LE SACRIFICE DE JÉSUS-CHRIST
à son tour la raison. La raison comprend des théorèmes qu'il est impossible à Fimagination de se figurer; le cœur saisit des vérités où la raison n'entre pas. Ses réclamations contre le cœur ne sont pas plus recerables que celles que Timagination a souvent portées contre la raison elle-même. Il n'est pas besoin que l'intelligence discerne, il suffit que la conscience adhère.
Ainsi l'humanité meurt sur la croix. Dieu meurt avec elle, parce qu'il ne forme plus qu'un seul être avec elle : c'est le côté métaphysique, le côté de la nécessité. — Il meurt avec elle, parce qu'il veut tout partager avec elle; il s'est uni avec elle pour l'inspirer, il meurt avec elle pour la soutenir, pour l'affermir et pour l'emporter vers le Père. Tel est le côté moral de ce mystère infini de l'amour. Voilà bien la preuve que le cœur surpasse la raison, car pour combler son vide immense, il lui faut absolument cette folie.
L'agneau de Dieu est immolé depuis les premiers jours du monde ; son flanc percé saignera jusqu'à la consommation des temps; le sacrifice du Calvaire est l'apogée de cette douleur infinie; le drame universel se concentre dans le sein de Jésus-Christ, et l'éternité dans les jours qu'il a passés sur la terre. Christ a été frappé pour nous ; mais s'il a porté notre fardeau, c'est poui: nous communiquer la force de le porter aussi; ce n'est pas pour nous en dispenser d'une manière absolue. Selon les pa-
raies d'un grand apôtre, nous devons achever se» souffrances dans notre cœur et dans notre corps- La rédemption s'applique à notre âme lorsque l'âme s'est pénétrée de cette vérité que je recommande à vos réflexions : l'amour lui-même exige que l'humanité meure. Il faut que l'humanité meure,parce que sa vie est fausse et que la mort est le chemin de la vie fausse à la vie vraie. La primitive liberté doit être respectée jusqu'au bout, parce qu'elle est l'expression d'un amour parfait; il faut donc qu'elle redevienne liberté en cessant d'être nature, pour fonder la vraie nature en se confirmant comme liberté. Il faut qu'elle fasse le sacrifice d'elle-même^ afin que le but de l'amour créateur soit accompli dans le sujet de la création. L'amour exige que l'humanité meure. Tel est le décret immuable du Père, qui est amour.
Le Fils s'unit à l'humanité pour lui faire accepter cette mort et pour la subir avec elle. Il n'est plus qu'un avec l'humanité, il la recouvre et l'enveloppe de sa dilection suprême, c'est lui qui en souffre, c'est lui qui meurt, mais l'humanité meurt en lui.
L'intelligence de ces rapports, sur lesquels se fonde notre rédemption, éclaire d'un jour nouveau le dogme de la trinité divine. C'est l'amour qui ordonne notre mort et c'est l'amour qui la partage; ainsi dans l'opposition des personnes l'acte divin demeure identique à lui-même , l'unité se conserve
LE SACRIFICE DE JÉSUS-CHRIST 96i
au sein de la lutte comme Tunité d'un même vouloir; le Père et le Fils sont constamment animés du même esprit ; le Saint-Esprit devient pour notre cœur une réalité morale ; nous ne disons pas seulement, mais nous sentons qu'il procède invariablement du Père et du Fils, et qu'il pénètre le monde à des degrés divers durant tout le cours de l'existence. Le Fils est compris dans le Père, puisqu'en. nous soumettant à la souffrance, Dieu veut la partager — le Père est compris dans le Fils, et celui qui a le Fils possède aussi le Père, puisque le Père est amour comme son Fils. — Le Père et le Fils sont remplis du même Esprit, parce que Dieu est Esprit : il veut que la créature trouve le bonheur dans la sainteté. La puissance qui se manifeste la dernière dans le cours du temps est la première dans l'ordre étemel; le Saint-Esprit unit le Père et le Fils dans les Cieux, comme il unit à Dieu l'humanité sanctifiée. La trinité des puissances divines devient un fait d'expérience intérieure, et dans la création, dans la rédemption, dans la sanctification, nous trouvons Dieu tout entier.
La formule métaphysique de ces rapports n'est pas l'expression adéquate de leur vérité; la réalité concrète ne s'en trouve que dans leur signification morale, parce que l'essence universelle est la liberté, ou comme le dit plus simplement une sagesse plus haute, parce que Dieu est Esprit. La métaphysique n'est qu'un passage de la physique à la mo-
362 LEÇON XIY
raie, aussi la métaphysique, soit chrétienne, soit profane est-elle inévitablement condamnée à l'obscurité et à Tabslraction; la morale seule est transparente. Entre le matérialisme, fondé sur la vie des sens, et la science du cœur, fondée sur la vie du cœur, il n'y a que des intermédiaires transitoires, assujettis par leur essence à de continuelles transformations. Le rationalisme et la théologie scolastique ont ceci de commun dans leur opposition, d'appartenir à cette sphère moyenne et mixte, parce qu'ils reposent l'un et l'autre sur l'emploi des mêmes facultés. La fatah'té des systèmes fondés exclusivement sur l'élément intellectuel est de rester inintelligibles : il nous faut absolument l'expérience, la métaphysique religieuse doit se fondre dans la morale.
C'est à l'expérience de l'âme qu'il appartient de réaliser l'identité des contraires, dont la philosophie moderne sent profondément le besoin sans réussir à la rendre évidente. Comme la grâce et la justice s'unissent dans le Saint-Esprit, à la lumière duquel nous voyons la sévérité dans la tendresse et la tendresse dans la sévérité; comme la mort de l'homme et la mort de Dieu se confondent dans une seule mort, qui est le chemin et le commencement d'une nouvelle vie où l'homme ne se sépare plus de Dieu, mystère inaccessible à la pensée, mais qui devient lumineux et simple quand nous sentons Dieu dans notre cœur : de même l'accomplissement de la loi,