière dont nous entendons la justice divine s'accorde peut-être mal avec la dogmatique reçue; mais nous n'avons pas à compter avec les systèmes, nous n'avons à compter qu'avec les faits. Le christianisme est un fait dont toute philosophie est tenue de rendre compte, soit qu'elle le considère comme une invention ou qu'elle y voie le produit instinctif d'une pensée collective, soit enfin qu'elle admette la réalité de son contenu. L'insuffisance des explications fondées, sur les deux premières alternatives nous a conduit à la troisième. Peut-être subissonsnous l'influence d'une cjçoyance personnelle antérieure à ces recherches, sans être pourtant un simple fruit de la tradition. Quoi qu'il en soit, le christianisme nous apparaît comme un élément de l'ordre universel. Nous ne l'auiions assurément point imaginé, mais nous ne savons plus nous en passer. Toutes les lignes parties de la conscience et prolongées par la raison nous semblent aboutir au christianisme : tel est le motif de notre foi. Il nous importe donc d'établir que rien de ce qui précède ne contredit l'Evangile, mais non les formules où l'on a tenté d'en résumer les doctrines avec un succès toujours contestable, toujours imparfait.
Dans cette limite , la démonstration où nous aspirons n'est pas impossible. Loin de là : en identi-
fiant la justice et la charité dans Pacte absolu, en ramenant tout au point de départ, Tamour créateur, la liberté créée, nous saisissons les dogmes chrétiens dans leur unité vivante et nous les faisons arriver, sans les confondre, à la transparence lumineuse de ridée morale. Pour faire jaillir la rédemption de ces données premières de la conscience, il sufiat d'y joindre Fidée de l'unité humaine, dont le sens moral nous apparaîtra bientôt clairement, mais qu'en attendant nous acceptons comme un fait d'expérience accessible au sentiment intime, attesté pa^ la nature et démontré par l'histoire.
Dieu ne veut que le bien de l'homme, et ce bien consiste à se donner à Dieu d'un Ubre amour ; de là résulte la possibilité de la chute. Après cette catastrophe, qui donne à l'homme une nature, mais une nature corrompue, le bien de l'homme est de se débarrasser de cette nature, de la perdre, de mourir. Cependant il ne faut pas seulement qu'il meure, il faut qu'il consente à mourir; aussi Dieu ne le tue pas pour le ressusciter , car son identité disparaîtrait et le but ne serait point atteint ; non, Dieu l'amène à vouloir mourir. L'œuvre essentielle du Fils dans l'histoire, dans nos cœurs et dans sa vie au milieu de nous se résume en cette idée : persuader l'humanité de mourir. A cet effet il lui rend quelque liberté par une commimion de sa propre essence, mais cette nouvelle création n'est pas substituée à l'ancienne. La volonté dépravée se