‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 11 sur 68 · LES ÉGYPTIENS · texte numérisé non relu

LES ÉGYPTIENS

Et cependant ce que nous savons do son f^t'nic et de son liistoire n'apporte à l'objet spécial do notre étude qu'une bien faible contribution.

D'où vient cette apparente contradiction? et pourquoi le peuple qui a médité si profond('ment sur \e nioncb' de la mort a-t-il si peu à nous apprendre sur \o monde de la vie?

Rappelons-nous le spectacle qu'offre aux regards la valb'e du Nil. Nulle part la nature n'a moins parlé à Tbommc, moins éveillt- sa curiosité, attiré ses sympalliies ou provoqué ses terreurs. Dans rind(\ le voyageur épi'ouve comm<' malgré lui une impression di' saisissement en présence d'une exubérance de vie : en Grèce, une impression de séduction en face d'une grâce souriante. En Egypte, rien de semblable : partout mêmes objets, mêmes accidents de terrain, mêmes jeux d'ombre et de lumière! ciel, terre, atmospbère, tout concourt à cet effet de monotonie : de Péluse jusqu'aux hauts plateaux « une vallée d'abord déployée dans le delta, puis enfermée entre des duni^s et des falaises au delà desquelles il n'v a plus que l'immensité solitaire et silencieuse du désert : à l'horizon, les montagnes grisâtres prolongent lieue après lieue leurs lignes basses et sans noblesse (1) ». Les regards qui, ailleurs, s'arrêtent captivés sur le paysage ne rencontrent ici que les œuvres de l'homme : pyramides aux masses grandioses et écrasantes, labyrinthes profonds, sphinx gigantesques, statues colossales, canaux et lacs creusés par une main savante. Suila terre des Pharaons, l'homme a pris complètement conscience de son individualité, non en face de ses j-ois sous le joug desquels il s'est volontairement courbé, mais en face de la natunv il s'est senti distinct d'elle, bien [»lus, capable de

clef des intelligences», tandis que la Grèce a pour elle « les formes mélodieuses qui tiennent la clef de la beauté ». C'est là une vue plus singulière qu'exacte. Il est d'ailleurs à remarquer que Platon, cependant plein de respect pour tout ce qui touche à l'Egypte, reconnaît comme la note dominante de l'Egyptien aussi bien que du Phénicien non pas tô '.i'./,o|/.aOi;, raaisTO o'.XoyprSjLanrov ou xô o'.Xo/.Epoâ; {liépubliqw, l\ , VMJ A). (1) M. Maspéro.

lui résister, capable même de lui commander et de détourner à son profit quelques-unes de ses forces dont l'expérience, à défaut de la science proprement dite, avait graduellement révélé la portée (l).

Est-ce à dire que la nature soit rest('e entièrement indillV-rente à rEg)^ptien? Non, sans doute : mais ce qu'il y cherche, ce qu'il lui demande, c'est précisément ce que les sens n'y voient pas, ce que l'imagination ou rintelligence seule est apte à y découvrir, je veux dire une représentation plus ou moins Gdèlc du monde spirituel. Au lieu de demeurer sous la dépendance de la nature, Thomme la contraint à traduire, à interpréter ses propres conceptions. Toute pensée trouvera dans la création son expression concrète, sa figure allégorique, comme si le rôle par excellence des objets extérieurs était de servir de signes aux sentiments du dedans (2:. Sur les laces des obélisques, sur les parois des cercueils, sur les murs des hypogées, le hiéroglyphe est le résultat et la consécration de ce symbolisme, caractéristique inefTaeable du génie égyptien. Comment n'eùt-il pas rencontré son berceau naturel et son plus vaste champ d'expansion sur une terre où régnait la notion du mystère, où le sphinx aux formes étranges, partout reproduit, était comme la personnification « du grand inconnu dans la Nature », où, d'après la légende, les prêtres non seulement n'ôtaient jamais le voile qui couvre la statue d'Isis, mais ne voyaient eux-mêmes jamais cette statue sans voile.

C'est qu'en Egypte, loin de se confondre avec la matière, l'esprit vit de sa vie propre, vie qui se prolonge bien au delà

(1) Il n'est pas inutile de rappeler ici que les témoignages relatiis à la science égyptienne, postérieurs à Alexandre, sontlégitimemenl suspects.

(2) En parlant ainsi, je n'entends nullement contester ce qu'affirme si judicieusement M. Scala (I)ic Studien des PoUjbim, p. 239) : « Die Natur liât zu allen Zeiten und alleu denkenden Vœlkern das Beispiel des ewigen Kreislaufes des Werdens, Wachsens und Vergehens geboten, und von hier aus liaben sich Beziehungen auf die Unsterbliclikeit des Microcosmos ergeben : so haben die .Kgypter die stets m ioderkelirenden Erscbeinuiigen der .Natur in innigeu Zusanimenliang mit deni einzelnen Menschen gebraclit. »

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