‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 83 sur 86 · LE RÉDEMPTEUR · texte numérisé non relu

LE RÉDEMPTEUR

absolument indifférente. Il y a des époques, il y a des pays, il y a des personnages plus essentiels, plus historiques les uns que les autres ; le rôle du plus grand nombre est effacé ; quelques figures seulement se détachent sur la masse obscure , quelques voix, lugubres ou triomphales, dominent le grondement sourd de la vague humidne.

Maintenant la yie de notre humanité sur ce globe -ci ne remplit qu'un temps borné. Elle a, certainement commencé, les lois observables de la nature nous permettent d'espérer qu'elle finira. Dans ce développement limité, des postes divers sont donc assignés aux individus : il y a des hommes dont le nom est écrit dans les annales de l'histoire, parce que la grandeur du rôle qu'ils ont joué a été sentie ; il y a des vies plus ou moins importantes pour la marche de l'humanité. L'his-^ toire étant de sa nature un tout circonscrit , une succession finie, au sens que nous venons de dire, il y aura finalement une vie qui se trouvera la plus importante de toutes , il doit se produire une personne historique par excellence.

Il est permis de supposer qu'une direction providentielle préside à la marche de l'humanité ; il serait même assez difficile au théisme de subsister en écartant cette opinion, mais le théisme est un système; nous ne voulons que les faits. Soit qu'on saisisse une loi dans l'histoire, soit qu'on la laisse flotter au hasard , il est certain que le personnage

le plus important pour rhumanité sera celui qui lui aura fait faire le plus grand pas vers sa destination morale, vers la réalisation de son idéal.

Tous les moments, disons-nous, ne sont pas égaux; il y a des crises dans notre existence commune. S'il était vrai qu'une de ces crises eût été décisive, décisive pour le bien, celui dont la vertu l'aurait amenée serait dans un sens éminent, dans un sens unique, le sauveur de l'humanité. La possibilité d'un tel salut et d'un tel sauveur est impliquée dans le fait universel de llnfluence réciproque, dans le fait que la condition morale de l'humanité collective est constamment modifiée par l'action des libertés individuelles. Il serait bien notre sauveur, celui qui, par ses leçons et par son exemple, aurait fait prévaloir la juste conception du bien moral et de notre fin suprême.

Mais l'exemple invoqué ne saurait être que celui d'un entier et parfait dévouement, car le dévouement est la leçon même qu'il fallait enseigner à la terre. Il n'y a pas de dévouement sans souffrance, et le terme apparent de la souffrance est dans la mort. Le prédicateur de la charité qui aurait scellé de ses souffrances et de son sang son dévouement à la charité serait, par le succès de son entreprise, le sauveur et le rédempteur de l'humanité. Son supplice aurait expié les péchés de l'humanité, et l'efficacité de cette expiation se démontrerait par le fait même, sans qu'il fût nécessaire d'aller cher-

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