LA SOCIÉTÉ FUTURE
Mais cette formule est la formule absolue. Cette société, les hommes inspirés l'ont prophétisée, et les sages des siècles Font saluée comme l'idéal. Nous pourrions donc présumer avec quelque fondement que la société morale qui se prépare sera la dernière. N'oublions pas toutefois que les conceptions les plus générales ont toujours pour base une expérience bornée, et que notre horizon recule à mesure que nos pas s'élèvent. La société vraie ne s'établira pas sans de grands combats et sans de grandes douleurs.
Hâtons-nous d'ajouter que dans les conditions de l'humanité sur la terre, la réalisation de son idéal ne saurait être qu'approximative, et que l'église à venir est appelée à compléter, à corriger la société de contrainte actuelle, plutôt qu'à la remplacer. La réalisation absolue du principe de la liberté
supposerait une transformation intérieure de tous les individus , que nous n'avons aucun motif d'espérer ici-bas.
Et même dans ce cas l'idée juridique devrait toujours être représentée. Il n'y a d'amour véritable que dans la justice. Mais l'amour des meilleurs ici-bas peut les pousser à sortir du droit. La liberté implique toujours la possibiUté d'enfreindre la loi. A la possibiUté du délit doit répondre la possibilité de la répression.
Il y aura donc toujours des lois et des juges, comme il y aura toujours un tien et un mien] ces
garanties de la paix sociale et du développement individuel ne sauraient disparaître ; mais Tassociation volontaire se substituera de plus en plus à Tétat dans la sphère économique comme dans le domaine spirituel ; et les mœurs publiques donneront au principe de la propriété individuelle sa signification véritable, en le tempérant par la libéralité. On finira par comprendre que nos sociétés actuelles sont misérablement pauvres de biens matériels, et que le bien-être et la culture du grand nombre ne deviendront possibles qu'en évitant tout gaspillage. La consommation productive, utile, restera la seule honorée. Le luxe des gouvernements et des particuliers sera réprimé par le mépris public, lorsqu'on comprendra que le luxe est une cruauté, et que le devoir de Pamour fraternel commande avant tout à la société toute entière d'épargner et de s'enrichir. Ainsi la solidarité de l'espèce et la spontanéité individuelle se concilieront, non par l'attraction des appétits , mais par l'intelligence du devoir. Il faut que cette transformation s'opèr'e ou que la société périsse. La société ne périra pas.