‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 72 sur 86 · LE SAGRIFIC& DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LE SAGRIFIC& DE JÉSUS-CHRIST

la condamnation du péché dans la chair et Pabrogation de la loi, la condamnation de Christ à la place de l'humanité coupable , le salut gratuit de rhumanité, se confondent dans une seule et même pensée, qui est, je le crois, la pensée de TEvangile. A proprement parler, la sentence de malédiction n'est pas révoquée, ni transportée d'un chef sur un autre: non, mais en s'exécutant, cette sentence se change en bénédiction, par la puissance de celui dont l'immense amour la fait accepter à l'humanité. Ces vérités restent obscures aussi longtemps qu'on les considère hors de soi, dans l'œuvre générale que Jésus est venu accomplir pour tous les honunes en vivant et en mourant sur la terre comme un homme semblable à nous. Elles deviennent claires et s'imposent à la conscience, lorsque nous les appliquons directement à nous-mêmes. Quiconque croit en Jésus-Christ est sauvé. Mais qu'estce que le salut ? — Le salut ne consiste pas essentiellement dans l'exemption de certaines douleurs ; le salut est un bien positif, le salut est la vie éternelle. En quoi donc peut consister la vie éternelle ? — Ce n'est pas dans des jouissances sensibles, mais dans un bonheur spirituel, dans la possession de Dieu, c'est-à-dire dans l'amour de Dieu. L'essence du salut, c'est l'amour de Dieu, en d'autres termes, c'est la sanctification. Entre les notions de sanctification et de salut il n'y a pas seulement correspondance, il y a parfaite identité. Aussi, d'après le

christianisme, la sanctification n'est pas un de* voir, elle est un don; la sanctification est la promesse faite à la foi, la promesse des promesses, la promesse du bien suprême où sont compris tous les autres biens.

Mais la foi, dans son commencement, nous trouve charnels, esclaves de notre nature, dont nous apercevons la corruption sans en avoir encore secoué le joug. Pour passer de cette vie à la vie étemelle, il faut que cette nature soit transformée, il faut mourir à nous-mêmes. La mort est pour nous le chemin de la vie, la mort est un élément de notre salut, elle forme la base obscure sur laquelle s'élève l'édifice glorieux de notre sanctificatioii, et si nous regardons à l'œuvre intérieure, on voit, on sent, on comprend que bien réellement Jésus- Christ, en mourant pour nous, ne nous a point dispensés de mourir, mais qu'il a changé le caractère de cette mort, rendant possible ce qui naturellement nous était impossible, transformant en bénédiction la loi qui nous écrasait.

Il n'est donc pas sans travail et sans douleur, le chemin qu'il nous faut poursuivre. S'il est difficile de consentir à la mort physique, il n'est pas moins difficile de mourir à sa volonté propre : la vie du chrétien est un combat perpétuel contre le monde et contre lui-même; mais il est soutenu dans ce combat. De puissants attraits le ramènent à la terre; un attrait supérieur l'en détache. A l'amer-

tume du renoncement se mêle une douceur secrète. II trouve la paix, la force, la joie dans PAmi dont la tendresse a vaincu son cœur, et les cris de la nature expirante se perdent enfin dans un hymne de triomphe.

Il n'est pas besoin d'un ,très haut degré de vie religieuse pour consentir à l'identification des idées de salut et de sainteté que nous réclamons dans ce moment ; il suffit pour cela d'une connaissance élémentaire du christianisme. Il est clair que toutes les transformations que nous pouvons attendre d'une vie future , dans notre condition extérieure, dans nos rapports, dans nos facultés, sont une conséquence de la spiritualité véritable à laquelle nous sommes appelés, et qu'elles supposent le fond de cette spiritualité, c'est-à-dire la sainteté. Aussi l'apôtre ne dit-il point: celui qui croit que Jésus- Christ est le Fils de Dieu obtiendra la vie étemelle, mais il a la vie étemelle. Il la possède déjà maintenant dans ses traits essentiels. Cette vérité si simple projette des rayons lumineux tant sur l'œuvre du Calvaire que sur celle qui doit s'accomplir en nous. Arrêtons-nous à la dernière.

Le salut est la sâîtclification, disons-nous, le salut est la perfection de la volonté ; mais c'est la foi qui nous assure le salut, c'est la foi qui nous justifie. Qu'est-ce donc maintenant que la foi? Est-ce une simple persuasion de l'intelligence que Jésus-Christ ayant expié nos péchés, nous n'avons plus rien à

faire ? Non, si le salut est effectivement un fait moral, cela est impossible. Prétendre qu'il suffit pour être sauvé de s'imaginer fortement qu'on est sauvé reviendrait à dire qu'il suffit pour être bon de s'imaginer fortement qu'on est bon, ce que l'expérience dément tous les jours. Nous n'imputons cette pensée à personne. Pourtant, sans Tadopter dans sa crudité, plusieurs chrétiens sincères, même parmi les protestants, s'en rapprochent plus que la vérité ne le permet. Creusant un abîme entre le monde et Dieu, entre cette vie et la vie future, ils tiennent que si nous reconnaissons la vérité des faits racontés dans l'évangile, par cela seul notre volonté renaîtra ailleurs pure d'égoïsme et pleine de Dieu, lors même que dans ce monde nous n'aurions nullement cherché à combattre nos pen-' chants égoïstes et à nous pénétrer de Dieu. Ils pensent que cette mort de la nature coupable, cette transformation de l'être moral, dans lesquelles ils voient avec nous la condition et l'essence du salut, s'accompliront instantanément, sans notre concours, par une opération dont ils ne se croient point obligés de rendre compte.

Tout n'est pas à rejeter dans cette opinion. Nous ne pouvons rien sans la grâce, et la grâce peut tout. Le temps et les moyens sont à Dieu, la mort est son secret. Mais il n'est proprement question ici ni de temps, ni de moyens. Pour abrégée, pour facilitée qu'on suppose la conversion de notre vo-

loaté, c'est de la conversion de notre volonté qu'il s'agit ; or il est impossible de comprendre ni d'admettre que la volonté puisse être changée sans sa participation. L'initiative et l'efficace appartiennent à Christ ; il agit pour nous, il agît en nous, mais il agit avec nous ; sans cela notre identité personnelle serait anéantie et ce n'est plus nous qui serions sauvés. Il y a deux volontés dans l'homme : la volonté nouvelle, qui est de Christ, et l'ancienne, qui est d'Adam. Mais encore une fois l'œuvre n'est pas de substituer l'une à l'autre; le but, c'est qu'elles se fondent en ime seule par l'assimilation de la seconde à la première. Il faut donc que la volonté naturelle subsiste et que néanmoins elle change ; voilà la conversion I Ainsi la conversion consiste à vouloir autre chose que ce que nous voulions précédemment. La conversion consiste à renoncer à soi-même pour donner son àme à Dieu ; la conversion consiste dans l'amour de Dieu. Le salut est la plénitude de cet amour, la foi en est le principe. La foi est un commencement d'amour pour Dieu, la foi est la volonté d'aimer Dieu. La foi est un acte de volonté. Si l'on écartait cette idée, la justification par la foi, qui est au fond tout le christianisme, impliquerait une contradiction radicale. Nous ne saurions être sauvés sans que notre volonté change, puisque le salut n'est autre chose que ce changement: or la volonté est une force qui a le principe de son mouvement en elle-même

et qu'il est impossible de mouvoir du dehors ; telle est sa définition. Nier toute participation du libre arbitre à Tœuvre de notre salut, ce n'est pas seulement ofifenser la sainteté de Dieu et froisser la conscience morale, qui nous conduit à la croix par sentiment de nos péchés; c'est, d'une façon générale et absolue, nier l'existence du libre arbitre et de la volonté.

Il se présente une objection naturelle. Un chrétien sincère me dira : la foi dont vous parlez, cette foi du cœur par laquelle la Passion de Jésus-Christ se reproduit intérieurement en nous, cette foi qui comprend et la mort et la vie, qui nous met ici-bas en possession du salut, au point de départ, elle suppose pourtant une admission du fait historique par rintelligence. Mais il ne dépend pas de nous de croire ou de ne pas croire à la vérité d'un récit; la liberté n'est pour rien dans ce commencement. Et pourtant l'acte intellectuel de croire n'est-il pas déjà la foi, et le rapport véritable ne pourrait-il pas s'exprimer ainsi : « Ceux à qui il a été donné de croire seront sauvés; par conséquent ils subiront tôt ou tard les transformations intérieures que vous considérez avec raison comme nécessaires au salut. Il faudra qu'ils y consentent, il faudra qu'ils les veuillent, mais ils les voudront, car ils en ont la promesse. »

Ici encore la vérité se mêle à l'erreur. II est certain que la conviction de l'esprit a pour effet naturel

de toucher le cœur et de le conduire, sans doute avec l'assistance divine, à former de saintes résolutions. Dans ce sens elle est bien le commencement de la foi et peut en prendre le titre; mais une foi qui s'arrêterait à ce point sans rien changer dans nos habitudes, dans nos affections et dans notre âme serait ce que l'apôtre appelle une foi morte, laquelle ne saurait constituer une justice suivant les Ecritures, non plus qu'au point de vue de la raison et de la conscience. Mais il y a plus, il y a beaucoup plus. La conviction de l'intelligence une fois établie agit sur la volonté, c'est incontestable; mais il serait fort peu judicieux d'en conclure qu'elle naisse et s'affermisse sans le concours de celle-ci. La foi est un don, il est vrai : seulement pour que Dieu nous accorde même les choses conformes à sa volonté, il faut les lui demander. Et l'expérience nous prouve assez qu'on ne croit pas à l'histoire du salut comme on croit à toute autre histoire. Elle ne nous laisse pas indifférents ; toujours elle excite ou l'amour ou la haine. Pour l'admettre, il faut en éprouver le besoin, il faut sentir sa misère, îl faut se repentir, il faut lutter contre l'orgueil de la raison. Ainsi le travail de la foi commence avant que la conviction soit arrêtée et la connaissance complète. Et quand nous avons cru, quand du moins nous pensons avoir cru, d'où vient que le flambeau pâlit et vacille? d'où viennent ces doutes qui nous assaillent précisément alors que nous sommes ten-

tés par quelque passion ? Ces faits, que ia frivolité seule songerait à contester, ne prouvent-ils pas qu'il y a toujours un effort dans la foi, un effort de la seule faculté de notre âme qui soit capable d'effort? La volonté du cœur n'est donc pas seulement nécessaire pour féconder la conviction, mais encore pour la faire naître et pour la soutenir. Cette volonté ne peut rien sans Christ; la foi est l'œuvre de Christ, mais de Christ dans notre €^œur. Si nous ne comprenons pas ce travail de Chnst en nous et avec nous, nous ne pouvons nous faire de son sacrifice pour nous qu'une idée confuse, et qui, lorsqu'on cherche à la préciser, devient aisément blasphématoire.

Nous évitons ces difficultés en expliquant le christianisme par la conscience, qui nous mène à lui. La justice absolue qui nous condamne est une volonté d'amour. Les Personnes de la trinité divine sont unies dans un même amour. La sentence qui veut la mort du coupable n'est pas révoquçe, mais, par le sacrifice de Jésus-Christ, elle est accomplie et changée en bénédiction. La condamnation est enveloppée dans le salut. Le salut consiste à mourir à soi-même, pour revivre en Dieu. Le salut et la sanctification sont une seule et même chose. La justification a pour essence un changement de notre être intérieur. Nous sommes tenus pour justes dès que, par la grâce de Christ, nous avons formé le vœu sincère de devenir justes en lui. La justifi-

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