UNIVERSALITÉ DU SALUT
son propre cœur Famour de ses frères pour le Dieu qu'il adore, alors rhumanité ne sera qu'une^ comme le Père et le Fils ne sont qu'un. Alors tous posséderont à la fois et leur vie tout entière et celle de Thumanité, dans la communion de la vie divine. Ils 3e comprendront, comme ils s'aiment; et chacun, jouissant de Dieu et de soi-même en Dieu, jouira aussi de Famour, de la sainteté et de la félir cité de ses frères. Tous étant certains que leur vie est la vie commune, une conscience universelle pénétrera l'individualité et la dominera sans l'affaiblir. Alors toute la nature purifiée redeviendra l'instrument docile de la volonté, le corps de Fesprit sanctifié. L'humanité unie à Dieu par sa liberté, s'unissant elle-même et avec la nature pour former un organisme absolu : tel est le terme adoré qu'entrevoit déjà la pensée, exaucement de la prière suprême: « que ton règne vienne! »
Je devrais terminer ici, car nous sommes revenus à la fin. Mais une question m'arrête encore, cette question, nous l'avons déjà touchée.
L'idée que je viens de rappeler est celle de l'éternité, de l'unité parfaite, de l'accomplissement absolu. L'accomplissement absolu est le retour de la créature morale à son unité primitive, et la réalisation de cette unité dans la forme d'une société parfaite.
L'accord des volontés produit Funité véritable; nous ne saurions le mettre en doute, puisque
nous sommes partis du principe que la substance de toutes choses est la volonté. Mais cet accomplissement des choses suppose la rédemption de tous les individus. Si quelqu'un d'eux manquait, Tunité ne serait pas complète, Punité ne serait pas réelle, le but posé ne serait pas atteint. L'universalité du salut est donc réclamée par la conséquence logique de notre système. La voix du cœur, la voix de la raison parlent dans le même sens. Si le mal a commencé, ne fàut-il pas qu'il finisse ? Ne faut-il pas que la perfection absolue, qui est l'essence éternelle de l'univers, se réalise enfin dans l'existence et la remplisse tout entière ? Et si le salut individuel n'est autre chose que la plénitude de l'amour et de l'intelligence, comment serait-il parfait pour un seul s'il ne s'étendait pas à tous ? Gomment, étant vraiment bons, pourrions-nous jouir d'une félicité sans mélange en contemplant la misère étemelle d'hommes que nous aurions connus, que nous aurions aimés, d'hommes surtout dont la perdition serait à quelques égards notre ouvrage ?
Ainsi, comme le salut de l'ensemble est le résultat des efforts individuels, l'individu n'est sauvé qu'avec l'ensemble et dans l'ensemble.
Cette conclusion, que semblent nous dicter tous les intérêts de la pensée, et que confirment les déclarations magnifiques de l'Ecriture, soulève cependant une objection bien puissante :
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Si la solidarité du présent est un gage d'une solidarité éternelle, si le salut individuel ne peut être parfait et absolu que dans le salut universel, comment le but serait-il jamais atteint par le moyen que nous avons trouvé seul compatible avec la volonté de Dieu? Du respect immuable de Dieu pour la liberté de la créature, qui est un élément de son amour, nous avons déduit, non la nécessité, mais la possibilité de souffrances sans fin pour les êtres libres qui persisteraient dans leur endurcissement. Dépendra-t-il d'eux d'empêcher que le mal ne soit anéanti et que le plan de Dieu ne s'exécute? Comment concilier le rétablissement final et la possibilité de peines étemelles ? En d'autres termes, comment concilier le règne absolu de l'amour avec le respect pour la liberté créée impliqué dans cet amour lui-même?
La difliculté n'est point illusoire, elle n'a pas sa source dans une supposition dogmatique quelconque ; toute philosophie qui prend la conscience morale au sérieux la rencontrera sur son chemin, comme toutes les âmes douées de quelque profondeur Font certainement rencontrée. Je ne sais comment la résoudre. J'aperçois bien les sentiers divers qui s'ouvrent ici à la pensée, j'entends ce qu'on pourrait dire, mais aucune des explications que j'ai tour à tour essayées ne me paraît aller jusqu'au fond du problème et le résoudre victorieusement. Je ne vous arrêterai plus à les examiner,
je crois à ravënement du souverain bien, je ne puis le démontrer et je finis par l'aveu de mon ignorance.
Peut-être cette ignorance est -elle instruclave ; peut-être la conséquence régulière de nos principes devrait-elle nous conduire à la confesser; tellement que, loin de nous rendre suspect le point de vue qui a dominé cet enseignement, elle le confirmerait plutôt. Notre idée fondamentale est celle de la suprématie de Tordre moral: la volonté est le fond de rintelligence, l'intérêt du bien moral a le pas sur Pintérêt scientifique, et le développement normal de la pensée est une révélation graduelle, correspondant aux progrès du cœur, qu'elle a pour but de favoriser. S'il en est ainsi, nous comprendrons aisément pourquoi le voile qui nous dérobe le dernier mystère n'est pas encore tombé. Il est bon que nous ayons des motifs d'espérer le salut de tous nos frères. Il est bon, dans l'état de faiblesse où nous sommes, que notre confiance ne se sépare point de l'amour et que, sauvés par grâce, nous nous efforcions en tremblant de conserver cette grâce au fond de notre âme.
S'il est un motif d'espérer l'universalité du salut, que nous ne réussissons pas à comprendre et que je m'abstiens d'affirmer, nous trouverions ce motif dans la charité elle-même, ba loi gravée au fond de nos cœurs nous ordonne de travailler à notre propre salut en travaillant au salut de tous. Il est
naturel de croire à la réalisation finale du but absolu que la volonté divine assigne à nos faibles efforts, et nous n'en douterions pas un instant, si le sentiment opposé ne semblait se fonder, lui aussi, sur un intérêt de la conscience.
Au fond la vraie philosophie ne coneiste-t-elle pas à lire dans le cœur, en traduisant dans la forme afKrmative ce qui s'y trouve écrit à l'impératif? Telle est la méthode que nous avons suivie. Partant du devoir comme du fait le plus certain et seul indubitable, parce qu'il ne permet pas qu'on le mette en question, nous avons conclu l'universalité du mal moins d'une expérience toujours incomplète que de la loi d'humilité. Nous avons placé l'origine du désordre dans une détermination morale de ceux qui en pâtissent, pour obéir à la loi de respect qui nous interdisait de l'imputer à Dieu. La solidarité dans le châtiment nous a prouvé l'unité du coupable, et cette obscure interprétation du passé s'est éclairée par la contemplation de l'avenir. Ce qui doit être est possible, et le possible est conforme à la nature des choses. Nous ne voyons pas l'essence, mais nous entendons la loi : la loi nous révèle l'essence. L'unité suprême se réalisant dans la charité nous fait comprendre l'unité foncière. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, » ce commandement, s'il est légitime, ne nous dit pas de prendre le prochain pour ce qu'il n'est pas, mais pour ce qu'il est.
IN MEMORIÂN