‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 76 sur 86 · LE PRÉSENT SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE PRÉSENT SIÈCLE

clair que Tévidence intérieure du christianisme ne saurait devenir coercitive. Une nécessité logique ne contraindra jamais personne à reconnaître la vérité de TEvangile. Un tel mode de démonstration serait d'ailleurs impropre à former des chrétiens, puisque la foi consiste dans une adhésion du cœur. Mais rintelligence vraiment cultivée par le christianisme trouve en lui la satisfaction de ses besoins les plus profonds, la solution des doutes qui la fatiguaient le plus, elle y trouve, en un mot, sa restauration; tandis que les esprits hostiles à la foi sont réduits à des systèmes de qualité inférieure, où les faits de Tordre moral les plus essentiels et les plus patents sont travestis, sinon simplement passés sous silence.

A mesure que le christianisme devient plus intime à Fâme et plus intelligible, Tincrédulité devient aussi plus brutale : elle commence par la négation du mystère ; elle aboutit à la négation de la conscience et au culte des passions. La lumière de TEvangile et la lumière de la conscience unissent leurs clartés divines ; il ne reste plus de ressource à la volonté rebelle que de les étouffer toutes les deux. Tel est le caractère intellectuel de notre époque. Un égal discrédit, une impuissance égale frappent et les doctrines rationalistes qui prétendent satisfaire aux besoins de la conscience et les dogmatiques autoritaires conçues en dehors de cette suprême autorité. L'inhumanité théologîque trou-

vait son contrepoids dans la religion naturelle. L'une et l'autre appartiennent au passé. Il n'y a plus ni théologie ni philosophie: il n'y a que deux religions. Les âmes qui acceptent la loi du devoir sont conduites au christianisme par la repentance ; les âmes qui repoussent le christianisme repoussent aussi la loi du devoir. Il n'y a de conviction vraiment sérieuse au siècle où nous sommes que dans le christianisme individuel fondé sur le témoignage intérieur, et dans les doctrines qui mettent la force au service des appétits. — Entre deux, je n'aperçois guère que des débris flottants sur l'océan du scepticisme, poussés çà et là par les préjugés et par les intérêts. On renonce à s'occuper du problème de notre destinée, et l'on essaie de fonder sur cet abandon une morale indépendante qui ramène incessament l'esprit à ce problème. Sous prétexte d'affranchir la pensée, c'est l'enchaîner dans la plus étroite des prisons. Une critique d'ailleurs sérieuse s'acharne contre l'évidence en contestant à l'âme le besoin d'inconditionnel. Elle-même statue un inconditionnel, et son absolu c'est le néant. Néanmoins elle croit à l'ordre moral. Ôon impartialité constate dans l'humanité collective un mal profond, une solidarité nécessaire dans le mal, une déchéance, qui devrait la conduire à nos sentiments, si elle restait conséquente à sa foi dans l'ordre moral.

Ainsi le but où tend notre siècle paraît bien

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