LES ÉGYPTIENS 3Î
de la tombe. S'il y a quelque exagi'ration à soutenir que la mort y obtient des humains un culte, il est certain, du moins, qu'elle y est investie d'un véritabJe royaume, objet de constantes méditations. Les tombeaux niagniliques qui couvrent le sol de l'Egypte sont un hommage éclatant rendu à ce qui constitue notre moi: les origines de l'àme, ses destinées ultérieures, ses épreuves et ses triomphes dans le monde à venir, voilà, de préférence à toutes les scènes de la nature, les sujets que l'imagination du scribe ou de l'artiste égyptien traite avec une abondance d'inspiration que rien, semble-t-il, ne peut épuiser. Et comme certaines prédispositions mentales se conservent dans une race à travers les siècles, les «'traniies fietions qui rempliront dans les premiers siècles de notre ère les traités gnostiques sont contenues en germe dans certaines pages du Livre des Morts.
Hérodote rendait aux Egyptiens ce témoignage: « Ils sont très religieux et surpassent tous les hommes dans les honneurs qu'ils rendent aux dieux ». ^Jais la religion égypti<mne au v^ siècle est-elle, comme le pense NaviHe, l'héritière d'un monothéisme ancien dont la pureté s'est graduellement altérée, où faut-il y voir au contraire, avec Lenormant et M. Amelineau, le fruit d'une culture première essentiellement matérialiste qui, peu à peu, a fait place du moins dans les sanctuaires à une explication moins grossière de l'homme et de l'univers ? Le débat ne date pas d'iiiei' et ne semble pas toucher à sa fin (1). Le dieu populaire par excellence, Osiris ou Rà '2), « le seul vivant, le seul générateur au ciel et sur la terre (3) », est représentf' [)ar le soleil sous sa forme cosmique la plus accessible à la foule, un disque de feu pos*' sur une barque et navi-
(1) u Les théologiens d'Hermopolis dégagèreiU graduellement runité du dieu féodal delà multiplicité des dieux cosmogoniques. » ^Masporo.)
(2) D'après certains égyplologues, Tétymologie de ce mot serait « l'ordonnateur «, absokunent comme le OT^u,'.'-yjz'(o:, de Pialon.
(3) Ces qualifications, qu'on lit déjà dans Hi'-rodote, so\it ctuifirniées parla leclure.des anciens textes sacrés. Au reste, « soit tendance matérielle, soit effet de l'éducation, les premiers Egyptiens voyaient Dieu partout dans l'univers » (Maspero).
guant autour du monde. C'est d'ailleurs, comme les divinités de l'Inde, un dieu sujet à d'innombrables métamorphoses : il suit toutes les phases de la nature, se modiliant sans cesse avec le cours du temps et des saisons. Toutefois, entre les deux peuples, il y a une dilTérence profonde. L'I-^gyptien manque de la capacité de se former des idées abstraites et contraste de la sorte avec l'Hindou qui tend, au contraire, à échanger chaque idée concrète contre une abstraction, imprimant ainsi à sa religion un caractère métaphysique très pi'ononcé.
Isis, sœur ou femme d'Osiris, mérite à un plus haut degré encore d'attirer notre attention : subordonnée à Neith et à Ilathor pendant bien des siècles, elle s'élève plus tard au premier rang, et son culte a lleuri jusqu'au triomphe du christianisme. Primitivement c'est « la vache céleste (1), la souveraine du ciel » ; sui- des inscriptions plus récentes elle apparaît comme la maîtresse des forces mystérieuses, la puissante enchanteresse ou la l*rovidence bienfaisante, en un mot, comme la grande déesse de la nature (2; : c'est une des conceptions les plus remarquables du polythéisme antique. On s'explique sans peine que la Grèce lui ait élev(' des temples en l'associant tantôt à liera, tantôt à Dômèter (3), et qu'à Rome elle ait éli' honor(;e dans des mystères secrets que le Sénat tenta vainement d'intei'dire.
De ce mvthe à une cosmogonie v('ritable, il semble qu'il
[{) Ce n'est pas la seule analogie entre flsis égyptienne et l'Io mise en scène par Eschyle.
(2) Un hymne grec (C. I. g. 3724) l'appelle :
UzfJ^'.^zr^'i [JL'y./.'i:('Jv h "OÀjazf-j r/.r.rTpov l/0J7av
D'autre part ou lit dans Macrobe (Srt/?(/vu;/rs, I, 2U) : k Isis vel terra vol natura rerum subjacens soli », et dans ses Mclamorphosc^, Apulre lui prrle le langage suivant qu'aucun dieu du panthéon gréco-romain n'eût osé s'approprier : « Je suis la nature, mère de toutes choses, maîtresse des éléments, principe originel des siècles ».
(:{)M. Foucart aflirme que les plus anciens monuments l'ont de Dêmèter la juxtaposition d'un dieu tellurique et d'une déesse agricole, ce (jui répond exactement au couple égyptien d'isis et d'Osiris.