LE RÉDEMPTEUR
cher derrière le rideau quelque autre chose encore qui n'y est peut-être pas, et qui, lorsqu'elle y serait, ne pourrait jamais néanmoins posséder Timportance des réalités de la vie morale. La rédemption peut se concevoir comme un fait historique, unique, et le rédempteur comme une personne unique, précisément parce que la rédemption est un élément constant de Thistoire et que tous les braves gens sont des rédempteurs. Ceux qui ne croient pas cette explication suffisante se renden1>-ils un compte bien exact de ce qu'ils y ajoutent?
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de l'action des hommes les uns sur les autres, et non du rapport individuel et collectif de l'homme avec Dieu. Nous pouvions et nous devions nous imposer cette limite. Nous le pouvions, parce qu'il y a tout un côté de la vie morale susceptible d'être décrit et compris sans faire intervenir la question de Dieu ; or il nous importait d'établir d'abord par des faits irrécusables que la chute et la rédemption appartiennent à l'essence de la vie morale. Nous le devions, parce que les rapports de l'âme avec Dieu appartiennent au monde invisible : ils ne sauraient être ni montrés ni démontrés. Jusqu'ici nous avons analysé des faits d'une évidence incontestable; on ne saurait attribuer ce caractère aux expériences de la vie intérieure. C'est dans ce sanctuaire, au seuil duquel nous nous arrêtons, qu'il est permis de prononcer les mots de prière,
de grâce et d'un Dieu fiait homme. Ces augustes pensers n'ont qu'un seul et même objet La grâce n'est pas un symbole, la grâce est le nom d^un changement salutaire des dispositions intérieures, que certaines personnes disent et sans doute pensent éprouver, sans pouvoir l'attribuer à leur propre effort. Un tel changement, dès qu'il est jugé possible, devient l'objet principal de la prière, et même il est difficile de comprendre comment la prière vraiment rehgieuse pourrait avoir un autre objet que notre progrès moral, celui de nos proches et celui de l'humanité. Eh bien, si Dieu n'est pas un simple idéal, mais une force; si la prière est autre chose qu'un effort et qu'une illusion; si Dieu donne réellement sa grâce au cœur qui la demande, ce qu'il donne, c'est lui-même. Tout attribut divin qu'on essayerait de concevoir n'est-il pas en effet moins divin que la perfection morale? Le divin du divin, c'est la sainteté ; l'homme qui s'épure revêt progressivement la nature divine ; et si ce progrès est un don de Dieu, c'est Dieu qui descend à lui; c'est Dieu qui devient homme, c'est l'incarnation. Cet Hébreu maintenant, Jésus, fils de Marie, était-il saint? S'est-il sacrifié en témoignage d^ la vérité qu'il annonçait? A-t-il été l'origine d'un grand mouvement? Cette influence continue-t-elle ? Est-il permis de la considérer comme universelle ou d'espérer qu'elle le deviendra, pour le bien, n'importe sous quelle forme? — On le pensait assez
généralement autrefois. Lors même qu'on jugerait le rôle d'un grand nombre d'institutions chrétiennes plus nuisible que salutaire aujourd'hui, il ne serait pas absurde de le croire encore. La foi chrétienne est engagée tout entière dans ces simples questions, et en effet, si l'on y regarde attentivement, on reconnaîtra que la métaphysique religieuse n'a proprement pas d'autre contenu. Le point central est de savoir si Jésus était pur, s'il était saint, en d'autres termes s'il était simple, s'il n'a jamais transigé avec sa propre conscience , telle que la lui faisaient ses propres antécédents et le milieu de sa naissance. Etait-il saint? nul sans doute ne peut le prouver; mais en dehors de Va priori, on n'a élevé contre lui que des accusations puériles et perfides. Il est donc toujours loisible de croire en lui. Celui qui sent le besoin d'un sauveur y sera porté. Celui qui a trouvé son sauveur le connaît et peut en rendre témoignage. S'il était saint, il était de nature divine et le don de Dieu, le Fils de Dieu: telle est l'irrécusable conséquence de l'opinion qui voit en Dieu le principe de la vie morale, n ne s'agit que de la dégager.
Suivant cette conséquence d'un sentiment qui est le nôtre, le surnaturel ne tranche donc pas tant sur l'ordre de la nature qu'il ne le résume, ne le concentre, et proprement ne le constitue. Dès lors, pour qu'un rapprochement sérieux, sans mélange de politique, s'opérât entre le christianisme indi*
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viduel et la libre pensée, nous ne verrions plus que deux conditions indispensables : rentière soumission de Pesprit à renseignement des faits, le sacrifice de toute opinion métaphysique préconçue, à Texception d'une seule, qui nous est commune avec Torthodoxie la plus rigide, avec la philosophie critique, avec les déclarations du spiritualisme: savoir la valeur absolue de Tordre moral.
Si le christianisme se résumait dans le précepte d'aimer Dieu et son prochain, comme le croit un libéralisme vulgaire, le christianisme ne posséderait aucune existence propre. L'histoire ne permet pas de le supposer. D'ailleurs l'humanité ne peut pas se nourrir d'un précepte, si bon qu'il soit. Le christianisme ne se résume point dans un précepte, le christianisme est une méthode, Jésus a dit: « Je suis le chemin. » Tout en distinguant la théologie de la religion, il faut laisser à celle-ci, lorsqu'on la veut conserver, les traits distinctîfe qu'elle i: possédés durant toutes les phases de son histoire. Nous convenons sans difiSculté qu'un tel départ ne saurait se faire avec une complète certitude, et qu'il ne représentera jamais qu'une opinion personnelle. Nous vous soumettons la nôtre. Le trait essentiel du christianisme, tel qu'il apparaît à nos yeux dans l'histoire, c'est la foi au salut par Jésus- Christ. Ce salut, les conditions de ce salut, on peut^» les entendre de bien des manières, mais quelque chose subsiste identique à travers toutes les formules