‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 79 sur 86 · SEIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LEÇON

Le but final est Tunité par la liberté. Dès lors Tunité naturelle doit être le point de départ et la pluralité, Tintermédiaire. Unité naturelle avant la chute, virtuelle durant Thistoire, libre et parfaite dans raccomplissement

La morale est la réalisation de la liberté. Le développement de cette formule donne le système des biens et des devoirs. L'homme commence à réaliser sa liberté dans la conquête de la nature, sans pouvoir achever cette conquête ni trouver en elle ce qu'il y cherche (sphère économique). — L'appropriation de la nature le conduit à s'approprier l'activité de ses semblables, d'où l'Etat naît par le despotisme {sphère politique), — Pour être libres, il faut que les citoyens veuillent eux-mêmes ce que la loi commande ; et pour cela qu'ils travaillent sur leur propre volonté (sphère morale),

La sphère économique a son but en elle-même et sert de moyen aux deux autres. Le développement moral est le vrai but : l'Etat, qui garantit et l'activité manuelle et l'activité morale n'est, de son essence, que moyen. L'unité et la liberté se limitent réciproquement dans l'Etat : dans l'Eglise, organisme de la vie morale^ tout est commun et tout individuel. — Cependant l'Eglise ne saurait remplacer l'Etat ni le dominer, parce qu'elle exclut la contrainte

J'essaierai d'esquisser dans un dernier entretien la marche de la science morale, à laquelle tout cet enseignement sert d'introduction. Je serai forcément très bref; cependant je croîs utile de rappeler encore une fois les points principaux de la théorie.

Nous avons posé en principe l'unité de la création, en nous fondant sur l'infinité du Créateur : toutes les choses, avons-nous dit, qui soutiennent entre

elles des rapports quelconques sont nécessairement comprises dans une seule même volonté, du moment où Ton admet que la volonté créatrice est infinie et absolue. Nous avons posé Tunité de Fhumanité pour expliquer et la solidarité de fait qui en lie les membres, et cette loi de charité écrite dans Pâme qui constitue entre les hommes une solidarité de droit. Au surplus Tidée d'unité est tellement vague que proprement on ne saurait pas plus affirmer que nier l'unité de quoi que ce soit, sans avoir déterminé au préalable de quelle unité Ton parle. Nous l'avons fait pour l'humanité dans tout ce qui précède, incomplètement il est vrai, pourtant je n'y reviendrai pas.

D'une manière très générale nous pourrions affirmer l'unité de la créature simplement parce que les ouvrages d'un Dieu parfait doivent porter le sceau de leur auteur, et que l'unité constitue une perfection. Mais, par la même raison, la créature est libre. L'être libre est ce qu'il se fait; l'être créé doit réaliser librement son essence; il doit donc se donner lui-même son unité. Ainsi la tâche est de comprendre l'unité libre: comment la créature, une du fait de Dieu, puisque Dieu la veut telle, se rendrat-elle une de son propre fait ? Ici l'idée pure ne suffit point ; il faut nécessairement consulter l'expérience. A-t-elle son origine dans la chute de l'être moral, cette loi d'ironie qui veut qu'un contraire appelle un contraire et que la réalité positive ne s'éta-

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blisse qu'en surmontant la négation ? Je ne sais ; mais ce qui est certain, c'est que cette loi est pour nous universelle et nécessaire: elle forme, pour ainsi dire, la logique de notre monde, et toutes les sphères de l'existence et de la pensée nous en présentent des applications. La loi d'unité n'est pas moins universelle. Ormm em est unvm, verum, bonwm. Ainsi nous pouvons considérer tout développement régulier et complet comme une réalisation de l'unité par son contraire, ou comme le passage d^une forme d'unité moins parfaite à une unité plus parfaite, par l'intermédiaire de la pluralité, de la division, de l'opposition. Dans le développement de l'humanité, l'unité naturelle est le point de départ, l'unité libre le but, l'individualité le moyen. Le bien suprême, c'es1>à-dire la réalisation de l'être parfaitement conforme à son essence, ne peut donc se trouver que dans la constitution d'une unité libre, fondée sur le plein développement des individualités, en d'autres termes, dans l'amour, dans la société parfaite, dans l'Eglise. L'unité la plus réelle et la plus vraie est l'unité voulue, l'unité fondée sur la liberté. Et cette unité suppose la pluralité individuelle. Telle est la fin dernière de l'individualité et sa véritable raison d'être. Ainsi le fractionnement de la créature, qui se présentait d'abord comme une conséquence de la chute, se trouve en définitive le moyen d'atteindre le souverain bien. Ces deux points de vue, qui dans leur

abstraction semblent contradictoires, ne font en réalité que se limiter. On peut admettre que la pluralité individuelle se serait produite indépendamment de la chute, mais non pas dans la forme et de la manière que nous offre Texpérienee actuelle. La chute primitive précède le fractionnement; car sans cela nous serions obligés d'admettre l'imputation d'une faute étrangère à des innocents, ce qui est impossible, parce qu'il est impossible de statuer en Dieu l'injustice ; ou bien nous serions privés de tout moyen d'expliquer la solidarité morale qui règne en fait dans l'humanité. Et ce fractionnement qui suit la chute en porte réellement les empreintes. L'humanité que nous connaissons est toute ensemble solidaire et déchirée. La communion disparait sous l'état de guerre ; l'organisme est méconnaissable, parce qu'il est altéré. La définition du tout dépend du rapport des éléments qui le constituent, et ce rapport est tout ensemble la cause et l'effet de la condition des éléments eux-mêmes : autre est la relation du multiple à l'unité dans l'histoire, autre son rapport dans l'état normal. Nous sommes membres du corps de Christ : cette définition est la seule qui exprime vraiment notre essence. Quelles que soient les perturbations résultant de l'erreur première, la conséquence de nos principes nous conduirait donc toujours en définitive à l'idée d'une unité organique absolue de l'humanité, fondée sur la liberté. Mais si cette conclusion portait sa preuve en elle-même,

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s'il suffisait de la développer pour la rendre évidente au cœur, la certitude de la conclusion profiterait en quelque mesure aux principes. Et nous pensons qu'il en est ainsi: on peut déclarer la communauté de Tamour impossible, comme elle Test en effet sans la transformation des individus; on ne saurait refuser d'y voir l'idéal. Et si l'histoire a quelque sens, ou, comme nous le disions, s'il est un Dieu, l'œuvre du temps doit être, quoi qu'il en semble, d'amener la réalité de l'idéal. Nous distinguons donc trois états de la créature : avant la chute, unité naturelle ; pendant l'histoire, unité virtuelle et cachée non seulement sous la pluralité , mais sous la guerre; dans l'accomplissement du temps, unité libre, unité morale : tous en un, tous en chacun^; formule du souverain bien, qui résulte immédiatement de la formule du devoir: je veux que nous soyons.

Cet ordre absolu se reflète imparfaitement dans l'histoire elle-même et dans chacune de ses, périodes. L'humanité mythologique est une encore dans ses lambeaux : unité naturelle, immédiate, inorganique, où la liberté n'a point de part. Celle-ci ne se fait jour qu'en brisant l'unité : alors commence la période juridique et politique de l'histoire, le jfractionnement indéfini de la Grèce, Rome enfin, où les volontés divergentes ne sont plus retenues que par le lien tout extérieur de la loi civile et

* M. Lorquet. Laphilosophie et la religion. Paris, 1848, p. 11.

pénale, jusqu'à ce que le christianisme les rallie par la conception d'un but commun.

Le monde moderne présente une succession de faits analogues. La chrétienté du moyen âge ne forme qu'un seul corps et n'a qu'une seule pensée. L'idée religieuse est le fondement de cette unité, mais elle domine les consciences individuelles et ne les pénètre pas , surtout elle ne leur laisse qu'une faculté de réaction très limitée. L'individu recouvre la liberté par l'abandon de sa foi, et la phase politique recommence. L'humanité place son idéal dans le droit, elle répand son sang pour conquérir le droit, c'esl^à-dire une sphère d'action dans laquelle chaque personnalité soit respectée. Quant au but positif de cette libre activité, il n'en est plus question dans cette phase de l'histoire ; le but, c'est le droit lui-même, qui n'est qu'un moyen, ou bien ce sont des intérêts inférieurs qui, loin d'unir les hommes entre eux, les divisent. Nous n'apercevons point encore le terme de ces douleurs , mais déjà nous en comprenons le sens, et nous voyons où les tendances opposées pourront s'accorder. La foi sans liberté ne saurait nous suffire, puisque la Uberté est le but ; la liberté sans foi se détruit de ses propres mains. Reste la liberté dans la foi. Par l'assimilation des individus entre eux, résultant d'un parfait amour, la liberté dans la foi produira l'unité véritable. De même l'unité de la foi peut seule amener une vraie liberté. Avec elle la liberté d'au-

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