LES ÉGYPTIENS
n'y ait qu'un pas. Ce pas, la science ('p:ypliennc l'a-l-ellc jamais franchi?
Nous sommes ici, ne l'miblions pas, dans un pays vraiment exceptionnel où un llcuve aux ondes majestueuses est la source unique (J«> la leconditi" et de la vie, où la prospcM'ilé et l'existence même des populations sont suspendues à la hauteur et à la durée de ses débordements, où ses alluvions bienfaisantes, rc-parant sans se lasser les champs qu'é])uise la culture, apportent chaque année ])lus d'éléments fructiliauts que n'en peuvent consommer les ri'coltes les plus riches. Dès lors, quoi de plus naturel au point de vue mythologique (jue le sentiment dune immense unité génératrice, dun dieu unique ou supi'rieur, source et principe de tous les autres, et au point de vue cosmologique, que la croyance qui place à l'oriuine de l'univers « au temps où en haut rien n'existait qni s'appelât le ciel, où en bas rien n'avait reçu le nom de terre », l'eau primordiale, le Non, océan céleste dans les profondeurs inlinies duquel lloltaienl à l'état de désordre les germes des choses (1) ? Inséparable de cette substance, l'esprit divin, Thol, sentit en soi le désir d'affirmer sa puissance créatrice, et tandis que la nuit enveloppait encor<' le chaos, sa parole appela le monde à l'existence. Son premier acte fut de modeler au sein de l'eau un œuf (2) d'où jaillit la lumière, cause immédiate de la vie dans toutes les s|)hères où elle est répandue. Est-ce à cause de sa rondeur que, dans le langage des initiés, l'œuf ('tait ri'puté « le simulacre du monde » (3)? ou s'agit-il simplement d'un vulgaire symbole emprunt(' au phénomène de la génération ? Ce qu'il importe de noter, c'est
(1) Dans sa Prélace (cli. x et xi) Diogène LaiTCc dit eu parlant clos croyances égyptiennes : 'Aoy/jv p.£v ihai r/jv -jX-/)'/, tôv Z\ /.ôj|j.ov '^v)-i\-'yi xotî oOaptôv •/.«'. aœatpoî'.o-/;.
(2) Rà est parfois représenté façonnant sur nn tour, à la façon d'un potier, l'œuf mystérieux d'où la légende faisait sortir le genre humain et la nature entière.
(:{) « .Mundi simulacrum '* (Macrobe, Saturnales, vu, l'»). — <".l. I^usèbe, m, 11.
38 CHAr. I. — LA NATURE ET LA PENSÉE RELIGIEUSE
que la mythologie égyptienne, d'ailleurs fortement imprégnée de naturalisme, ne se laisse pas facilement ramener à l'unité d'un système quelconque de philosophie. Isocrate déclare sans doute dans son Busiris que rEgyj)tc s'est montrée également capahle « d'étahlir des lois pour les empires et de rechercher la nature des choses » (1); néanmoins, vus de près, les textes innomhrahles déchilirés jusqu'ici par l'érudition moderne justifient mal la sagesse supérieure dont les sanctuaires égyptiens passaient pour être les dépositaires. « A la suite de longues méditations, écrit M. Perrot, l'esprit des sages avait bien pu s'élever à la conception ou tout au moins à la contcmplation de cette cause première qui de ses profondeurs laissait couler à travers le temps et l'espace le fleuve de la vie universelle, dont le Nil avec son large courant et ses ondes nourricières était l'image visible. » Mais ces théories, quelles qu'elles fussent, ne sont jamais sorties des temples : la grande masse est restée asservie à une idolâtrie grossière. De l'aveu de M. Amelineau, aucun des monuments littéraires égyptiens maintenant connus n'ofîre un ensemble satisfaisant de doctrines cosmologiques : où le célèbre Brugsch avait cru découvrir des forces qui se déploient, M. Maspero ne veut voir que des êtres qui s'engendrent, une mythologie enfantine au lieu d'une savante philosophie.
Des rives du Nil passons à l'autre extrémité du monde ancien. Les Chinois, dont l'intelligence fut de tout temps enfer-
(1) Ka' vojjLoOExrjja'. xa'. ir^^t cD'jaiv twv ovttov côva^a'. ^ïjTYJ^ffai. — Cf. Timéc, 2i 15 (c'est un prêtre égyptien qui parle à Solon) : « Quant à la science, tu vois quelle attention y donne chez nous la loi dès le commencement, passant en revue l'ordre du monde jusqu'à la divination et à la médecine, faisant servir les clioses divines à l'explication des choses humaines, et nous mettant en possession de toutes les connaissances qui se rapportent à celles-ci ». — l.a compilation arabe qui s'intitule Vahrégc des mcneillcs parle en ces termes des prêtres de
mée dans un empirisme étroit, ont-ils jamais rien ciéé ([ui ressemble à une religion ou à une science logiquement constituée ? La question demeure douteuse, en dépit des nombreux ouvrages où l'on s'est appliqué à l'éclaircir.
Leur principal philosophe, Gonfucius, n'est au fond ([u'un moraliste plus indifférent aux problêmes et aux solutions scientiliques que ne le fut jamais Socrate, dont il se rapproche sur tant d'autres points. Il est naturel de supposer qu'une race dans la langue de laquelle resi)rit et la pensée ne trouvent pas de mot pour se traduire a dû demeurer étrangère à toute espèce de recherche intellectuelle approfondie (l). L'unique considération qui nous détermine à lui accorder ici une place, c'est que les Chinois paraissent se faire de la divinité une idée empruntée indirectement au spectacle de la nature. Ils aiment à se donner pour « fils du ciel » : personnification de Télément divjn plutôt que d'une région particulière de l'univers physique (pour trouver le ciel, disent les Chinois, il faut percer la voûte céleste), le ciel ou Tao a tout engendré ; c'est le premier des êtres : mais est-ce un dieu ayant conscience de luimême? Nullement : par essence c'est le vide, l'entièrement indéterminé : il lui faut la création pour se réaliser et acquérir une connaissance quelconque de soi : c'est par une vertu de leur nature que les êtres de toute espèce sont arrivés à l'existence. Il est à remarquer toutefois qu'en Chine, à aucune époque, le dieu du ciel ne fut détrôné parles dieux de la terre, ainsi que nous le voyons dans mainte autre mythologie. A l'heure actuelle, malgré le développement des conceptions naturalistes vers la fin de Tère païenne, Chang-Ti, le dieu su-
Tantique Egypte : « Ils fondaient leur art sur les étoiles, qui leur révélaient les choses cachées et les sciences occultes ».
(!) Quelques-uns des sages Chinois ont composé des livres sous ce titre : Da la nature. On n'y trouve que des mots, derrière les(iuels se dissimule un positivisme découragé : témoin cette pensée de Tohuang- T/.é, prêtre de l'école Taoïste (au milieu du iv'' siècle avant notre ère) : « Uien qu'infiniment sublil, l'esprit, aux prises avec les mille transformations que produisent les êtres, leur vie et leur mort, leurs formes et qualités diverses, ne peut en connaître la racine ».
40 CnAP. I. — LA NATURE ET LA PENSÉE RELIGIEUSE
prènie, conserve encore une suprématie sur le reste de l'univers, où tous les êtres sont réput('s vivre de la uirme vie universelle.
Mais il y a peu de races chez qui l'idée do Dieu, toujours vaguement saisie, jamais nettement définie, languisse, obscurcie de plus de nuages, sans que personne, prrtres ou hommes d'Etat, magistrats ou savants, s'inquiète de la mettre en lumière. Triste résultat de cette espèce d'abdication à la fois intellectuelle et morale ; tout dans la civilisation chinoise parait ébauch(', rien n'est achevé, ni conduit à sa perfection (I). Confucius ne cessait de recommander à ses disciples « do ne pas songer aux origines » : son système, que Ton a qualifié de rationalisme sans métaphysique, a pour unique base le vaaue sentiment de la perpétuité inexplicable du (îrand Tout. L'homme ne reconnaît d'autre pouvoir supérieur que la loi inflexible du destin, sorte de principe rationnel que l'on révère en se courbant devant ses ai'rèts. Devenir un petit Tao par l'immutabilité de la pensée et de la conduite, voilà pour le sage le moven de se rendre supérieur au monde et aux forces qui y agissent.
La nature, considérée on un certain sens par les Chinois comme le prolongement de l'àmr humaine, est pour eux un vaste champ à cultiver, non une œuvre d'art à contempler ou un problème philosophique à résoudre. Los plus modernes d'entre leurs poètes semblent avoir précédé les Occidentaux dans l'art de peindre le monde extérieui' à travers TcHat de leur àme et pour ainsi dire à l'aide di' traits emprunt('S au domaine moral. Ahiis cette espèce de romantisme plus ou riioins artificiel sort de toutes façons du cadre de ce travail.
(1) C'est une Uièsc sans cesse répétée dans les livres cliinois que les êtres commencent et finissent sans cesse, sans qu'aucun d'eux puisse atteindre à ses véritables limites.
Si, parmi les contrées historiques di' l'aiili([uilé, l'Inde nous occupe la dernière, ce n'est pas que nous méconnaissions ou l'ancienneté ou Timporlance relative de sa première civilisation. Tout au contraire, il nous semble que nulle part ailleurs on ne découvre des rapprochements plus étroits avec la poésie et la philosophie qui ont été et qui resteront jus(|u"à la lia des temps le douhle orgueil de la Grèce : à ce point qu'à la suite de Bopp et de Schlegel maint érudit a tenté de faire triompher cette id('e que tous les peuples aryens, de riFimalaya à lAtiantique, ne forment en délinitive qu'une seule et même famille. Qu'à l'origine l'Orient et l'Occident n'aient pas été violemment séparés et qu'ils ne doivent pas l'être davantage aujourd'hui dans la critique et dans l'histoire, c'est ce qu'admet sans peine tout esprit réfléchi : les Grecs euxmêmes, si jaloux qu'ils fussent de leurs privilèges, ont lini par avoir conscience de tout ce dont ils étaient redevables aux barbares par eux si longtemps dédaignés (l).
?s^éanmoins, une barrière subsiste : il \' a une ligne de démarcation qu'il est diflicile, presque impossible, de supprimer. Ainsi quelques dilîérences qu'il y ait à tant d'égards entre la pensée grecque et la nôtre, nous vivons manifestement sur le même fonds, la nature qui nous entoure .est sensiblement la même, nos facultés supérieures, croyances et religion à part, s'inspirent aux mêmes sources. Si dans la sphère sociale comme dans la sphère scientilique nous sommes supt'rieurs
(1) Il faut le constater : même après Périclès, même après Alexandre, même après l'ère chrétienne — nn Clément d'Alexandrie, nn Proclus, par exemple, n'ont va de riinle que la surface, et son i.'t'nie propre leur est resté fermé.
aux Grecs, dans le domaine de l'art, des lettres, de la philosophie, nous demeurons leurs disciples : nous comprenons d instinct, nous prenons plaisir à goûter et à imiter les créations de leur génie, soutenu et réglé par une raison essentiellement amie de l'ordre, de la mesure et du goût. L'Inde, au contraire, où règne en souveraine l'imagination avec ce qu'elle a de plus irrégulier, de plus désordonné, nous repousse plus qu'elle ne nous attire : pour la pénétrer, nous avons besoin d'un perpétuel effort, et à ce prix môme nous n'arrivons qu'à une intelligence bien incomplète.
Sur le terrain particulier où nous confine notre étude, cette opposition éclate au grand jour. Les religions et les arts de l'hide sont envahis, dominés par les puissances de la nature (i). auxquelles les religions et les arts de la Grèce ne laissent qu'une place restreinte et discrète. Là, malgré les siècles, l'humanité ne s'est élevée que rarement et comme par accès au-dessus des notions et des sentiments qui appartiennent à sa première enfance : ici elle a franchi d'un pas rapide et sur les étapes qui devaient la conduire à sa pleine maturité.
(ïhose étrange, l'Hindou n'a jamais cessé de faire corps, si ^'on peut ainsi parler, avec la nature qui l'entoure : il n'a jamais songé à se détacher d'elle, à s'opposer à elle : c'est elle au contraire qui lui impose l'obsession de son infatigable et tumultueuse activité. Selon une définition célèbre, elle, c'est l'Océan infini, lui, c'est l'écume qui apparaît mobile et fugitive à la crête des vagues : elle, c'est le Tout sans borne et éternel, lui, c'est le phénomène qui passe avec et comme tout le reste, perdu, presque anéanti dans cet abime de la vie universelle où il est réduit au rôle d'imperceptible atome. Incapable de se concentrer fortement en un moi doué d'intelligence, de volonté et d'action, l'esprit même le plus éminent
(1 ) L'Inde a été qualifiée d'immense laboratoire de métaphysique théologique et de symbolisme où « les énigmes naturalistes ont été sublimées eu mysticisme religieux. » (M. V. lienry).
LES DINDOUS AS
n'ajamais connu les fières revendications du «roseau pensant». Pourquoi cette abdication ?
Est-ce parce que, dans l'Inde^ la nature a revùlu dos formes particulièrement imposantes, des .attraits tout à fait enivrants ? parce quq sa fécondité se joue en productions colossales ? parce que des fleuves au large lit, aux ondes bru3^ante3, parce que des forêts presque impénétrables recèlent dans leur sein une multiplicité inouïe d'espèces vivantes? est-ce parce que, en face de cette nature à la lois nourricière et meurtrière, l'homme des premiers âges s'est senti impuissant et désarmi- ? Ou bien est-ce que, subissant à son insu l'inlluence d'un climat voluptueux et énervant, il n'est arrivé que bien tard à découvrir en lui-même quelque chose d'individuel et de personnel, à prendre conscience de sa supériorité morale? s'estil incliné devant les forces de la nature comme il se courbait dans la vie civile devant un desposlisme dont les prétentions, même les plus inouïes, n'ont jamais été contenues par aucune déclaration d'indépendance ? Au milieu de ces fourmilières humaines qui composent les populations de l'Orient, l'individualité s'efface, la personnalité disparait : or n'est-ce pas en vertu d'une loi psychologique que nos jugements sur ce qui nous entoure reposent avant tout sur des analogies puisées dans l'analyse de notre être propre?
Quoi qu'il en soit, la première tendance de la religion indienne, ainsi que l'atteste le lUg-Vrdn, fut de placer la divinité, c'est-à-dire la source de l'être et de la vie, là mémo où la vie éclatait dans toute sa plénitude, dans sa prodig;ieuse universalité ; le monde est un arbre gigantesque dont les innombrables créatures sont les rejetons et les rameaux (1). Renonçant à définir et à comprendre, renonçant même à figurer la puissance mystérieuse, invisible, irrésistible que partout on
(1) C'est ce qui a l'ait dire à M. Scliuré : « Beaucoup moins développi's que l'homme moderne par le raisonnement et par rinteili;,'enco de l'univers physique, ces Aryas avaient dans leur siniplicit(^ et leur içrandeui' une sorte d'intuition directe et sublime du fond de la natuie et des choses divines. »
cToil rencontrer, ou sépuise à la di-crirc par ses elTets, à la nommer par ses aspects divers. Delà ces in\ria(les de qualilicatifs ou épithètes, dont la variété s'explique par le perpétuel étonnement d'une race enfantine; de là la fantaisie qui se déploie dans les représentations plastiques des mythes relatifs à l'oriji-iiic des choses ; de là ces conceptions el ces formes bizarres, incohérent assemblage d'éléments humains accouph'S à tout ce qui dans la nature avait frappé le regard. La divinité prend successivement et même simultanément toutes les formes ; partout le sens religieux la retrouve : elle vit à la fois d'une multitude de vies et se transforme en tant de personnages qu'elle finit par devenir impersonnelle : tout se confond avec elle et elle se confond avec tout.
En Grèce, chaque dieu a sa physionomie à part, décrite par les poètes, fixée dans le marbre par le sculpteur, acceptée par l'opinion commune, consacrée et sanctionnée par la tradition. Dans l'Inde, jamais les dieux individuels ne briseront la chaîne qui les unit les uns aux autres dans la divinité universelle (i) : l'Hindou, a dit finement M. lîarlli, n'a jamais pu se contenter d'un seul dieu ni se résigner à en avoir plusieurs. C'est ce panthéisme confus qui a retenu dans les liens du naturalisme un peuple au sein duquel se font jour des instincts spiritualistes et dont la pi(''té trouve parfois des accents singulièrement pénétrants. 11 est certain que l'objet principal de la religion brahmanique, c'est la glorification de la IVature, du Ciel, du Soleil, du Feu et des astres. Chaque phénomène marquant étant à son tour divinise-, les symboles, par une évolution fréquente dans l'histoire des religions, se sont substitués peu à peu avec une liberti' de plus en plus complète à l'être unique dont ils passaient à l'origine pour les dilTérentes manifestations (2).
(1) « Les dieux vr(li(iues ont revtHu (|uelqucs liaits caraclt'ristiques, mais sernbli'iil tous ('mn-^'er de ([ucliiuo fond vague où ils perdent toute physionomie propie et se confomlcnt les uns avee les autres >> (M. Max Midlei).
(2) « I^e fond de la religion védique est ('s idem ment ce panthéisme
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La môme tendance qui a présidé aux détails de la croyance reparaît dans les détails du culte, produits d'une imagination perdue dans le chaos do ses hallucinations. Le syml)olisnie des rites sacrés est tellement incohérent que, les gnostiques peut-être exceptés, rien do comparahle ne se rencontre à aucune époque de l'histoire iU' la civilisation : autant l'Hindou se soucie peu de pénétrer la natui'O, autant par tous les moyens il s'ini^i'uie en la célébrant à rivaliser avec son inépuisable fécondité. La remarquable étude de Herj;aigne, intitulée Les dieux souverains de la religion vrdique, nous montre dans les rites compliqués des sacrilices l'imitation de deux groupes de phénomènes célestes, les uns solaires, les autres, si l'on peut ainsi parloi-, météorologiques ( l). Le but poursuivi est de reproduire aussi lidolement qu(^ possible sur la ten-e ce qui s'accomplit dans le ciel. Varouna, personilication dv la lumière (2), est représenté comme une providence vengeresse qui voit tout et à laquelle rien n'échappe, comme la sagesse (jui règle le cours des astres et colui des lleuvc^s^ (jui [)roside à la fertilité do la terre et au retour périodique des saisons.
rudirnen taire qu'on désigne sous le nom d'animisme. Tout objet a une àme et peut, le cas échéant, revêtir un caractère mystérieux et quasi divin... Au-dessus de ce vieux fond s'élèvent les fi;randes divinités personnifications des éléments et des phénomènes de la nature, quand elles ne sont pas le produit de la réllexion abstraite. /> (M. IJarlii, Joui' liai (les sdvants, Mai I8U6.)
(1) On consultera avec intérêt sur ce point un Hvre plus récent, œuvre d'un orientaliste de marque, M. P. itegnaud (Les 2>i'<'>iii<'rcs f'oniioi (le la relii/ion cl de la iraditioii dans Vlnde et dans la Gièce, 1894). D'après ce sanscritiste aux vues hardies et très discutées, trois causes ont préparé le -ptoTov i]/eùoo; d'où a jailli la mythologie d'abord, et beaucoup plus tard la philosophie: I" la substitution des images aux symboles dans les matières qui font l'objet des hymnes védiques; 2" la personnification des éléments du sacrifice ; 3? la généralisation des idées relatives à ces mêmes éléments.
(2) « Tu enveloppes tout comme la jante enveloppe les rayons », lui dit le poète. L'obscurité qui cache le ciel est désignée en sanscrit paiun mot qui signifie « contraire à la loi ». — Notons à co jjropos (|ue chez la plupart des peuples sémites et touraniens, le dieu supiême est de la môme i"a(;on assimilé au ciel ou plus exactement à la lumière céleste.
Ainsi s'affirme de bonne heure dans l'Inde antique une notion capitale, qui ne fera qu'assez tard son apparition dans la pensée grecque : celle de Tordre des choses, condition nécessaire de toute stabilité, aussi bien dans le monde moral que dans la nature extérieure où l'esprit de l'homme en a surpris la première et la plus visible manifestation.
Ce que sera dès lors la poésie indienne, on le pressent aisément. L'inspiration d'où elle dérive n'a d'autre principe, d'autre aliment, que la nature « décrite pour nous y l'aire sentir la présence des dieux, ou plutôt d'une vie universelle, pour nous mettre en communication avec la substance même du monde, ou bien encore pour exprimer de ce qui se voit une harmonie avec ce que nous sentons (l) ».
Ainsi, dans les plus anciens hymnes (sauf les passaji'es qui sont de pures élucubrations liturgiques), ce qui se rellète, ce sont les impressions tour à tour fascinantes et redoutables qui se dégagent du spectacle de la création ; ce qui domine, c'est une reconnaissance enthousiaste pour les puissances bienfaisantes qui se révèlent dans la nature, et plus encore une terreur secrète en face des forces redoutables dont elle est le théâtre, et l'homme trop souvent la victime. Le poète siapplie, tremble, pleure, se réjouit: c'est ainsi que le panthéisme indien fait jaillir de la nature tout ce que celle-ci recèle de trésors poétiques et le traduit dans une langue qui se fait son complaisant auxiliaire : par la sonorité et la variété de ses modulations, le sanscrit établit un rapport étroit entre les bruits du dehors et les sensations du dedans.
J)e même qu'en Grèce, dans l'Inde l'épopée a succédé à la poésie lyrique. En passant d'un genre à l'autre, l'esprit indien a-t-il préparé son allVanchissement? Loin de là, il reste soumis au même joug, rivi' à la môme obsession. La nature vierge
(1) V. lie Lapradc. — Ajoutons qu'au jugement de Bergaigne, les Vrdus liahissenl le Iravail d'une série d'arrangeurs épris d'ornements factices, et fermés ou à peu près aux premières émotions de la créature ignorante : c'est l'œuvre de raffinés précoces, de primitifs décadents.
et indomptée, avec les êtres innombrables sortis de son sein, les forêts et leurs sauvages habitants, les déserts et les tempêtes jouent dans le liainaijana un rôle dont la persistance di'concerte, puis fatigue et rebute bien vite le lecteur moderne. Voilà, non sans doute à l'exclusion de ladivinité et de l'homme, mais certainement de préférence à l'homme, les vrais héros de l'épopée indienne : c'est à la nature quelle les emprunte avec les caractères qu'elU' leur prêle, les épithètcs par lesquelles elle les désigne, les exploits qu'elle leur attribue. Tandis que la Grèce des temps héroïques concentre sur ellemême, sur ses passions, sur ses luttes et ses combats son talent de description et d'analyse, tandis que dans ses fictions elle exagère sa force au point de se croire capable de se mesurer môme avec les dieux, ici l'humanité silencieuse, sans volonté, sans rôle personnel, garde presque partout une altitude effacée.
Le drame exigeait d'autres acteurs ; aussi lorsque, à une date relativement récente, l'Inde voulut avoir son théâtre, vraisemblablement à l'imitation de la Grèce, une notion dilîérenle de la nature se fait jour. Xa lieu d'un saisissement v(^ritable, c'est avec une sorte de mélancolie qu'on la contemple, comme il convient à des esprits qui se plaisent à analyser leurs réflexions. Non cependant qUe cet ordre d'idées fût resté jusquelà ignoré. On avait vu Rama se consoler de la perte de son royaume en contemplant le mont Tchitakoutra « qui de son front sublime semble percer le ciel », et parler, conmic le ferait un romantique, « des nuits sombres et orageuses, enharmonie avec les peines de l'amour ». A sa bien-aimée il adresse ces paroles d'un tour tout moderne : « Regarde cette liane llexible : elle sest posée amoureusement sur ce robuste tronc comme toi, chère Sita, fatiguée, tu laisses ton bras s'appuyer sur le mien. » Et le poète avait écrit ces vers étranges qu'un Grec certainement eût eu peine à comprendre : « Assis sur le sommet de la montagne et regardant le ciel serein, le disque pur et blanc de la lune, et cette nuit twuie imprégnée de la lumière automnale, Rama, percé du trait d'amour, retournait
dans son esprit la pensée de celle qui rtait l'objet de ses feux. »
Mais si, comme nous venons de l'établir, la nature longtemps a fait le fond des religions et de la poésie de l'Inde, peut-on dire qu'elle y ait jamais (Hé l'objet de recherches scientiiiques ? L'étymologie et la grammaire, la métrique et la logique ont éli'* cultivées et poussées très loin par certaines écoles d'érudits : géomètres et physiciens surtout paraissent inconnus (1). Sauf une conception plus intuitive que discursive de Tordre éternel (2) attesté par la régularité des phénomènes célestes, rien ici qui ressemble à la science, à ses allures constantes et réglées, à ses expériences méthodiquement instituées et patiemment poursuivies. 11 est dans le caractère de l'asiatique de s'incliner devant le fait sans en chercher l'explication. Lutter contre la nature pour la subjuguer et lui arracher ses secrets était aux yeux de l'Hindou une tentative aussi vaine que sacrilège ; l'observer simplement, analyser les facultés et les procédés qui nous permettent de communiquer avec elle, suivre attentivement la marche des phénomènes, tout cela même devait demeurej' (Hrangei' à des hommes séduits par cette notion devant laquelle toutes les autres s'effacent : la notion de l 'infini. S'absorber ainsi dans l'universel et l'éternel aide mal à connaître les êtres individuels et périssables, autrement du moins que par la voie toujours dangereuse de la spéculation.
Car l'Inde, c'est incontestable, a eu une philosophie; sur les bords du Gange comme en Grèce, l'esprit humain en face des mythes traditionnels a revendiqué son indépendance et exerc(' ses droits. Constatons à ce propos que dans la race
(1) Un oiieutaliste de mérite, M. Dcussen, constate combien est défectueuse dans flnde la connaissance de la nature, combien sont faiblee; les argumentations tentées dans ce domaine.
(2) lUta n'est pas seulement la règle liturgique du sacrifice, c'est la marche merveilleuse et invariable des choses, telle qu'elle résulte des décrets souverains des dieux, mainteneurs des lois sur lesquelles repose l'univers. Lesindividussont périssables, mais les espèces ïont éternelles.
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indienne la pénétration et la subtilité niéta[)li\ si(|uo ne le cèdent en rien à rins})iration poétique. ]\[ais outre que l'influence religieuse est restée jusqu'au bout dominante, l'examen compare des textes révèle une singulariti" iemar(]uablc. S'aj^it-il des croyances et des cérémonies consacrées ? Les écrivains hindous sont d'une prolixité sans mesure, leurs traités ou leurs poèmes d'une abondance de di'tails absolument intempérante : l'esprit se perd dans la multiplicité confuse de ses conceptions et dans l'accumulation indf'linie des formes destinées à les traduire ; la penséi^ (-toulTe «-ous le poids de ses fausses richesses ( l).
S'agit-il au contraire des essais ('pars d'explication rationnelle de l'univers ^ insouciants de toute logique, ils s'enveloppent S3'stémaliquement dans des formules dune concision obscure (2) : des vues originales, parfois même profondes, jaillissent tout d'un coup en (Vdairs rapides, mais pour nous laisser retomber presque aussitôt en pleine unit. Les penseurs les plus marquants prennent plaisir à concentrer leur enseignement dans des aphorismes d'une concision d<'sespérante {sàtras), k peu près inintelligibles en eux-mêmes et ([ui ont provoqué dans la suite des commentaires sans fin. Du re-te, pas plus sur le terrain philosophique qu'ail leuis, et même moins qu'ailleurs, rilindou ne >ait observer une marche régulière et déi-ouler ses rétlexions suivant un plan rationnel 3).
(1) « La poésie védique vit de mélapliores, les demandant aux associations d'idées en apparence les plus bizarres, les grollant, et les enlassant les unes sur les autres et s'élevant ainsi à ce que Herj^aigne appelait le galimatias double et tripb- ilii Véda » (M. Harlii). Il y a dans ces interminables énumérations comme une surenchère dans l'inintelligible.
(2) Au plus grand nombre on peut appliquer ce que M. lîailli écrivait récemment du Maha-vdstu (Journul des Savants, août 18911) : « Ce qu'on trouve ici le moins, c'est un système, on n'en a pas même les fragments, mais seulement un certain ensemble de notions mystiques, nullement spéculatives. »
(3) « Dans le liiti-Véda, il n'y a pas deux idées à se suivre logiquement » (lîergaigne).
Succession des pensées, choix des expressions, tout semble ici livré sans réserve au hasard: Fart de la composition ou fait complètement défaut, ou se perd dans un cliquetis de mots plus ou moins retentissants.
Et maintenant, où tendent plus ou moins directement la jdupart des grands s)'slèmes de l'Inde? Ce qui précède le laisse deviner: comme les premières théories des «fjaiôXoYoi ioniens, ce sont avant tout des cosmogonies, avec cette différence toutefois que le but principal ou même unique du philosophe indien, c'est de remonter à la conception religieuse de l'unité divine (1 ) : unité sans cesse compromise par les retours offensifs du polythéisme populaire, personnifiant et divinisant l'une après l'autre toutes les forces de la nature, Surya le soleil, le dieu bienfaisant par excellence, Vritra qui retient captives les eaux célestes, Indra qui brise les nuages d'où jaillit la pluie féconde, les vents qui dissipent les nuées et purifient l'atmosphère, l'aurore, le crépuscule, les esprits lumineux compris sous le nom générique (ÏAdi/t/as, « les impérissables », sans parler de toute une armée de divinités secondaires investies du gouvernement de telle ou telle partie de l'univers.
De cette double tendance sortit un dogme essentiel, dont on retrouve de tous côtés l'expression à la fois troublante et obscure, à savoir qu'il n'existe en réalité qu'un être unique, conçu tour ù tour sous l'oj-me abstraite et sous forme concrète (2) ; le reste est sans valeur, ou pour mieux dire.
(1) Cette conception a été justement appelée le Icilmotiv de la philosophie indienne tout entière. Le liiy- Vèthi constate en cent endroits que les saines donnent à l'être unique plusieurs noms. Ce recueil, de même que la Mnndalui, contient maint passage dont le théisme le plus exigeant pourrait se déclarer satisfait. Il est à noter que jusque dans le système athée et matérialiste de Kapila, dont il sera parlé jdus loin, la nature plus ou moins divinisée est le premier des vingt-cinq principes qui constituent l'ensemhle de la science.
(2) Dans le lii(i-Vrda, lîrahmà apparaît tantôt comme la puissance toute spirituelle à laquelle s'adresse la prière, tantôt comme" ce qu'il y a de plus intime et de plus noble dans les phénomènes de l'univers, dont il est à la fois la cause efficiente et la cause matérielle. Un des
n'existe pas. Ce que riiomnie doit adorer, c'est Trlic dans sa substance universelle (1), et surtout dans sa vie partout incessamment r('pandue. Les anciens dieux furent conservés, mais rigoureusement subordonnés à lîrahm, cause et principe de tout. Mais devant ces intelligences curieuses et plus subtiles encore que curieuses, le problème de la création s'était |)Osé avec ses inséparables diflicultés (2). Quels moyens la divinité a-t-elle
personnages du Bhàgavata-Purâna dit à ce Dieu : « Tu fais exister les créatures en toi-même, sans rien perdre de ta substance, comme l'araif^née qui en tissant sa toile se réserve l'intégrité de son énergie productrice. »
(1) On lit dans Vha-Upanishad : « Un seul être remplit l'univers entier, et il le dépasse encore intiniment. Quand l'homme sait voir tous les êtres dans ce suprême esprit, et le suprême esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que ce soit. »
(2) C'est une des questions traitées dans les Purànas, compositions de date relativement récente, quoique ayant la prétention de s'appuyer sur des traditions très reculées. Mais si un panthéisme assez vague est le terme auquel aboutit plus ou moins directement toute philosophie indienne, remarquons avec quel art ont été prévues et comme écartées à l'avance quelques-unes des plus redoutables objections comnnuiément élevées contre ce système. Voici, par exemple, ce que répond Bhàgavat à Brahmà dans le Bhâgavata-Purdna : «De même qu'après la création les grands éléments ont pénétré tout ensemble et n'ont pas pénétré les êtres supérieurs et inférieurs, de même je suis à la fois et je ne suis pas dans ces éléments. Aussi la seule chose que doive chercher à comprendre celui qui désire connaître la nature de l'Esprit, c"est le principe qui, uni aux choses, est cependant distinct d'elles. » (2, ix. 34). Si l'Esprit suprême {Paramâtnian ou Mahamàtmaii) consent à vivre sous les formes changeantes et éminemment périssables de la matière, c'est sans rien perdre de la grandeur au sein de laquelle il repose ; s'il est présent en chacun de nous, c'est sans participer à nos préjugés et à nos souffrances. Pour nous mettre en garde contre les données de la science empirique {Avidija] le Vedanla (Cf. Deussen, Das Sijstem ilrr; Vedania, Berlin, 1883) ne connaît pas de remède plus oflicace que la métaphysique {Vidj/a) ; ainsi raisonnait Parnu'înide dans son fameux poème. Mais il y a mieux. .\on seulement l'ànie suprême a en elle ou plutôt est elle-même toutes les forces qui se déploient dans l'univers ; mais cette multiplicité ne porte aucune atteinte à son unité ; car nous sommes ici dans le domaine de l'apparence et dé l'illusion. L'univers n'est qu'une fantasmagorie. « I.a triple forme que la tradition attribue à nhagavat créant, conservant et détruisant l'univers, les sages savent qu'elle est le produit de Màyà, de l'Illusion, et que par suite on ne la
52 CnAP. I. — LA NATURE ET LA PENKSIi) RELIGIEUSE
employés pour accomplir son œuvre ? pour loule réponse, nous n'obtenons qu'un aveu (Tignorance et d'incertitude. S'aji'it-il des êtres visibles ? « La création est ramenée à une évolution dont les lormes se dégagent les unes des autres au gré de rapports extérieurs vi puérils, tels qu'on peut les attendre dimaginalions enfantines, mais (jui n'en distinguent pas moins d'une façon bien nette celte ébauctie de cosmogonie di' toutes cefles qui reposent sur l'idi'e d'une création exni/iilo i 1). «Veut-on maintenant remonter plus haut, jusqu'à l'origine des principes eux-mêmes ? Voici ce qui nous est enseigné : c( Brahm fut enfanté le premier en lui-même avant le commencement des âges... L'essence de lélrc et du non-être n'est révélée que par lui. C'est de lui qu'est parties pour se déployer la brillante lumière» (2). Et ailleurs : « Il n'y avait alors que les eaux : ce monde n'était primitivement qu'une masse aqueuse où s'agitait le maître de la création » (3). Mais aucun passage n'est plus explicite, plus caractc'ristique dans le sens de la transcendance que le suivant : « Alors il n'existait ni être, ni non-être, ni monde, ni ciel, ni r('gion supérieure... Lui seul respirait sans \o moindre souffle, par un don qu il tenait de lui-même. Ilien d'autre que lui n'existait en dehors de lai : l'obscurité cachait l'obscuritc'... D'abord apparut l'amour, le produit nouveau de l'intelligence (il... Ce rayon que les voyants virent partout, cette étincelle qui j)énétra le monde vient-elle de l'abîme ? vient-elle des hauteurs ? Qui le sait exactement, qui a jamais marqué le point d'où jaillit la vaste création ?... Lui seul de qui elle émane, lui qui regarde
donne à l'Etre su[)rème que pour nier qu'il soit réellement actif. » (A. Roussel, La cosmoliujii' liiiulmic.)
(i) M. liegnaud, La n'Ili/ion vnliqKc (llerne iihilaKuiih/ijur, 1881).
(2) Texte d\i Saiiia-V('(la, ajtpartenant au dernier âge de l'indo antique comme le X^' livre du lihj-Vêila.
(;{) Texte du Yadjoui-Vnla noir, dont on remarquera l'analogie d'une part avec la théorie de Thaïes, et de l'autre avec les premiers versets de la Genèse.
(4) Comparer le vers si souvent cité deParménide :
llpOJT'.^TOV jJllv ÈpOJTa (}-A»W lXr-.l7y.-0 TrâvTWV.
LES Ul.NDOUS 53
(kl haut du ciel, le sait on vrrité, ou peut-ètie nirino ne le saitil pas »(l). Est-ce que je m'abuse en aflirinaiit (jue. rarement l'impression du mystère intime qui cnvelopitc toutes choses au regard de la raison humaim^ a ('lé rendue de fa(;;on plus saisissante (2) ?
Un monument d'ordre tout dillérent, et dans lequel s'affirme un Védantisme mrh'' d'(''l('nienls mythologiques, le code de Manu contient néanmoins dans sa préface un autre exposé des mêmes croyances. « Autrefois tout ce monde était t(''nébreux, inconnu, dépourvu de tout altrihiil distinct, vide et indiscernahle. Celui qui est heureux, existant par lui-même, le commencement des (Hres, qui par son action a dissipé la nuit, qui n'est point con(ju par les sens, invisible, impensable, a d'abord créé l'eau, et la semence de la lumièn^ a été produite^ œuf brillant comme l'or, étincelant comme l'astre aux mille rayons (3). A l'intérieur vivait le divin lirahmà, ancêtre de tous les mondes, qui des morceaux brisés de l'œui forma la
(1) Rig-V('(l'i. x,> 129. Celle Iraducliou, à ce f]ue Ton m'assure, a une précision que le te.xte est loin de posséder (Cf. i, IG4, le chant de IJirglialania). — M. Ref,'uaud termine comme il suit une étude approfondie de ces anciens documents : « l.es hymnes prétendus pliilosolihiques du Biij-Vi'ila sont de vastes allégories qui se Jouent autour des éléments du sacrifice personnifiés, et qui ne supposent pas d'autres spéculations ni d'autres théories que celles mêmes dont le sacrifice était, de longue date déjà sans doute, l'objet traditionnel. Néanmoins
I idée-mère du sacrifice — le circulus indéfini de la vie universelle — ]ierdue comme essence de la religion, se conserva et se prolongea par la philosophie. I.e panthéisme inconscient et incomplet des liynines védifiues devint le panthéisme dogmatique et systématique du Vrdanla. »
(2) Ce mystère, qui dans les âges modernes a trouvé son expression peut-être la plus significative dans les fameuses antinomies de Kant, s'était déjà traduit dans l'antiquité j)ar les formules contradictoires d'Heraclite et de Parménide, de même que par d(?s phrases comme la suivante, tirée du Blii'irjaratd-Puvnnfi (3, xxix, 4."i) : « Voilà quel est le Temps infini et qui met fin à tout, qui est sans commencement et qui lait tout commencer, qui produit la créature par la créature, et qui dé-truit par la mort le dieu de la destruction. »
(3) Image ou hypothèse que nous avons dé-jà renconlrée dans les croyances égyptiennes et qui reparaîtra dans le? théories oiphiques.
terre et le ciel, et de lui-mrme onfanta l'esprit qui existe et qui n'existe pas. » C'est cet esprit qui se revêt d'une enveloppe corporelle dans tous les êtres vivants. Plus loin le même ouvrage déroule sous nos j'^eux les phases alternantes de la force initiale, tantôt se réveillant, tantôt retombant dans le sommeil (I). Lorsque lirahma s'endort, Fœuvre divine se dissout ; puis le crépuscule annonce une nouvelle aurore : l'univers renait pour mourir encore, et ainsi de suite pendant l'éternité. C'est qu'en elTet la création n'a pas de motif ni de but : l'activité divine est seule en scène, se jouant également à produire et à détruire (2).
Avant de passer au bouddhisme, faisons un dernier emprunt aux Upanishads, commentaires liturgiques de dates d'ailleurs assez différentes, où M. Deussen en Allemagne et M. Henry en France s'accordent à voir l'aboutissement naturel de la conception philosophique des premiers Vrdas. A la notion anthropomorphique d'un Dieu suprême se substitue graduellement l'idée toute métaphysique de l'être en soi [àlman), ùmo qui anime la nature entière. Au reste, qu'il est rare de découvrir au milieu de ces flots débordants do mysticisme les traces même passagères d'une pensée vraiment virile (3)! Citons quelques exemples. « Qui es-tu ? » demande-t-on à l'homme, et il répond : f< Je suis le fils des saisons, né de l'espace infini et de la
(1) Des vues toutes semblables se t'ont jour dans certain? textes
stoïciens.
(2) Heraclite chez les drecs ne nous ofTre-t-!l pas un enseignement
très voisin ?
(3) Schopenhauer, pénétré d'admiration pour uno doctrine à laquelle la sienne propre t'ait écho, disait des auteiirs des Upanishaxb : « A peine avons-nous le droit de les prendre pour des humains... Cette illumination extraordinaire de leur esprit doit être attribuée à ce que ces sages, plus rapprochés par leur date des origines de notre race, saisissaient l'essence des choses plus nettement et plus profondément que ne le peut la génération afl'aiblie d'aujourd'hui. » — A quoi r?arthéleniy Saint- Hilaire répondait dans le Journal dea sara»/s (avril 1888) : « L'historien de la philosophie peut jeter un regard sur les Vpnnlsh'Kh : mais nous les donner comme modèles, nous recommander le peu de métaphysique qu'elles contiennent, c'est pousser l'indulgence beaucoup trop loin. »
lumière. » — « Qui a conimandi- au premier souffle de vie de se produire? Nul ne le sait : Hralnna n'est pas compris de ceux qui le comprennent, il est compris de ceux qui ne le comprennent pas (1). » — « Par l'ordre de qui vivons-nous? Où est la cause ? est-ce le temps, la nature, la nécessité, le hasard ? sont-ce les éléments ? Les sages qui se confinent dans la méditation ont pensé que la puissance de Dieu est cachée : or c'est de lui que relèvent toutes les causes, temps, nature et le reste. » — La pensée indienne, malgré ses hardiesses, recule et abdique devant ces problèmes d'origine que seule la pensée grecque osera regarder en face. Mais de la mythologie un peu puérile des Védas à cette audacieuse théologie, quel intervalle (2 ) : .■
Malgré ses tendances essentiellement pratiques (car Cakya- Mouni fut unsolilaire, un contemplatif, un ascète, bien plus qu'un théoricien ou un philosophe), le bouddhisme, ne iùt-ce que par la fraternité qu'il proclame entre tous les êtres, ne pouvait pas ne pas avoir son contre-coup dans la sphère doctrinale (3), Un nouveau système, l'un des six orthodoxes, le Yoga, expression d'une sorte d'utilitarisme religieux fondé sur des observances mystiques, fut imaginé par les Brahmanes
(1) Analogie frappante avec certains dogmes néoplatoniciens et giiostiques.
(2) D'après un indianiste de grand mérite, M. Weber, la philosophie indienne aurait traversé en matière de cosmologie quatre phases bien tranchées : 1'^ La matière se suffit à elle-même ; 2° l'ordre du monde suppose une puissance organisatrice ; 3° le monde sans substance propre n'est qu'une émanation de l'être divin ; 4" il perd jusqu'à l'être et se réduit à une pure illusion. — Faisons un instant abstraction de cette dernière doctrine, ne retrouve-t-on pas dans les trois précédentes l'idée maîtresse de trois grandes écoles grecques, l'école ionioinie, l'école socratique et l'école alexandrine ?
(3) « Dieu est tout >», avaient dit les brahmanes. « Tout est Dieu », répliquent les bouddhistes. — La cosmogonie de la plus ancienne ('-cole bouddhiste connue comprend deux principes répondant aux deux états entre lesquels oscillent perpétuellement tous les êtres, à savoir le repos et le mouvement.
56 CQAP. I. — LA .XATUaE ET LA PENSKE HELIGIEUSIS
pour donner satisfaction au côté le plus séduisant do Ihérésie nouvelle, qui à son tour lui a beaucoup emprunté, ^^ous en trouvons un rclio immédiat dans un des épisodes les plus fameux du MaJiabharata (1 i. Le Dieu suprême y déclare iju'il est «la semence éternelle df la nature, tout entière en chacun des êtres ». Sur ce premier principe l'analyse n'a aucune prise, car il n'oiïre à l'esprit qu'une généialité indécomposable. Par une contemplation assidue, et par la constance dans les pratiques ascétiques, le Yogui arrive non seulement à dominer la nature et à en diriger à son gré le cours, mais à se dépouiller de son existence propre et à s'aiîranchir de toute vicissitude par sa rentrée dans le sein do Brabma, le dieu inelïable élevt^, comme celui des Alexandrins, au-dessus de toute essence.
Avec le bouddhisme, le panthéisme indien a rompu avec ses origines naturalistes pour aboutir au plus audacieux nihilisme (jui fut jamais. L'univers est absolument vide ; la création, où la mort et la vie se disputent sans relâche l'empire, n'est qu'un ensemble de vaines apparences (2) : c'est une chute, une dégradation à jamais déplorable de l'être absolu, pour qui sortir de son indétermination, c'était fatalement déchoir. Ce fut de sa part une première faute de croire à la possibilité du monde, une seconde de concevoir le désir de le réaliser, la troisième et dernière de lui donner l'être, (-édant à l'attrait de Maya (l'illusion transcendantale), l'Inlini est sorti de ses profondeurs : par leur union la pensée de l'Eternel devint visible
(1) Cet épisode, intitulé le lihihjiira(l-('iU''i ou « chant du liienlieuipux ». une des trois sources oflicielles du Vrdantd, était considéré par Bartliéleniy Saint-Hilaire comme postérieur au recueil des Karihas, résumé éb'uant et lidèle du Siiinklnjd, qui f)ass(> pour élre du [iremier siècle de notre ère. — C"est é^'alement à titre épisodique que dans ses divers poèmes Virgile nous révèle ses vues sur la constitution du monde.
(2) (< .le sens comme lîouddiia tourner la ^'innde roue, la roue de l'illusion universelle, et dans cette stupeur riiuelh- il y a une véritable aïigoisse. Isis soulève le coin de son voile, et le vertige de la contemplation foudroie celui qui aperçoit le grand mystère. » (Aniiel, .hmrtuil.)
LES UINDOUS 57
et l'univers fut engendré. Xée d'une séduction rnnpaMc, Toxistence est la source de tous les maux ; le vide rémic au-didans comme au dehors des êtres : rien de plus funcslc (jue la j)uissance magique par laquelle nos sens sont irrémédiablemcnl captivés, que l'erreur de conscience qui nous pousse à nous considérer comme des personnes. Puisqu'en toute cn-ature vit Bralima, troublé et souillé par la matière, la vrai(i destinée du monde sera de supprimer cet indigne nii-lange et de retourner à la pureté, il (audrait presque dire, à l'inanité de son principe. De même chacun de nous renonçant à ha fois à l'amour de l'être et à sa fausseti' doit chercher à se i-approcher autant qu'il est en lui de la plante et de la pierre : c'est le premier commandement du bouddhisme de fermer ses yeux et ses oreilles au spectacle et aux bruits décevants de la cnsition. Pour atteindre au nirvana, la science est d'un merveilleux secours : n'est-ce pas elle en elîol, et elle seule, qui nous l'ail comprendre le nt'ant des choses !
II est à remarquer (et les plus savants critiques n'ont pas manqué de le faire ressortir) que dans l'Inde bouddhiste tout au moins la philosophie n'a jamais, si l'on peut ainsi parler, vécu de sa vie propre ; en tout cas, elle n'est point, comme dans la Grèce du vi^ au iV siècle (1), un divertissement sup(''rieur de l'esprit, un déploiement de la raison qui se plaît à essayer et à affirmer sa force. Quoique féconde en distinctions, en analyses, en spéculations subtiles, elle a pour but ininn'diat une œuvre : la transformation de l'homme, le redressement de sa vie (2). De là vient que les investigations scienti-
(1) Il est remarquable qu'aux giauds systèmes lout piMiétrés demétapliysiqufi aient succédé en Grèce même des écoles qui visent avant tout un but moral. Mais la part considérable faiteà la spéculation rationnelle et scientifique jusque dans l'épicurisme et le stoïcisme est une marque éclatante de la supériorité de l'esprit grec sur le génie hindou.
(2) ^"oublions pas ce qu'aimait à répétci Bergaigne, à savoir que les pécliés liturgiques sont à peu près les seuls dont se soit avisée la morale védique. Mais comment ne pas être frappé de voir la croyance au flux intarissable des choses engendrer en Crèce des conséquences métaphysiques, et dans l'Inde des prescriptions morales ?
o8 CnAP. I. — LA NATURE ET LA PENSÉE RELIGIEUSE
fiques proprement dites y furent considérées comme un luxe réservé à la curiosité du petitnombre(l). Dans le bouddhisme notamment, l'ascétisme prime tout : même les sectes les plus libertines entendent qu'on résiste à la nature : tout être intelligent a pour devoir de ranniliiler, non de la perfectionner, moins encore d'en jouir. C'est, dit Laprade, l'héroïque néjiation de la domination que la nature exerçait si violemment par les sens sur l'àme de ces races à la fois naïves et raffinées.
Croirait-on qu'à côté de l'idi-alisme illimité dont nous avons parlé, rinde antique a connu un matérialisme presque brutal, qui lui-même a revêtu des formes très diverses ? D'après les uns, la matière est l'unique être existant ; c'est de son évolution spontanée qu'est sorti le monde avec toutes ses merveilles ; du vide naissent l'un après l'autre les quatre éléments. Kapila, fondateur du Sdmkluja, celui des six systèmes orthodoxes dans lequel Jacobi croit découvrir l'inspiration initiale du bouddhisme (2), rejette formellement la divinité et la Providence ; c'est un athéisme explicite (3). Son premier principe est la matière éternelle {rnula prakrili), sans forme, sans parties, matrice féconde de tous les êtres (4), cause universelle et talale qui produit sans être produite ; au-dessous d'elle s'étage unr
(1) « Le bouddhisme s'est occupé de l'homme si exclusivement qu'il n'a. rien vu de la nature into'i-ieure. Les phénomènes les plus surprenants au sein desquels nous vivons ne lui ont rien appris; etcependant plus on étudie la nature, plus on la connaît, plus on l'admire, plus on y sent la présence immanente d"une puissance et d"une intelligence inlinies... Le brahmanisme était manifestement entré dans une voie plus sage » (Rarth. Saint-llilaire, Journal, def; saraiih, mai 1802.)
(2) Les rapports du Sumlihj/a avec le brahmanisme ont donné limi aux thèses contradictoires de Deussen, Garbe et Dahlmann.
(3) Cette opposition capitale sulfit pour faire rejeter les conclusions de M. Schliiler {Ari.'itotclcs'Mrtaphi/sn; ritir Todiicr der Sankinjalrlire des Kapila, 1874).
(4) Ce sont à peu près les expressions de Platon dans le Timée ; mais ici ce n'est pas la matière aveugle, chaotique et intelligente qui est chargée de réaliser et de maintenir Tordre du monde. — On n'éprouve d'ailleurs aucune surprise avoir les Védantins adresser à cette doctrine les mêmes reproches que Platon dirige contre les atomistes au X* livre des Lois.
série de vini^t-quatre principes formateurs, en Irto desquels ligure une sorte d'ànie du monde qui est sa première cr(^ation (1), tandis que le dernier elle plus récent est le Purusha ou VAlmati, d'ordre spécialement intellectuel, mais spectateur tranquille et impassible des œuvres de la Prakrili. Un moderne a cru pouvoir délinir l'univers dans ce système « le produit de la réilexion de la matière sur le miroir de l'être absolu (2) ».
D'autres penseurs ont imaginé un atomisme qui n'est pas sans analogies avec celui de Démocrite. D'après le Vaiçeshika, créé par Kanada, l'élément primordial de toute substance est l'atome. Les dernières particules indivisibles de la matière sont éternelles : leurs composés ne le sont pas. Invisible, intangible, l'atome écbappe à tous nos sens et demeure en dehors de toute conception. En quelque mélange, en quelque combinaison qu'il entre, il reste immuable : aucun changement ne peut l'atteindre. Une puissance mystérieuse qui tire ses elïets d'un monde supérieur au nôtre et inaccessible, lui aussi, à notre entendement, a uni ou s('paré les atomes d'après des
(1) Dans son Essai sur la philosophie orientale (1842), ouvrage assez remarquable pour l'époque, Charma rapporte cette comparaison empruntée par lui à Kapila : « La tortue tantôt déploie ses membres et les projette au debors de son écaille, tantôt les replie et les ramasse sous leur enveloppe commune. Ainsi fait la nature quand elle enfante les mondes ou les anéantit. » — Au surplus les rapprochements ne manquent pas entre le Snmhiiya et les doctrines grecques- On y enseigne, comme Heraclite, le flux et le reflux incessant des choses, et le perpétuel renouvellement de l'univers ; comme Epicure, Tincompatibilité entre la perfection divine et le gouvernement du monde ; comme Plotin, la délivrance do l'iiomme assignée comme but essentiel à la philosophie. Certains critiques ont même cru découvrir dans la logique de Kapila toute une théorie du raisonnement inductif à la façon de Bacon.
(2) Ici encore nous retrouvons cette croyance générale que toute existence individuelle est une décliéance en même temps qu'une déception. Si nous en croyons l'auteur du Mahàbàratha, seul le vulgaire distingue entre le Samkln/a et le Yoç/a, et de fait le lihàriavala Puràna (voir A. Roussel, ouv. cité, p. 81), enseigne tour à tour le dualisme et le non-dualisme sur le terrain cosmologique.
lois déterminées (1). L'origine et l'essence de celte inconnue dv l'équation du monde sont absolument cachées : elle demeure insaisissable, même après que rintelligencea poussé à ses dernières limites l'analyse des phénomènes mab'riels. — Ce système est-il spiritualiste ou matérialiste ? Les deux thèses, au dire des |)lus doctes, peuvent être soutenues avec une égale vraisemblance : pour nous, dans un enseignement qui déclare vaines et insolubles les questions d'origine, nous croyons retrouver un ancêtre lointain du positivisme (2i,
Nous venons d'interroger brièvement les diverses écoles indiennes sur ce qu'elles pensaient de la nature. L'obscuriti' de leurs réponses n'est pas seule à laisser le critique dans l'embarras : elle se complique de celle de leur chronologie. Quand ont apparu, dans quel ordre précis se sont succéd(' ces divers systèmes? on voudrait le savoir; mais en dépit des elîorts de plusieurs générations d'érudits, ce problème reste presque aussi obscur qu'au temps où Cousin écrivait : « Les différentes théories philosophiques qui ont vu le jour sur le sol de l'Inde n'ont pas de date certaine, pas même de date relative. Comme si elles étaient nées simultam-ment, toutes se citent les unes les autres, soit pour s'appuyer, soit pour se combattre. »
(1) M. Garho {Philonophischr Munaishefte, 1893) soutient que la i)hilosopliie alomistique du Vaiçcsiiika est certainement postérieure au siècle de Leucippe et de Démocrite. — M. Mabilleau (llisloirc de ht philofiophir aloiiiisliqiie, Paris, lS9;i) l'avait rapproché de celle de Boscowich. Plus récemment, M. P. Tannery (Annales de ])hilim)phie chré~. ticnne/^mn 18-98) a fait observer qu'ici comme dans la théorie d'Anaxagore « les éléments possèdent comme qualités primordiales les propriétés particulières et subjectives perçues par nos divers organes ». « Le Vaireski];a, ajoute-t-il, do même que les autres systèmes hindous sous leur forme primitive, ne répond guère à l'idée que nous nous faisons d'une philosophie. C'est beaucoup moins l'exposé' métliodi(]ue d'une doctrine cohérente qu'un entassement de formules sèches qui sentent l'école, non la libre recherche do la vérité. »
(2) Et plus particulièrement, de l'étrange tiiéorie de Vlnconnaissahle, telle que l'a édifiée IlorborI Spencer.
LES UINDOUS 01
xV riicure, sans doule encore assez (Uoi^née, où prentliu fin celte regrellahlc incerliludo, l'histoire des idc-cs dans TJnde ancienne acquerra un ind'rèt sur lequel il serait superfiu d'insister. Mais dès maintenant, on s'explique pourquoi dans cet ouvrage on a cru devoir laire entrer, en l'empruntant aux sources les plus sûres, ce résumé de la cosmologie indienne.
GIIAPIÏRE II
l.a liai lire vi le seiilîiiK'iiJ poéflqiie
Chez les divers peuples que nous venons de passer en revue, c'est, si l'on peut ainsi parler, par l'intermédiaire du sentiment religieux que des rapports se sont établis entre l'homme et la nature. Sauf en Judée, partout nous avons vu l'humanité chercher dans la création, tantôt ses dieux eux-mêmes, tantôt la personnification ou tout au moins l'emblème des puissances supérieures auxquelles elle apportait le tribut de son adoration. Hébreux et Hindous ont écralement été sensibles aux charmes de la poésie ; mais chez l'une et l'autre nati(m, les poètes n'ont interprété la nature et ne lui ont donné une place dans leurs vers que sous la dictée du sentiment relii^ieux. Enfin l'Inde nous a fait assister à un développement philoso])hique dont il a paru opportun de résumer les enseignements les plus essentiels sur l'objet spécial de notre travail : ici encore il est de toute évidence que la pensée religieuse n'est pas rest('e étrangère à la naissance et aux doctrines de la spéculation cosmogonique.
Maintenant, nous quittons l'Orient |)oiir la (irèce, et à peine avons-nous mis le pied sur le sol helléni(|ue que s'ollreànous une pensée vraiment indépendante ; indépendante du monde extérieur qu'elle étudie d'un regard curieux au lieu de le con-
RÉFLEXIONS GÉNÉHALES 03
templer de loin avec une sorte de terreur ; indépendante des traditions qu'elle admet ou rejette à son gvr avec une prodigieuse insouciance, qu'il s'agisse de législation ou d'art, de ph3'sique ou de politique ; indépendante du dogme religieux que nul ne songe à délinir, dont aucun livre sacré ne garde le dépôt, et au respect duquel ne veille aucune caste jalouse. C'est à la considération des choses elles-mêmes, c'est à la réflexion personnelle que rintelligence des sages demande la lumière.
Jusqu'ici, dans l'examen des croyances orientales, il a ('t(' question du monde, des divers élc'ments qui le composent, des phénomènes les plus éclatants dont il est le théâtre, de quelques-unes des forces qui s'y déploient ; nulle part, nous n'avons encore rencontré la notion précise et explicite de ce que nous appelons aujourd'hui la nature. C'est en Grèce que cette idée et ce terme vont faire leur a[)parition : que conclure de cette circonstance, d'une importance, à coup sur, capitale, sinon qu'en toute rigueur, c'est ici seulement que nous entrons dans notre véritable sujet, tout ce qui précède n'étant qu'une introduction utile sans doute, mais nullement indispensable. Si dans une étude de ce genre, il y avait quelque intérêt à ne pas passer entièrement sous silence les peuples de rOrient, c'était précisément pour montrer le peu de place qu'ils sont en droit de revendiquer dans une Philosopliie de la nature.
Dans riiistoire des idées, les mots ont leur rôle : arrêtonsnous un instant à examiner en lui-môme le terme qui sert comme de centre à toute cette étude.
La vie des mots présente une particularité assez curieuse et, ù ce qu'il nous semble, trop peu remarquée. A l'origine des langues ils sont confus, parce que la conception qu'ils ont charge d'exprimer est confuse elle-même et n'a pas encore été suffisamment approfondie. On dirait une invention en quête de sa forme délinitive : le partage des connaissances acquises entre les divers éléments ou composants du vocabulaire est le résultat d'une lente élaboration. Au déclin des
langues, la même indélerminalion tend à reparaître, résultat, celte fois, d'un trop long usage et non (runc expérience encore mal assurée. C'est qu'en ciret l'idée ayant été tournée et retournée en tous sens s'est enfermée dans le mot avec tous ses aspects diiïf'ients et toutes ses définitions successives (1). Le cortège d'images que chaque mot amène à sa suite s'allonge ainsi constamment au cours des âges : si bien que, pour élargir d'abord la compréhension, et si cette métaphore est permise, l'Iidiizon d'un terme, un moins grand effort d'analyse et de pénétration n'est requis que pour le restreindre ensuite et le fixer. Presque toutes les langues comptent un nombre respectable de ces mots qui ont été comme remplis d'id('es ou de sentiments divers par toute une série de générations. Dérouler dans leur ordre chronologique ces significations multiples, c'est bien souvent s'initier, et par une voie parfaitement logique, au développement graduel d'une idée ou d'une institution.
On ne sera donc pas surpris que nos langues modernes, héritières naturelles de la réllexion et du travail iutellectuel de plusieurs siècles, contiennent plusieurs termes d'un sens mal spécifié, et néanmoins d'un emploi commode, et d'autant plus fréquent qu'on peut s'en servir pour traduire un plus grand nombre d'idées connexes. Fâcheux quand il s'agit de notions proprement scientifiques, ce vague répugne moins qu'on ne pourrait le croire à la poésie et à l'éloquence : dans une foule de cas, c'est un moyen éminemment propre à prévenir au moins provisoirement tout brusque conflit d'opinions entre l'écrivain et ses lecteurs, entre celui qui parle et ceux
(1) l'ialon déjà en avait fait l'observation. Ecoutons, par exemple, ses dolrances dans le Philèhe (12 C) à propos do l'rjoovïi sur laciuelle va porter la discussion : « Je sais qu'elle a plus d'une forme : et puisque nous commençons par elle, il nous faut examiner d'abord avec soin quelle est sa nature. A l'entendro nommer comme nous faisons, on croirait rire en i)résence de ijuclque chose de simple : liranmoins elle s'est incorporé des sens de toute espèce, et à quelques éyards dissemblables entre eux. »
RÉFLEXIONS GÉNKRALES 65
qui récoutent. 11 suflil, en ellet, que chacun de ces derniers se croie autorisé à donner à la pensée la signilication qui, dans le cas présent, lui aj^rée le mieux. Interrogé sur ce point, l'auteur n'oserait sans doute pas afiirmer que cette interprétation était rigoureusement la sienne : mais il y aurait peut-être témérité égale de sa part à soutenir qu'il l'avait formellement exclue. A la faveur de cette complaisante équivoque, la discussion se poursuivra sans encombre, jusqu'au moment ou quelque allirmation ou négation catégorique vient inopin»'ment déchirer tous les voiles. D'autres lois, au contraire, en usant d'un de ces mots à ententes multiples, un esprit pn-cis et lumineux voudrait s'arrêter à un sens particulier t[u"il s'elTorce de souligner : quelque elîurt qu'il s'impose, il ne ])eut empêcher ses auditeurs ou ses lecteurs de mêler inconsciemment à cette interprétation spéciale un rc'sidu de toutes les autres ; et j)eut-êlre que lui-même n"écha[»pe j)as à cette •difliculté au point où il se le persuade.
Or, le mot nature (et ce sera notre excuse |)our avoir introduit ici cette courte digression philologique) ollre éminemment ce caractère. C'est un nom flottant, ondoyant, mal déterminé, comj)ortant des conceptions et des acce|)lions multiples, presque contradictoires. « Il n'}" a |)eut-être i)as de mot plus familier à la fois et |)lus solennel, plus compréhensif quand on le j)rononce, et |)lus vague quand on l'analyse, de plus declarté apparente, et dune plus jtrofonde obscui'ité (I). » Dans la langue courante, il intei-vient de façon incessante : poètes et savants se le disputent; le moraliste l'entend autrement que le métaphysicien, riivgiéîiisle autrement (pic l'ar-
(1) M. Nourrisson (liobcrt hoijle el l'idrr de nuUiir, 187;i). (In lil à la page suivante de ce mémoire : « D^'llnir Tidée de nature, la tU'iiairer des ténèbres qui l'enveloppent, découvrir tous les supliismes et dissiper tous les malentendus que ces ténèbres mêmes ont permis d"accumul<-r, substituer enfin à des abstractions vaines ou à de trompeuses images une claire et solide notion de la nature, ce seiait rendre à la science un service d'une haute portée». Sans tendre directementà un butau>si élevé, le présent ouvrage pourra, nous l'espérons, aider à y atteindre.
liste; le mystique oppose les inouvements de la nature à ceux de la grâce ; le critique a l'ambition de ramener à la nature ou au naturel les intelligences fatiguées par les excès d'une civilisation trop raffinée. Le psychologue se sert de ce terme pour désigner l'essence constante, tant des individus que de l'espèce humaine ; le pédagogue distingue avec soin les qualités que nous tenons de la nature et celles qui sont le fruit de l'éducation et du travail. Le naturaliste met au compte delà nature, comme pour se dispenser de remonter au delà, la producduction, la conservation, l'évolution et la destruction des êtres créés ; le spirilualiste, porté à confondre le règne de la nature avec celui de la matière, l'oppose résolument à celui de l'esprit, comprenant sous le nom de nature tout ce qui naît, agit et se développe sans le concours présent d'aucune réflexion, l'ensemble des forces dont l'existence est régU'C par des lois nécessitantes, où la liberté n'a pas de part. Encore, [)Our être complet, convient-il de reconnaître que chacune de ces acceptions est susceptible, à son tour, d'une foule de nuances diverses, si hien qu'il serait difficile, par exemple, de rencontrer deux philosophes parlaitemenl et constamment d'accord, chaque fois qu'il leur arrive de parler de la nature.
A ce point de vue les anciens ne sont pas mieux partagés que les modernes. A peine en possession de ce mot nature, ils se sont heurtés aux mêmes incertitudes, aux mêmes divergences, et ont eu à s'orienter au milieu du même dédale : pour s'en convaincre, qu'on lise les premières pages du livre H de la Physique d'Aristote. Chaque école nouvelle s'est emparée à son tour de cette notion et de ce mot pour les marqiKM- tous deux à son empreinte, et moins de deux siècles aj)rès leur entrée dans le vocahulaire philosophique, faute d'entente préalable, aucune discussion sur ce terrain ne pouvait aboutir.
C'est précisément l'histoire de ces variations que nous avons à écrire, histoire aussi complexe qu'intéressante. Mais puisque chez les races cultivées, les mots, loin de se produire d'une manière inintelligente et fortuite, s'ajustent de certaine façon aux idées qu'ils expriment, examinons rapidement ce que
REFLEXIONS GKNERALKS 6"
la philologie peut nous apprendre au sujet des deux mots çJT'.ç eu grec et naiura en latin (1).
Recourt-on à l'élymologie de o jji; (2) ? Aussitôt on songe aux formations analogues oôt-.; (ce qui est donne), Oît-.; (ce qui est posé), )^JT'.; (délivrance), "'-^'-^ (paiement) où prédomine tantôt la signification passive, tantôt la signification active. 11 importe ici de remarquer qu'à l'imitation de '(7Tr,,u'. le verbe 'fôoj a des temps qui ont exclusivement, les uns la seconde, les autres la première de ces significations : donc, de môme que a-âjia les deux sens presque diamétralement opposés de c< constitution, état donne » et de « soulèvement, révolte », de même, grammaticalement parlant, o jt-.:; pourra désigner également , selon les exigences de la pensée, un principe actif et un principe passif (3), ou pour donner à cette antithèse son expression philosophique, un mélange d'être et de devenir (i). Toute-
(1) A mes lecteurs tentés de regarder comme inopportun le court cxcursus grammatical qui .va suivre, je répondrai qu'à mon avis la « sémantique », comme elle se nomme aujourd'hui, est appelée à rendre de réels services Jusque daus l'enseignement philosophique. L'iiistoire des idées est maintes fois liée plus étroitement qu'on ne le pense à celle des mots.
(2) Consulter Curtius, Griechische Eti/molor/ic, p. 285.
(3) Les habitudes intellectuelles de l'antiquité comportaient que la même idée fût traduite d'une façon concrète par l'actif et le passif indifféremment (Cf. o'ivaTÔ;, « puissant » et « possible »). Ainsi, pour les Pythagoriciens et pour Platon -Épa; et -E-îpa7aâ-;ov sont deux termes métaphysiques synonymes, ce qui doit limiter une chose en s'y ajoutant ne pouvant être qu'une essence elle-même limitée.
(4) 11 va de soi que chez les Latins naiura (transcription littérale de çj7'.;) a passé par les mêmes variations que le terme correspondant chez lesGrecs : ici encore nous retrouvons sans peine la double signification du mot primitif : « puissance créatrice )>,et« ensemble des choses créées ». Si statura, conformément au sens neutre unique de slave, n'a que l'acception de « stature », si scripiiiia désigne habituellement, non l'action d'écrire, mais <( une pièce écrite », d'autres mots de la même famille, je veux dire formés à l'aide du même suffixe, fractura (« fracture » et « fragment ») ptclura (« action de peindre » et « tableau »), jaclura, cultura, etc., ont le double sens actif et passif (jue la plupart d'entre eux ont fidêleiHent gardé dans notre langue (comparer « subir
68 cil A p. H. — LA NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE
fois, comme ojo) est parliculirrement usiti' aux deux temps d i où il perd sa force active, par çô^-.; la langue grecque coui-anle entend quelque chose de passif plutôt que d'actif, une manière d'rtic plutôt qu'un être, ce qui est produit plutôt que la force productrice, ce qui croit et se développe plutôt que la source même de l'être et de l'existence. Le sens terminal, celui auquel tend et aboutit toute l'i-volutlon du mot, c'est « ce qui constitue les choses », « leur" essence », oj^îa, toiôt-/;;. comme l'enseignent les lexicographes anciens (2). Nous sommes loin des fières ambitiniis des premiers qui dissertèrent et écrivirent t:îp'. ojteojc avec la prétention de résoudre l'énigme de l'univers. Ce mot que la pensée réfléchie avait emprunté à l'usage commun pour lui assigner un rôb' éminent et en faire comme le centre de toute une évolution philosophique, a gardé jusqu'au hdut sa place modeste dans le vocabulaire delà foule : et cependant, durant plusieurs siècles, il a été l'objet de discussions retentissantes et d'explications disparates qui, par leur réunion, a dit un critique, rappellent le chaos primitif d'Anaxagore. Dans le camp des philosophes, le mot jouit d'une singulière faveur : tous, jusqu'à Socrate, s'absorbent en quelque sorte dans la diMinition et Texplicati(in de ce qu'il faut entendre par « nature », aussi bien Heraclite qui s'attache uniquement aux vicissitudes des êtres créés que Parménide qui les supprime, aussi bien un Pythagoricien réduisant tout aux nombres qu'un disciple de Démocrite ra-
une censure » et « exercer la censure », — « !a lecture nie fatigue >/ et cet ouvrage ne supporte pas la lecture », etc). Pour terminer par une réminiscence philosophique, notons, à ce propos, que les deux fameuses épilhètes employées par Spinoza, mais usitées déjà assez longtemps avant lui au Moyen Age, naiura naturam et natuia naturaia, étaient ainsi comme contenues à l'avance dans le substantif même qu'elles qualilient.
(1) L'aoriste second I'y^-i et le parfait Tiè'^-j/.a.
(2) Nous ne parlons pas ici des cas très nombreux où ce .mot apparaît comme dépouillé de toute signincation pn'cise et réduit au rôle de simple périphrase. Ainsi dans Tvl/ccsa' d'i'^uripide : ypojTÔ; tUioT\ çutj'.v (v. 174) et dans VAnliupc : jap/.w/ -iô-'.v, chez Lucrèce naiura uqua'i, materiai, chez Cicéron et ailleurs.
RÉFLEXIONS GliNÉRALES 69
menant tout au vide et aux atonies. Stoïciens et épicuriens, rnuemis irréconciliables en mélapliysique non moins qu'en morale, useront avec le nuMiie empressement et la même liberté de la notion de nature, sauf à l'interpriUer, comme nous le verrons, en deux sens tout à fait dilTérents. Anciens et modernes s'accordent, ou à peu près, à voir dans lu nature essentiellement « le monde des phénomènes » ; mais qui comptera les aspects sous lesquels il est possible de l'étudier?
Ajoutons, pour clore cette digression, une dernière remarque.
(chaque mot est à sa manière une image, et ainsi de la grammaire nous passons à l'iconographie. On sait que les Grecs, sous l'influence des idées qui ont présidé à la formation de leur brillante mythologie, ont aimé et recherché de bonne heure les représentations sj^mboliques, dont le rôle, en poésie, remonte à l'âge d'Homère. Au vi" siècle, l'art plastique mettant à profit ces précieuses indications, crée des statues de la Fortune, des Saisons, de la Nuit, du Sommeil, de la Mort : au temps de Périclès, ce genre allégorique prend une extension croissante, mais son complet épanouissement se produit au iv° siècle, c'est-à-dire à une époque où depuis longtemps la philosophie avait pris possession du domaine de la Nature, Ci'lébré sa puissance, anah'sé ses divers éléments. Or, nous ne vo3^ons nulle part que*^T'.; ait eu une individualiti' artisti(jue, semblable à celle quelle recevra si fr(^quemment chez les poètes et les moralistes allégoriques du Mo3-en Age. Est-ce que le sculpteur aurait dédaigné ou ignor(' l'enseignement contenu dans cette imposante suite d'ouvrages en tète desquels se lisait le titre traditionnel lUpl ojffiw; ? Au surplus, si parfois l'on a attribué à lart, dans la Grèce de Périclès, une influence au moins indirecte sur les destinées de la philosophie, il semble bien que. dune manière générale, la philosophie est restée totalement (Hrangère aux destinées de l'art.
Mais il est temps de reprendre la suite interrompue de notre véritable sujet.
Deux facultés cJiiréreiiles, quoique profondément humaines lune et l'autre, lasensibilih; el l'intelligence nous mettent en relation avec les objets du dehors. Tantôt ceux-ci nous attirent ou nous repoussent, nous agréent ou nous déplaisent, sans que, tout entiers à l'impression éprouvée, nous songions à anal3'ser les émotions qu'ils nous causent : tantôt provoquant notre étonnement^ tenant notre curiosité en éveil, ils nous sollicitent à nous enquérir de leur essence, de leurs relations et de leurs attributs, à étudier leur origine, leurs causes et leurs fins. Il est rare que ces deux facultés s'isolent entièrement l'une de l'autre : il est rare aussi qu'elles entrent simultanément en exercice. L'homme, passionnément enthousiaste ou passionnément irrité, ne raisonne ni son exaltation, ni sa haine : il s'abandonne spontanément aux mouvements intérieurs qui l'agitent au point de le faire sortir parfois de luimême, selon une énergique locution que la plupart des langues se sont successivement assimilée. Qu'un spectacle vous inonde de joie ou vous glace de terreur, il est ('vident que vous ne vous préoccupez guère de le soumettre à une sorte de dissection scientifique. Réciproquement, l^aplace qui a si exactement mesun' et calculé les dimensions et les mouvements des astres n'a jamais eu les oreilles bercées, comme autrefois Pj^thagore, par la mélodieuse harmonie des sphères : de même que le botaniste, habitué à examiner un à un les organes délicats des fleurs, no tarde pas à être insensible à leur forme gracieuse, à leurs brillantes couleurs, ù leur enivrant parfum.
Il n'est pas moins intéressant de constater combien l'homme capable de réllexion se sent tour à tour rapproché et éloigné de la nature, tenté de se confondre avec elle et obligé de s'en distinguer. Entre ce qu'elle a de plus secret et ce que nous avons de plus intérieur se manifestent, à des degrés d'ailleurs très divers selon les lieux et les circonstances, une correspondance véritable et des afiinités inattendues : pas un sentiment humain, dirait-on, <[ui ne soit susceptible do se traduire, et si ce terme est admis, de s'objectiver eu quoique as-
pectdu paysage. Mais toutes les races et toutes les périodes de la civilisation ne se sont pas prêtées avec la môme facilité à ce curieux travail de la pensée. De même entre l'homme, être intelliirent et libre, et tout le reste de l'univers, il \ a des dillerences bien faites pour provoquer les méditations des sages : mais ici encore, ne demandons pas indistinctement à tous les siècles et à toutes les nations de soumettre à une étude approfondie les titres authentiques de notre supériorité. C'est que la première de ces deux tikhes relève plutôt de la poésie, la seconde de la science, et si ces deux puissances antagonistes se disputent la découverte de l'idéal , elles n'y conduisent pas par la même route. Rarement, sauf quand il s'appelle Lucrèce ou Gœthe, le poète est homme de science, bien que au jugement de Laprade toute poésie, qu'elle le sache ou qu'elle l'ignore, ne soit que l'enveloppe, le rayonnement le plus vivant d'une philosophie; de son côté, le savant se fait gloire volontiers d'avoir entièrement rompu avec h's charmes et les artifices de la poésie. Et tandis que certaines intellisences s'absorbent dans la contemplation des êtres créés sans pousser plus avant leur curiosité, sans chercher si au delà de ce monde d'apparences il n'y en a pas un autre qui le fonde et qui l'explique, d'autres guidées par leuradmiration même vont plus loin et montent plus haut ; pour elles l'intmi est visible dans le fini, la cause suprême et ses perfections dans les choses qu'elles a appelées à l'existence. Pour être plus ri'pandue dans nos sociétés modernes et chrétiennes, cette seconde note n'est pas totalement absente de l'antiquité. La Grèce nolaniment, par un privilège qu'elle partage avec les premières d'entre les nations européennes contemporaines, a vu ces deux Muses, la poésie et la philosophie, non seulement briller sur son sol presque en même temps d'un incomparable ('clat, mais s'y donner fraternellement la main. La pot'sie n'a pas dédaierné de servir de vêtement à des idées morales et mêtaphysiques de tout genre, de même que la philosophie, même quand elle s'exprime en prose, a été heureuse, parfois, de se draper à sa manière dans les plis brillants et les métaphores
72 CnAP. II. — I-A NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE
propres à la poésie. Néanmoins, ces deux sources d'inspiration dérivent de facultés ditîérentes ; elles ont chacune son langage propre, ses procédés à part : il serait ti'inéraire de les confondre, et nul ne nous reprochera, même quand il s'agit de la Grèce et du monde gréco-romain, d'étudier dans des chapitres distincts l'interprétation de la nature par les poètes d'une part, par les philosophes et les savants de l'autre.
(Test un fail que sous aucun climat l'homme n'échappe entièrement à la nature : partout elle l'environne, partout elle le domine par la grandeur de ses forces, |)artout elle le divertit par la variété de ses phénomènes. Il semble, dès lors, qu'obéissant d'ailleurs constamment à des lois immuables, elle doive exercer une action, toujours la même, sur les hommes de tous les temps et de tous les lieux.
11 n'en est rien.
Je ne parle pas ici de ces dispositions subjectives qui nous amènent à retrouver dans le paysage le reflet de nos préoccupations passagères : une pareille délicatesse psychologique ne convient qu'à noire sensibilib' moderne. La vie de nos artistes est d'ordinaire si étroitement associée à celle de la nature, que leur àme entière avec ses sentiments et ses croyances se trahit dans leurs descri|ttions du monde extérieur (i) ; le même site, les mêmes objets sont n'Héchis dans des conditions différentes d'animation, de lumière^ de profondeur, selon l'inlejligence qui leur sert de miroir, ('hez l'un, c'est la forme qui l'emporte ; chez cet autre, la couleur; ici, la variété un peu confuse de l'ensemble; là, l'ordre exact des parties, l^es anciens, sauf de très rares exceptions, n'ont pas vécu dans cette laniiliarité avec la nature : ces nuances d'expression leur sont
(!) Pour ne riter (iu"mi oxoinple, est-il dans l'antiquité un tableau de paysage qui ail été commenté comme l'ont été, «ous nos yeux, les toiles les plus admiraliles de Corot et de Millet? Il est vrai qu'à en juger par les textes conservés, les descriptions mêmes qui nous touchent le plus chez Uonièro, Sophocle, Virgile et Horace ne paraissent avoir (]ue bien rarement fixé l'attention.
demeurées ctranp:ères (l). C'est aujourd'hui une vérité banale que, pour \o laboureur^ nature est synonyme de fécondité ; pour le maleb)t, d'immensib'; pour le pâtre et le nomade, (Tindi'pendance et de liberté ; est-il un seul écrivain de la (Irèceet de Rome que ce point de vue ait véritablement Irappé? Sans rien sacrilier de ce qui dérive de l'initiative et de l'énergie propre des races et des individus, il est permis de chercher avec discrétion, dans le ciel et le climat, la solution de certains problèmes sociaux. Ilippocrate l'avait enseigné bien avant Montesquieu : mais étendre cette observation à l'esthétique où son application est si immédiate et sa justilication si facile, nul dans rantiquiti' ne paraît y avoir sérieust^ment songé. Et cependant, lorsque deux contrées éveillent dans l'esprit des images et des impressions essentiellement dillérenles, il est inévitable que le sentiment de la nature y revête des formes dissemblables.
Ainsi, tout en recomiaissant que l'imagination si vive de Laprade s'est facilement exagéré le contraste entre les rives du Gange et de rOc(^an Indien d'un côté, et celles du Pénée et de la mer Ionienne de l'autre, il reste néanmoins une large part de vérit(' dans les lignes suivantes : <( Par l'immensité des mers et des plaines, par la luxuriance de la V('gétation et l'incroyable multiplicité des espèces animales, la nature des contrées orientales développait dans l'homme la vague et absorbante notion de l'inlini... Dans leur presqu'île les Hellènes
(1) La même rt'flexioii s'impose quand on lit, par exemple, ces lignes tirées des Notes de coyarjc d'A. Tonnelle : ■« Comment, en voyant au loin ces lignes abaissées et adoucies des hauteurs (\m s'elTacen!, l'iiahitant des âpres montagnes n'imaginerait-il pas là des régions plus l'oitimées, aux fruits abondants, au soleil clément, anx communications plus faciles, une vie plus douce et plus exemple des tracas de l'humanité"? De même, l'iiabitant des plaines rêve une vie plus fraîche, plus libre, plus pure, plus heureuse sur ces sommets sereins, bleuAtres, perdus dans le ciel. C'est l'illusion du lointain, ot d'une vie dilTérente, meilleure, à trouver autre part. » Sans doute, ou reconnaît \r.i la réflexion célèbre de Tacite : majuv c longiin/iKi vcrcrfulia : mais la pensée finale, pensée tout à la fois si nudancolique et si consolante, quel auteur païen nous en donnera l'équivalent;'
74 CHAT. II. — LA NATURE ET LE SENTIMENT rOÉTIQUE
ne renconlrcrent pas un fleuve digne d'être le fleuve -Dieu, comme le Gange ou le Nil, pas une montagne qui s'élevât sur les autres comme l'Himalaya s'élève au-dessus des chaînes de l'Asie. L'Olympe n'était pas le seul sommet assez sublime pour que les dieux homériques y tinssent leur conseil : le Parnasse et le Ménale, le Taygète même et Tlh^mette rivalisaient avec lui de divinité. Sur la terre grecque, si tout respire l'harmonie, rien n'est combiné pour ramener de force l'esprit à l'idée de l'unité absolue. Le pays est divisé, au contraire, en une multitude de systèmes presque isolés, divers de production, de configuration, de température, depuis les gras pâturages où s'ébattaient les cavales thessaliennes jusqu'aux sèches collines où, sur quelques touiïes de sauge et de lavande les abeilles attiques allaient cueillir leur miel. Aussi, le principe du morcellement domine-t-il dans l'organisation politique t't religieuse do la Grèce, sans que toutefois la diversité y engendre jamais la confusion. Celle nature est variée, mais sobre : nulle part, à force de richesse dans sa parure, elle n'efîacera dans l'intelligence humaine l'idée d'un nombre commensurable, d'un contour déterminé (I) ». En s'approchant de la Grèce la mer elle-même, au lieu d'apparaître comme l'élément sans figure et sans bornes, s'emprisonne et se découpe en mill<î golfes, en mille péninsules. Partout dos horizons fins, des collines que couronne la gracieuse silhouette de quelque temple, des torrents dont le lit se remplit en été de lentisques et de lauriers-roses, des îles semi'es sur les flots comme les astres au firmament.
Ainsi, sous quelque aspect qu'on l'envisage, la nature faite ici à la taille de l'homme semble se complaire à voiler ce qu'elle oifre ailleurs de grandiose et de mystérieux. Elle charme les yeux plutôt qu'elle n'élève la pensée. Si l'homme doit compter encore avec ses résistances, il sait qu'il peut les vaincre : le marbre du Pentélique servira à la construction des temples de l'Acropole : entre la Grèce ot l'ionie les Ilots
(I) Laprjide, oiiv. cité, p. •2:')9.
seront non pas un obstacle et une barrière, mais une voie toujours ouverte de communication.
Le sens de l'inllni, et à plus forte raison le tourment de l'inlini, a manqué aux (irecs : au lieu de s'y laisser attirer et absorber comme tant d'autres peuples anciens et modernes, ils ont constamment écarté cette notion de leur horizon intellectuel, de même qu'elle était absente de leur horizon physique. « Entre le sol et la voûte du ciel ne s'étendait pas aux yeux du Grec une distance sans mesure, inépuisable à l'imagination, illimitée comme les rêves, incommensurable comme les désirs d'un cœur inassouvi (1). » 11 lui a manqué le sentiment habituel de la vie universelle dont la conception devait enchanter plus d'un de ses philosophes. Artiste et poète, il s'attache dans le monde visible aux spectacles qui lui sourient « d'un sourire olympien ' 2 1 » : ce qui séduit son imagination, ce ne sont donc pas les horizons infinis où l'àme se perd en même temps que le regard, les silences profonds, les immensités, le besoin de se pencher sur les abîmes de la montagne comme sur ceux de la pensée, d'errer sur les grèves solitaires (3) comme à travers le dédale des systèmes : au contraire, comme pour voiler cette inlînih", il se plait à y placer tout un peuple de divinit('s ( i), à animer ces silences par des visions de tout genre et à se représenter dans chaque accident de la création un être tout à la fo-is supérieur et semblable à l'homme avec lequel il entretient un ('change de sentiments,
(1) G. Cliarmes.
(2) « Tandis que la poésie moderne, comme écrasée par un laborieux elïbit vers l'infini, courlie le front et plie sous le poids qu'elle aspire à soulever, la poésie antique, debout après tant de siècles, le front haut et serein, porte légèrement sur sa tète sa couronne de Heurs » (Ampère). Telles, ajoute un peu plus loin le docte critique, les gracieuses canéphores du temple d'Erechthée comparées aux massives cariatides de la loge d'Orgagna.
(3) Je n'ignore ni le vers 84 du V« livre de ÏOdijsaee, ni les vers 014-."l du V« livre de VEncide : mais ce sont des exceptions.
(4) « La nature est plus oa moins belle, mais belle toujours parce qu'elle ne ressemble jamais à ce qu'il y a de laid en nous. De là chez les Grecs sa divinisation » (E. Faguf.ï).
demandant ainsi tout ensemble à la nature de lui interpréter son àine, et à son àme de lui interpréter la nature.
Ce que l'imagination indienne clierchait au dehors, ce n'est pas ce ([ui parle de l'homme, ce qui rappelle l'homme avec ses facultés propres : de la contemplation habituelle et prolongée de la nature était sortie pour elle l'idée d'une àme universelle, pénétrant tout ce qui respire ; ces êtres dont le fourmillement avait de quoi confondre ne semblaient pas à l'homme vivre d'une autre vie que la sienne et celle de la terre qui les porte : il avait comme perdu la conscience de son individualité. Cette mémo conscience est au contraire le caractère distinctif du Grec. En lace et sous la main de ses dieux^ qu'il môle cependant à toutes ses actions et à toute son histoire, il garde le sentiment très net de son activité propre : de même loin de s'identifier avec la iiatuie, il se pose fièrement en dehors d'elle, et s'il ne l'a pas encore contrainte à le servir comme les modernes^ il ne la domine pas moins de toute la hauteur de sa pensée. Il ne tremble pas devant elle .comme le sauvage ; il ne la fait pas ('vanouir dans ses rêves mystiques comme l'Hindou ; il l'élève à sa hauteur. Entre la nalurr et l'esprit s'('tal)lit une union indissoluble, note dominante de la culture grecque, où l'intelligence cherche d'instinct et trouve dans le sensible son point de départ, son instrument et son symbole; ce fut sa force, ce fut aussi à certains égards sa faiblesse.
Au lieu d'être réduit à l'étut de poussière insaisissable, d'accessoire imperceptible dans le vaste univers, l'homme est ici au premier ])lan ; dans toutes les sphères de la vie intellectuelle et morale, religion, poésie, science, art, il s'est affranchi définitivement des étreintes jusque-là victorieuses de la nature ; avant Socrate il a pratiqué le pwOt crtxuxôv, il s'est ('tudié lui-même : il a voulu S(^ rendre compte de ses ('tiergies intérieures, et quand à l'heure du péril ses forces semblent le trahir, comme l'ilysse de VOdijssêe au fort de la tempête il gourmande son cœur et se reproche son peu de courage. S'il lui arrive par instants de sentir sa misère et d'en tracer une
RÉFLEXIONS GÉiNÉRALES 77
peinture sombre parfois mais toujours poétique, tout aussitôt il reprend conscience de la supériorité de sa nature, de ce fonds permanent de j^a^andeur et de liberté qui relève si haut sa condition morlelle. Ajoutons que la vie civique, partout si afTairée, si ardente, si intense, attire toutes ses ambitions, absorbe, sans l'étouiTer d'ailleurs, toute son activité. D'une race qui est toute action et toute virilité, il n'a pas de plus constant orgueil que son autonomie, sa libre initiative. Or il est rare, sauf au déclin des civilisations, que le sentiinnit de la nature éclate dans des âmes foriement occupées par la politique et par ses luttes. La vie quotidienne avec son agitation sans cesse renaissante, avec ses accès continus d'espérance et de crainte, saisit alors trop profondément l'homme tout entier pour laisser en son cœur une place aux tranquilles jouissances de la contemplation. A qui veut aimer la nature et se sentir en sympathie avec elle, un certain degrt' d'isolement intellectuel, de calme intérieur est indispensable.
Lés modernes dissertent sans fin sur la part qui revient à la nature dans la poésie : les anciens ne se sont même pas posé ce problème. C'est que dans le [)aysage grec depuis Homère la première place est prise |)ar l'homme et par ses œuvres. Voyez Platon et Aristote : ils prochimenl I'ufi et l'autre la poésie une imitation, mais où est le modèle '? c'est Ihomiue, ses actions, ses mœurs, ses sentiments (1). Tandis que chez les plus grands écrivains français de ce siècle la nature déborde, pour ainsi dire, dans la littérature hellénique elle doit se contenter de quelques traits pleins de grâce, il est vrai ; poètes i'[)iques ou lyriques, historiens ou orateurs se sont gardés de la donner à leurs personnages pour interlocutrice, conseillère ou complice, de môme qu'ils ont abandonné aux philosophes la lâche et le soin de raisonner sur elle. Les descriptions, bien plus rares d'ailleurs chez eux que chez les modernes, n'ont jamais |)our objet d'exciter, de caresser ou
(1) "IJOr, /.a; T.y.ftr^ /.■x': -z,-x\v.:,. — Oïl sait que notre uiaïul siri-lo lilt(''raire s'est inspiré d'un principe analogue, sans doule en partie à l'exemple môme des anciens.
de calmer une passion, de mettre en lumière quelque harmonie cachée entre le paj'sage et Ta me qui le considère. Pendant Tàge d'or des lettres i^recques, nul n'a songt' à prêter à la nature un rôle tout moral de compassion ou de malveillance, à accuser son insensibilitr en face de nos malheurs, à la traiter de marâtre injuste et periide ; ou au contr-aire à s'en faire une amie, une consolatrice, une confidente, à qui les cœurs blessés vont demander l'apaisement de leurs peines et l'oubli de leurs maux. Quand la poésie l'anime, c'est pur une iîction de l'esprit à laquelle le creur demeure le plus souvent étranger.
Schiller a écrit quelque part : « Si Ton se rappelle la belle nature qui entourait les Grecs, si l'on se représente dans quelle libre intimiti' ils vivaient avec elle sous un ciel si pur, on doit s'étonner de rencontrer chez eux si peu de cet intérêt profond avec lequel nous autres modernes nous restons suspendus à ses scènes grandioses. La nature paraît avoir captivé leur intelligence plutôt que leur sentiment moral. Jamais ils ne s'attachèrent à elle avec la sympathie et la douce mélancolie de quelques-uns de nos contemporains. » Ils ont eu eu face d'elle fie contraire était impossible) leurs heures dadmii'ation, mais d'une admiration plus contenue, quoique non moins éclairée que la nôtre et en un certain sens plus légitime, car ne s'éveillant jamais à l'insu de la raison, elle ne courait pas risque de s'égarer. l*uis, si pendant la vie ils se montrent qnelque peu indifférents à cettebeauté, à cette splendeur du dehors, quels émouvants adieux ils lui font à l'heure suprême, comme s'ils eussent souscrit à l'avance à cette touchante réllexion de notre Lamartine :
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature. Je vous dois une larme au bord de mou tombeau ! I/air est si parfumé, la lumière est si pure, Aux reyards d'un mourant le soleil est si beau !
Vn ciel dont les poètes ont désespén- de rendre l'ineffable clarté mérite bien les regrets ('loffuenls d'un Ajax, d'une Jphigénie et d'une Alceste.
Yoilà dans quelle mesure, on le voit bien rcstreinle, les anciens ont connu ce que nos littératures modernes appellent le sentiment de la nature (I), cette émotion confuse, mais pénétrante que le spectacle du monde extérieur développe au fond d'une àme particulièrement délicate et élevée. Pareille douleur esthétique, ainsi qu'on l'a délînie, leur est restée à peu près ignorée. Nul d'entre eux n'a ressenti au contact intime de la nature le plaisir inquiet, l'ébranlement profond, le « mal d'amour » de certains contemporains qui ont pris pjaisir à exagérer une ivresse tantôt sincère, tantôt légèrement factice.
Qu'est-ce donc, pour le sentiment hellénique, que la nature ? Un décor, décor fait en général à souhait pour la satisfaction des yeux, et sur lequel ils aiment à promener plutôt qu'à fixer longuement leur regard ; dans leurs peintures la nature se réfléchit comme dans un cristal, en traits d'une exactitude étonnante et d'une remarquable finesse : mais dans ces sensations admirablement saisies et non moins admirablement reproduites, seul, d'un écrivain à l'autre, le talent litti'raire est en cause : rien ne fait songer à l'impression personnelle, à ce que nous appelons « l'état d'àme » de l'artiste.
Dès les temps les plus reculés, les créations de l'art disputent à celles de la nature l'attention de l'observateur : les Athéniens du grand siècle sont plus liers, nous le savons, des chefs-d'œuvre d'Ictinus, de Mnésiclès, de Phidias et de Praxitèle que de leur ciel d'azur et de leur mer étincelante. .Mais remontons jusqu'à Homère : d'où les jardins et les palais d'Alcinoùs tirent-ils leur séduction? Moins assurément de la beauté des fleurs, de la fraîcheur de la verdure et des eaux, que des statues enchantées dont Vulcain a fait don à l'heureux roi des Phéaciens. Vo3'ez le monde sur le bouclier d'Achille : il est là tel qu'il apparaissait à Timagination hellénique, c'està-dire comme l'empire où règne et s'exerce de mille manières
(1) Il est même à remarquer que la langue grecque, si riclie en dérivés de tout genre, n'a aucun ternie pour rendre la notion ln's complexe qu'enferme notre mot « sensibilité ».
l'aclivilé de l'iioniine. Le Bouclier d' Hercule, œuvre dune époque dilîérente, nous olIVe un tableau aux pi'oportions moins simples et moins harmonieuses, mais conçu exactement d'après les mêmes données. Que rencontre-t-on au Tond de la plupart des célèbres comparaisons homériques'? J-es impressions du pâtre et du laboureur, les souvenirs du matelot et du chasseur, impressions et souvenirs conservés et agrandis par la pensée populaire.
Mais veut-on une preuve décisive de cette place éminente que la civilisation hellénique reconnaît à l'homme, à sa supériorité physique et morale, aux facultés merveilleuses, première condition de son infatigable industrie ? On la trouvera dans la mythologie : et telle est l'importance de ce facteur dans la vie religieuse, intellectuelle et artistique des Grecs (1) qu'il est indispensable de nous y arrêter quelques instants.
Quelle fut l'origine du mythe? Quelle est sa véritable signification? Dérive-t-il, comme le veut Max Miiller, d'une sorte de vie apparente prêtée par les mots aux choses, si bien que les phénomènes naturels désignés suus une foule dépilhèles pittoresques auraient pris d'eux-mêmes la forme d'autant de scènes dramatiques? ou faut-il au contraire avec Creuzer et son école se persuader qu'on est ici en face d'un abime de sagesse philosophique et même de science naturelle i2)? La Grèce a-t-elle tout crée; dans ce domaine, ou a-t-elle reproduit à sa manière un fonds plus ancien emprunté à l'Inde, à l'Assyrie et à l'Egypte? Questions dilliciles, dans la discussion
(i)Faul-il rappeler ici qu'aux yeux de Bacon la mythologie était bien supérieure à tous les systèmes philosopiiiiiues de ranliquit(; ?
(2) Déjà, dans l'antiquité, certains esprits (Voir le De mitura cleorum, II, 24) avaient émis l'opinion que la mythologie recelait toute une philosophie de la nature, aussi ingénieuse dans la forme qu"arl»itraire et conjecturale dans le fond.
desquelles nous n'avons heureusement pas ;'i culier ; bornonsnous à conslaler que par nature le Grec (Hail trop amoureux de clarté pour prendre goût aux conceptions llutlanles et mal ébauchées qui ('taienl à la base des cultes de TOrifut. l/liide en particulier, nous l'avons vu, avait senti vivement Dieu dans la nature, poussant même cette identiPicalion jusqu'à absorber l'univers dans la vie divine. — Tout autre est la conception helb'nique, dominée par un principe supérieur d'ordre et de distinction. La même révolution religieuse qui ennoblit l'idolâtrie par l'emploi exclusif de la ligure humaine lerma la plus large issue par où l'homme (je parle de la Coule, non de quelques génies supérieurs) pouvait s'élever jusqu'à la conception d'un monde exclusivement divin. L'esprit grec, à qui le clair-obscur lui-même est antipathique, (jui ne se plait qu'aux notions clairement définies (1), saisissables aux yeux du corps en même temps qu'au regard de la pensée, n'a réussi à mettre ses dieux à sa portée qu'en leur ùlant l'inlinité et le mystère. Kn revanche, si les mytbcs en général témoignent de l'étonnement et pour ainsi dire du tremblement de l'homme en face de la création, les mvtlies grecs nous montrent l'homme se sentant supérieur à la nature, au point de la forcer en quelque sorte à se modeler à son image. Ici nulle croyance à une puissance auguste, secrète, invisible, que l'émoliou du cœur autant que le trouble de l'imagination croit découvrir au delà des choses. Lorsqu'on affirme que le Grec était assez superstitieux, assez porté à tout concevoir sous forme concrète pour considérer la nature entière comme « démoniaque » au sens antique du mot, on oublie que dans sa langue il n'y a pas un seul mot rc'pondant exactement au latin nnmen, expression habituelle de l'action cachée et [lour ainsi dire surnaturelle de la divinité (2). Ce qui caractérise la
(1) Il pièlera jusqu'aux tourbillons et aux tenipôles une l'iJime qui' rimaf^iualiou puisse apprécier, de même qu'il lenlera de revêtir d'une personnalité vivante et agissante ces abstractions que nous nonunons b-s Muses, les Heures, les Saisons, le Sommeil et la Mort.
(2) D'après M. Hild [Le rullc des driiious (huis l'antiijiiiii\ p. iO), landi-^
religion homérique (on en a souvent fait la remarque), c'est que l'humanité, la nature et les dieux y sont associés et confondus au point qu'il est impossible de marquer au juste les limites qui les séparent (l).
Que si maintenant, allant plus loin, on veut déterminer scientifiquement quelle fut la part des impressions venues de la nature dans la tonnalion de cette mythologie si séduisante, la réponse n'est pas aisée. Si nous en croyons des érudits autorisés, les témoignages tirés de l'épopée et des vieilles théogonies d'une part, et de l'autre les affirmations des historiens et des mythologues les plus considérables établissent que l'Aryen émigré en Grèce et en Italie y apporta le naturalisme' qui y subsista à titre de souvenir alors même qu'il disparut comme croyance. Il est assez vraisemblable que les plus anciens mythes grecs, proches parents des mythes sanscrits, exprimaient le jeu des forces naturelles : les phénomènes célestes y tiennent, comme il faut s'y attendre, une grande place (2) ; mais la vue de la mer n'a pas agi moins fortement sur les imaginations. Peuple marin, les Grecs étaient avec elle en contact incessant. Les teintes brillantes qu'elle revêt en Orient sous une chaude lumière, ses nuances fuyantes, ses agitations capricieuses, les flots tour à tour caressant amoureusement la grève ou soulevés violemment par la tempête, tout, jusqu'à l'('cume des vagues, prit forme, tout eut sa lé-
que 6£Ô; répond au dieu anttiropoinorplii(iue et pocticiuo, oyJ.ixwj traduirait « l'idée vague d'une puissance mystérieuse, l'aspiration vers une divinité rationnelle ». Cette thèse nous paraît insuftlsanunenfc établie. — Quant aux expressions liomériques telles que '.'ciLO-àfAT'.o, [i.ivo; Tcjp6ç, ce sont sans doute de simples périphrases poétiques plutôt que raffirniation d'un principe caché.
(1| Lorsqu'au fort de la querelle des Anciens et des Modernes, les adversaires d'Homère reprochaient à ses dieux d'être inférieurs à l'homme en moralité, on croyait avoir suflisamraent expjiqué ce grave scandale en faisant observer que nous sommes ici en présence de forces naturelles personnifiées.
(2) Dans notre pays, des érudits de premier ordre ont fait de sérieuses tentatives pour dégager les incarnations solaires cachées sous les personnages si curieux d'ixion, de Sisyphe et de -ïantalj.
gende (l). Les eaux des sources et des rivières furent invoquées comme des divinités bienfaisantes (2) : on (h-Ii'^-ua à des Nymphes de tout ordre le soin d'entretenir la vie dans l'univers ; les montagnes eurent leurs Oréades, les fontaines leurs Naïades, les forêts leurs Napées, les arbres leurs Dryades et leurs Ilamadryades ; les vents furent personnifiés dans Borée, Zéphyre et les Harpies. Mais ni les textes conservés ni les conclusions qu'ils autorisent ne nous montrent un vrai culte de la nature, régulièrement organisé et uniformément répandu sur le sol hellénique. Si des traces encore visibles de celte antique conception se rencontrent dans certains épisodes des épopées homériques, les plus anciens monuments que les hellénistes puissent consulter, ces traces elles-mêmes, si rares, si efïacées, permettent de mesurer le changement qui s'était dès lors opéré dans les esprits. Le naturalisme pur, c'est-à-dire l'adoration des choses inanimées et des forces qui s'y manifestent, est une véritable exception dans VIliade où les dieux, revêtus de formes humaines, doués de facultés humaines, animés de passions humaines, beaux de toute la beauté des races héroïques, ne cessent pas d'intervenir au milieu des hommes. « A part sa foudre, Jupiter n'a plus rien conservé dans Homère pour rappeler que ce dieu fût d'abord l'atmosphère où respirent tous les êtres vivants, le lirmament sans bornes qui contient tous les astres : il a perdu presque tous les caractères de ce mythe météorologique dont se souvenait le vieil Ennius quand il a dit :
Aspice hoc sublime candens quem invocant omnes Jovem» (3).
Dans l'étrange épisode conjugal entre Jupiter et Junon au
(1) Les noms mêmes donnés par Ilûsiode aux gracieuses ISéréides, Galênè, Glaucê, Cymopolia, Cymottioé attestent avec quelle délicatesse la poésie ancienne avait noté et rendu les divers aspects que présente la mer.
(2) Cf. Maury, lieliQions de la Grèce antk/ue, I, p. MU et suiv.
(3) Laprade, p. 311. — Cf. C. Sortais (///es el Iliade, p. 3071 : « La
XIV° chant deV Iliade on peut également soupçonner un symbole du rapprochement du ciel et de la terre, condition de la vie végétale à la surface de notre planète. C'est ce que traduisent encore au siècle d'Auguste, quoique avec moins de conviction que de talent poétique, les beaux vers de Vir-
gile
Tum pater omnipolens, fecuudis imbribus n'ilier, Conjugis in gremiuiii lœUo descendit et omnes Magnus alit luagno comniixtus corpore fétus (1).
Sans doute l'impression sera dilîérente, si de V Iliade on passe à la Théogonie. Ici les vestiges du naturalisme primitif sont incontestablement plus apparents (2): les dieux d'Hésiode, sauf exceptions, touchent de plus près à la nature que ceux d'Homère: avant eux, la matière universelle existe sous la forme du chaos éternel : au-dessus d'eux, la force universelle
.Nuit et le Jour gardent dans Homère l'épithète caractéristique de « sacrée », l'Aurore, la Mer et la Terre, celle plus significative encore de (t divine »... Poséidon est appelé quelque part « celui qui entoure la Terre » : Zeus a son cortège d'attributs physiques, <( dardant les éclairs », « lançant la foudre», « amassant les nuées », « pluvieux », « tempétueux » ; qualiticatifs obstinément accolés à son nom par un lien tout traditionnel. » — De même, au v^' siècle, Euripide (fragm. 869 et 0:i:i) n'Iiésitera pas à assimiler Jupiter à l'élher.
(1) Gcor<jifjucs, II, 32;; ; cf. Lucrèce, 1, iiil. — Ce serait peut-être ici le lieu d'instituer un parallèle entre la mythologie romaine et la mythologie grecque, si voisines sur certains points, si éloignées sur d'autres. Quelques mots nous suffiront. Dans le Panthéon romain, où tous les actes de la vie, tous les instants de la durée sont sous la protection de dieux spéciaux, où toutes les émotions (la Crainte, la Pâleur, la Vengeance, etc.), toutes les vertus eurent successivement des autels, on ne rencontre guère pour présider aux phénomènes naturels que des divinités rurales d'ordre très inférieur (Vertumne, Paies, Flore, etc.). Les grands dieux eux-mêmes demeurent à l'état de puissances abstraites et reçoivent des épithètes tirées du monde moral (Jupiter Shilor, Jiino Monela, Mars Giadicm, IJacchus Lihcr, etc.).
(2) Des matériaux anciens s'y mêlent à des éléments relativement modernes, imaginés par les philosophes ou reliefs de traditions locales.
SOUS la forme du destin inex(>ral)lo. Peul-rlre même laut-il renoncer à trouver dans toute l'antiquité grecque, avant l'crc qu'on peut appeler philosophique, une personnification plus approchante de ce qui est pour nous la nature que la i'?.".a d'Hésiode il), la terre au vaste sein enfantant successivement Ojpavd; ou le ciel, les montagnes, la mer, llj'périonel Phébé, c'est-àdire le soleil et la lune, sans parler des Géants et des C3'clopes, personnages aux proportions fantastiques qu'on croirait calqués surles dieux de la légende indienne. Ce n'est pas trop s'avancer que d'y voir la représentation tout ensemble de la fertilité inépuisable du sol terrestre, et des forces déchaînées qui s'y donnaient carrière aux plus anciennes périodes géologiques (2). Le monde naissant avait offert le spectacle d'une confusion prodigieuse : ce fut au prix de crises violentes, de bouleversements redoutables, vraisemblablement contemporains des premières générations humaines que triomphèrent enfin l'ordre, la beauté, l'harmonie. Ces divinités bizarres et anormales, que le poète ne cherche ni à expliquer ni à comprendre, ont disparu promptement, l'histoire eu fait foi, de la pensée et du culte de la Grèce : elles choquaient ti'op ouvertement cet amour de la mesure, trait distinctif du giMiie hellénique.
C'est ainsi qu'après la Terre et le Ciel que n os 3'eux contem[)lent, Cronos et Rhéa qui président au temps, c'est-à-dire au développement régulier des êtres, ont déjà un caractère presque rationnel. Quant au procédé imaginé pour rattacher ces dieux les uns aux autres, il n'est pas pour surprendre : selon la remarque très judicieuse de M. Zeller, le g('nie grec était trop naturaliste, trop polythéiste pour concevoir comme
(Ij Homère la fait intervenir dans une double formule de serment, mais sans lui attribuer de rôle précis et déterminé.
(2 « Seltsam ist dièse zweifache Slellung der Tri gewiss, docli aber aus ihi (111 Wesen geniigend zu erkUeren. Denn da die Erde neben deni unermesslichen Segen, den sie spendet, auf der andereu Seile aucli ebeuso furclitbar ihre Maclit offenbart (so dass die verschiedenartigsLen N\esen, wie Nymphen und Typliaîus ihrem Schoosse enlstammen konnten), so lag aine Doppelstellung der Gœttin den Olynipiern gegeniiber nabe. » (Drexler)
86 envi'. II. — LA NATURE ET LE SENTLMENT POÉTIQUE
Zoroaslre el les Juifs, l'univers avec tout ce qu'il renferme appelé à Tètre par la simple parole d'un Créateur; images de la création mobile, les dieux helléniques devaient en partager les vicissitudes (1). Empruntée à l'expérience, l'idée de génération se présente comme l'accompagnement obligé de l'anthropomorphisme, l'our le petit nombre des sages et des penseurs ces généalogies divines (2), que le vulgaire avait le tort de prendre au pied de la lettre, pouvaient très bien n'être qu'une figure, une métaphore, une forme de langage dont nos habitudes modernes ont conservé des traces (3).
A cette première conception s'en joint une seconde, empruntée directement au souvenir des révolutions politiques qui s'étaient succédé durant les premiers âges de la Grèce. Pour l'éclat et l'énergie des peintures, la Théogonie n'a rien de comparable à la révolte des géants contre Jupiter, à cette Titanomacliic (i) dont le sauvage tumul:e est l'image ou l'écho des bouleversements volcaniques et des cataclysmes terrestres dont furent ti'moins les premiers âges du globe ')). L'ima-
(1) Conception di'jà loiignement développée par Maury.
(2) Les incidents plus qu'étran^'os dont elios sont semées représentaient, d'après l'épicurien Métrodore, les diverses combinaisons des éléments au sein de la nature. « Physica ratio non inelegans inclusa est in impias fabulas », comme s'exprime IJalbns dans le De iialiira deorum{U, 24).
(3) Ne disons-nous pas tous les jours que la « solitude enfante la tristesse », que » la prospérité engendre l'orgueil », que « l'oisiveté est la nii"'re de tous les vices », etc.
(4) Vers ()78-79;i. Il est assez r»Miiar(iuablo dii constater ([ue les traits principaux de ce combat se relronviMil dans la lutte enire le génie du
' bien et celui du mal, <l'a|)rès Zoroastre.
(ij) Pour comprendre i)leinem('iit cette partie de la mytlndogie grecque, il semble qu'il faille avoir vu de ses yeux l'âpre et sauvage nature à laquelle nous en devons le tableau. Veut-on les impressions d'un témoin oculaire ! « Je songe à la révolte des Titans s'efl'orçant d'escalader l'Olympe et renversés par la l'oudre de Jupiter, quand je considère ces monts bouleversés de la Tliessalie et de la Pliocide. ces rocs encore fumants et liérissés comme une éternelle menace contre le ciel, quand je sens gronder encore et s'agiter le sol soiis mes ])ieds, comme si les lils vaint'us des Titans conlinnaient à jeter aux Olympiens un déli sui»réme. Ici toute cette vieille tiiéot;onie ne paraît plus une
iiination qui a dicté ces pages dignes de Millon manque peutêtre de brillant et de grâce; à coup sûr, ni la vigueur ni le iirandiose ne lui l'ont di'faut. Et qu'est-ce que la victoire de l'Olympe, sinon l'éclatante affirmation du triomphe de l'intelliiience sur les puissances fatales du monde matt-riol? (1)
Mais comment de ces vieilles divinités qui clic/, les antiques Pélasges n'avaient pour images que de grossiers simulacres, des pierres brutes, des troncs d'arbre, la Grèce a-t-elle passi', aux conceptions idéales qui respirent dans les drames de Sophocle et sous le ciseau de Phidias ? C'est cr qu'il est aisé d'expliquer.
Autrefois comme aujourd'hui, mais plus particulièrement au berceau de la science, où les analogies jou»Mil un rôle si considérable, l'homme a un penchant naturel à juger les phénomènes du dehors à la lumière de ce qu'il a découvert en lui-même : il se refuse pour ainsi dire à comprendre la vie sous une autre forme et dans d'autres conditions que celles qu'il surprend en sa propre personne (2). Et nous-mêmes, héritiers de tant de siècles de civilisation, résistons-nous toujours à la tentation de prêter à la nature nos sentiments, nos dédains ou nos sympathies, nos joies et nos tristesses?
fantaisie de l'imagination, mais une histoire de la nature qui jadis aurait révélé à la poésie ses secrets » (Benoist, Disc, d'ourcrtiire <hi cours de iitt. rjrccque à la Sorhonnc, •iSo'i).
(1) Ce qui, peut-être, offre le plus d'intérêt au lecteur moderne dans la suite de la Thcogomc, c'est précisément la traduction en langage poétique de la transformation qui s'est graduellement opéiée dans les idées de la race hellénique. A la religion primitive essentiellement naturaliste se substituent peu à peu des croyances plus relevées, un culte plus épuré. C'est ainsi, par e.xemplë, que le règne de Saturne prépare celui de Jupiter dont la première épouse sera M/,':'.; ou la sagesse, et la seconde ©èjJLt; ou la justice suprême, l'ordre universel. Les dieu.\ psychiques héritent des attributs et de l'autorité des anciens dieux cosmiques.
(2) Lorsque des mythologues tels que M. Otto Gilbert, al'lirment que toutes les conceptions mythiques des Hellènes sont sortis, sans aucune exception, du spectacle de la nature, ils devraient tout au moins ne pas oublier l'étroite et pour ainsi dire indissolul)le association entre ces divinités de tout ordre et l'anthropomorphisme.
Au surplus, si comme les peuples jeunes ou s'en tient aux apparences, comment refuser la vie à la nature? r<'a-t-elle pas, en effet, le mouvement dans l'eau qui ruisselle à la surface des continents, ou s'agite à la surlaco des mers, dans les vents qui parcourent l'espace comme des voyageurs infatigables (l)? N"a-t-elle pas les attractions puissantes des corps lès uns vers les autres et ces lois de la gravitation qui président aux révolutions })Ianétaires? N'a-t-elle pas les merveilleuses ascensions de la sève dans le brin d'herbe de la prairie aussi bien que dans le chêne de la montagne ? Le monde végétal nescmble-t-il pas mourir en hiver pour ressusciter au printemps? La pierre même et le minéral n'olfrent-ils pas à notre curiosité les groupements synK'triques de la cristallisation, les propriétés surprenantes de l'ambre et de l'aimant? Voilà comment, au premier ('veil de la pensée, l'homme a projeté partout dans la nature la vie, tout à la fois cause et symbole de sa force. Le polythéisme antique atteste la vivacité avec laquelle a été observé et senti le jeu des forces de tout genre qui interviennent dans la création.
Or, le type de la vie en nous^ c'est l'àme, Tàme que les anciens, faute d'avoir approfondi la distinction entre le corporel et le spirituel, ont constamment regardée comme le principe vivifiant par excellence, comme la source et l'explication nécessaire de tout mouvement (2). Dès lors, quoi de plus logique que de personnifitM' sur le modèle de l'àme toutes les forces en action dans la nature? Que le génie pot'liquc et artistique apparaisse: d'une religion naturaliste il fera sortir Éjans peine une religion anthropomorphique, où tout sera ramené aux conditions et aux proportions humaines : les philosophes eux-nu^mes, sauf de rares exceptions, devront entrer
(1) Iliade, XV, (120 : Xr^iort àvîatov Xa'.'ir,pà y.iAvJ)x.
(2) Aussi l'aftpclaiciil-ils volontiers àciy.ivr^To;; et a'Jxo-/.(vT,To;. — l,es rtymologies du Cnili/lc sont quoique pou fantaisistes : du moins elles ont le mérite d'être l'écho des idées alors en cours. Or, l'ialon donne comme racines à 'Ir/j, les deux mots oSji; et s/e; ou o/i~., u ce qui maintient, ce qui Iransportc la nature ».
LA MYTUOLOGLE 89
en accommodement avec la foi populaiio. l'^l comme il y a en nous ces deux hommes que Platon connaissait si bien, l'un dominé par ses instincts sensuels, l'autre attiré vers les sphères idéales^ la nn^tholoj^ie grecque a incarnr dans les satyres l'énergie capricieuse de la végétation, les lormcs lieurti-es des rochers, les instincts sauvages des animaux qui les \rrquentent, tandis que les Nymphes et Diane, la chaste déesse, personnifient de la façon la j)lus heureuse la grâce des eauxlimpides, la fraîcheur des vallons solitaires, les senteurs fortiiuintes de la montagne, la Hère indépendance de la vie agreste. Une fois entrée dans cette voie, l'imagination grecque s'est donné pleine carrière, sans doute avec plus d'art, plus de sens esthi'iique, avec un instinct plus marqué de mesure, de clarté et d'harmonie, mais avec autant de lihorlf' (jurriniaginatioa orientale. (Test le tour d'esprit des populations bien plus encore que la diversité des sites ou l'opposition des climats qui a décidé des divinit('s reconnues et honorées dans les diiïerentes contrées du monde helh'uique. Au reste, « en transformant ainsi la nature, les Grecs ne faisaient que lui rendre ce qu'elle leur avait donné. La vie du dehors était venue à eux pleine d'images et de sensations : elle sortait d'eux et elle retournait aux choses pleine de dieux (1) ». De cette explication concrète à la conception moderne plus abstraite, au mouvement conçu comme le résultat de forces sans cesse invoquées et néanmoins toujours mystérieuses, il v a progrès, non parce que les causes sont mieux connues, non parce que l'esprit humain a pass(' du surnaturel à une explication naturelle (2),
(1)M. Ckoiset. — On reconnaît l'adage attribué à Thaïes ol tant de fois répété après lui: "Utts -rpÔTOv l'.và Oîwv râvia cTva:'. -rtlr^pf,. Arislote se l'approprie en substituant simplement au motOior/le mot -i/'j/ri;. — .\e nous imaginons pas, d'ailleurs, que les conquêtes de la science aient absolument et définitivement triomphé de celte liabitutlc iiien taie : qu'est-ce, par exemple, que le Panne (le l'arhre de Laprade, sinon l'éloquente expression de la fusion de l'Ame humaine avec les choses '.'
(2) Les savants contemporains qui ne veulent voir nulle part Dieu dans la nature ne se trompent-ils pas, en un sens, plus édangemen t encore que le (!rec idolàtie qui la divinisait avec si peu de scrupule?
mais parce que le mystère est envisage plus en face.
Et ici se pose une question dun indiscutable int«'rêt. Le sentiment et l'inlellijience véritables de la nature chez les Grecs ont-ils gagné ou perdu au triomphe de leur mythologie ?
Sans doute, à première vue, le polythéisme agrandissait la création en l'enrichissant d'une mullitude de ligures radieuses, dont le brillant cortège forme au milieu des forêts^ sur les Ilots, au fond des vallées et sur les montagnes comme un chœur de danse et de musique perpétuelles, compan' parBeulé à un immense et magiiilique tissu de fictions enlaçant l'univers entier dans un ri'seau d'or et de lumière. On est allé jusqu'à dire que la poésie de la nature est là tout entière et qu'avant Homère, la mer immense, le ciel éloilé, la lune aux ndlcts argentés, le soleil aux traits de flamme n'avaient rien dit à riiomme : c'est le paganisme qui, en évoquant Ilypérion, la blonde Phébé, Neptune, Amphitrite ou Nérée, a poétisé l'univers, jamais plus imposant qu'au temps
où le ciel sur la terre Vivait et respirait dans un peuple de dieux.
On nous permettra d'avoir un autre avis. 11 suHit, en effet, de réfléchir pour comprendre que c'était là en réalité non pas enrichir mais dépouiller la nature, lui enlever sa vie propre, son rôle véritable, si admirable quand on considère la merveilleuse harmonie de l'ensemble, rôle f|ue le polythéisme fractionnait à Tinlini entre une multitude de personnages factices (1). i^es dieux grecs qui lemplisseut le monde visible y éclipsent de leur Ininiaine beauté la splendeur proj)re de la création ; ainsi se trouvait brisé et irrévocablement brisé le lien cacbé des êtres, qui oblige b' plus humble comme le plus
(1) Il est singulier que la raison n'ait pas fait entendre beaucoup plus tùt les protestations de Cotla dans le I)c naluva dcorinn (III, t'.\) : « Neptunum esse dicis, Balbe,animum cumintelligentia per mare pertiiientem.Ideni de Cerere. Islam aulcm intelligenliam aut maiis aul terrœ non modo compreliendere animo, sed ne suspicione quidem possum attingere. »
grand de plonger par toutes ses racines dans la vie j;éQ(U"ale, sa première raison d'existci' étant dans sa corrélation constante avec le tout infini.
Ce que la vraie poésie eut à en soutTrir, un philosophe va nous l'apprendre : « L'anthropomorphisme avec ses dehors séduisants et son éclat suporlîciel est un système lunesteà la poésie. Son apparente libéralit»' cache Tétroitesse et l'exclusivisme. Faire entrer la nature dans le monde humain, c'est la détruire. La m vthologie grecque a tué la nature et tué la V('ritable poésie, celle qui nest pas une fantaisie exécutée sur des motifs brillants dont l'homme est toujours et invariablement le thème... Les Grecs ont compris que la matière ne suflit pas à ex[)liquer le monde. Ils ont senti la vie tressaillir autour d'eux, se glisser dans tous les pores de la masse, la pt-nélrer, la mouvoir, lui donner une voix et une ùme. Mais leur imagination trop éprise de clarté pour consentir à se laisser envelopper de nuages, trop nette pour rien concevoir sous des traits indécis et llottants, n'a pas su refléter les nuances inliniment variées de la nature (I)... ^»e pouvant se représenter en elles-mêmes les forces naturelles, ils en ont fait des génies ou des dieux
(1; Elle a songe avant tout à se peindre elle-raême : c'est même de quoi l'ont félicitée certains apologistes de la mythologie classique : écoutons ruii dos plus ing-'nieux, G. Benoist: « Si pour un re^'ard superficiel elle semble distraire de la contemplation de la nature et lui oter sa vérité en lui ôtaut sa solitude, en réalité, lorscju'on pénètre au contraire dans son sens profond et mystérieux, on s'aperçoit qu'elle est toute inspirée par l'instinct le plus vif des spectacles du inoilde physique. Etudiée de près, elle nous laisse entrevoir à travers ses allégories et ses personnifications hardies et merveilleuses les phénomènes naturels tels que les comprenaicntdesesprits ignorants et naïfs, sous le charme de la sympathie ou la fascination de l'épouvante. » Pareille exégèse est-elle aussi exacte que séduisante? En tout cas. je crains qu'elle ne soit singulièrement rétrospective. De bonne heure, le sentimeni mobile a ])ris la consistance d'une croyance, les impressions individuelles ont été coulées dans un moule uniforme. Dans ces di\inités de tout ordre, renonçons à chercher une peinture exacte et sincère de la réalité. Ce sont des fictions et des ligures tradilionnelles, lixées par les descriptions des poètes et plus tard par le ciseau des sculpteurs ou le pinceau <les céramistes.
92 CllAP. II. — LA NATURE ET lE SENTIMENT POETIQUE
par une sorte de retour au fétichisme primitif... ^ oyez ce clirne : la vie de cet arbre ne lui appartient plus : c'est une dryade. L'imagination est satisfaite, mais l'émotion disparaît. La nature ne reçoit les honneurs de l'apothéose que parce qu'elle est morte. Tout ce qu'il y a de spontané dans les choses s'en relire peu à peu et va peupler l'Olympe. Le monde a -ardé Sa forme, mais l'àme est partie (1). » Tout à l'heure il nous paraissait excessif que partout le Grec eût aperçu et plar(- une àme : on voit avec quelle faciliU' le reproche contiaire lui a été adressé.
En veut-on une preuve spéciale? Qu'on considère la mer, « cette chose qui confond l'esprit, ce symbole visible de l'Eternel inconnu ! elle est devenue Neptune, avide, turbulent, robuste, vindicatif, aveugle dans sa force, admirablement dessiné d'ailleurs pour exprimer ce qui peut être rendu par des actes humains de cette vie merveilleuse de l'Océan. Au lieu de l'Océan lui-même, c'est donc la figure de Neptune qui posera devant le poète ; c'est elle qui cachera la mer immense, <jui traduira sur sa physionomie grandiose mais limitée toutes les passions qui agitent la face terrible et sans bornes de la mer... En présence de la tempête mugissante, vous tous qui n'êtes pas Homère, mais qui voyez la nature avec votre cœur au lieu de la chercher dans les fables grecques, n'auriez-vous pas à nous dire quelque chose de plus profond et de plus religieux (2)? »
Le ])oète antique avait-il à décrire un site, à céh'brer une contrée? Athènes n'était pas seulement la cité de Minerve, c'était Miuc've elle-même : Thèbes s'incarnait dans la nymphe Thèbê.
(I) M. Breton, Lu itocsie plilln^opjiiiiue en (hu'c.e. p. S7. — Lamartine di'jà, se plaçant, à un point de vue analogue, s'rtait vanli' « d'avoir fait \v premier descendre la poésie du Parnasse et doiuié à ce qu"on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les Ulires mêmes du cu'ur de l'homme, touchées et émues par les innonihiables frissons de l'âme et de la nahue. »
(2i Lapiîadk, p. 'M'.^. — CI". CiiATEAriiRiAM), Gniic du cliris/inniKiiic, 2" partie, livre IV, cli. i.
Le seul nom (le ces villes éveillail inimcdiatemcnt dans lapons('e une forme plastique avec le bouclier, la lance, l'i-gide ri la couronne au front. Sans doute, grâce à un état dame tout spécial, les plus heureusement doués ont réussi àunirla nature et la mythologie, l'impression sensible et les souvenirs de la lable, et à faire de ce mélange un tout où leur esprit, si souple et si mobile, court sans cesse d'une de ces régions à laulre. Ainsi procèdent non seulement les poètes contemporains de lu naïveté des premiers âges, mais encore les grands tragiques ot jusqu'à cet Aristopliane si irrespectueux envers l'Olympe. A des émotions véritables ils associent sans hésiter et même avec un empressement qui nous choque des réminiscences mythologiques déconcertantes pour notre goût moderne: voyez plutôt les premiers vers delà toucliante prière qu'lphigénie adresse à son père. Je ne veux point prétendre que l'Aurore aux doigts de rose d'Jlomère ou l'Aurore aux sandales dor de Sapbo ait absolument caché à ces poètes ou à leurs contemporains les splendeurs de l'aube matinale : mais il est certain que, grâce à ces fictions, la vraie nature tendait à s'effacer derrière une autre nature toute artificielle, sur laquelle le sentiment, pas plus que la science, n'avait de prise véritable, une nature que l'imagination avait d'ailleurs arrangi'e et transformée avec assez d'habilet(' pour que la raison captivée n'ait songé que bien tard à briser le charme et à déchirer l'illusion. La nature, en tant que génératrice des choses, avait disparu : la philosophie la retrouvera; ce sera la partie fa plus importante de notre tâche de raconter ses efforts pour secouer le joug enchanté de la légende populaire et restituer à l'intelligence ses droits compromis.
Quoi qu'il en soit, et maigri' toute assertion contraire, un fait est facile à établir (1). Considérée dans ses riipporls avec la sensibilité comme avec l'intelligence de l'homme, la nature
(1) Pour soutenir cette tlièse, il n'est même pas iiidispensalile de répéter à la suite do romantiques tels que Chateaubriand : « La mytliologie, peuplant ruiiiveis d"éli'yants fautùines, ùtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. ».
94 CHAP. II. — LA NATURE ET LE SEiNTIMENT POÉTIQUE
ne pouvait que gagner à l\'vanouissement progressif de l'élément parasite qui l'avait envahie (i) ; voilà pourquoi les poètes anciens eux-mêmes n'ont jamais mieux senti ni mieux traduit son charme intime, ils ne l'ont jamais décrite avec plus de bonheur que lorsqu'ils se sont mis directement en face d'elle, laissant dans l'ombre ou supprimant résolument ce cortège de personnifications et de divinités de tout genre dont la fantaisie l'avait remplie.
C'est ce que les pages suivantes mettront en pleine lumière. Il nous a paru que, dans une étude de l'étendue de celle-ci, il serait illogique de passer sous silence des témoins aussi illustres et surtout aussi qualifiés qu'Homère, Sophocle et Virgile : la haute poésie en effet va rejoindre la haute philosophie, et comme on Fa dit très justement, sur les sommets de la pensée se donnent rendez-vous toutes les maîtrises de l'esprit humain.
Pour savoir ce que l'antiquité classique a pensé de la nature, quelle part elle lui a faite dans ses idées et dans ses sentiments, après avoir examiné sa croyance et son culte, il n'est que juste d'interroger ses poètes (2).
Tout a été dit, et depuis des siècles, sur le mérite d'Homère :
\\) Que l'on compare même superficiellement aux chefs-d'œuvre de la belle époque les productions de l'école alexandrine, où l'inspiration appauvrie prend sa revanche dans une prol'usion accablante d'allusions et de souvenirs mythologiques : le contraste saute aux yeux.
(2) Il est superflu de faire remarquer qu'il ne s'agit nullement ici de reconmiencer une tâche dont se sont acquittés tant d'esprits éminents, et d'apprécier les poètes grecs et romains au point de vue de l'éclat ou de la mélodie de leurs vers, des beautés littéraires de leurs descriptions ou de la richesse de coloris de leurs tableaux. Môme dans cette partie de notre travail, nous nous efforcerons de conserver à nos réflexions un caractère en rapport avec le titre de notre ouvrage.
c'est avec raison qu'en lui empruntant une de ses plus ruaj;nifiques images, on a représenté les poètes de la Grèce suspendus à ses chants comme les dieux de l'Olympe à la chaîne d'or de Jupiter. Ce qui nous intéresse particulièrement dans ses deux épopées, c'est qu'elles expriment ce qu'il y a do vraiment spontané, de vraiment original dans le génie hellénique.
Or, comment la nature a-t-elle parlé à Homère? sous quels aspects s'estelle révélée à lui? sous quelles couleurs lui-môme s'est-il plu à la peindre?
Remarquons tout d'abord qu'il no la connaît pas sous le nom que la philosophie devait populariser plus tard, ni, ajoutons-le, sous aucun terme synonyme (l). Ces notions de nature, de monde, d'univers, qui reviennent à satiété dans les conceptions et sous la plume de nos poètes modernes, sont étrangères à l'inspiration homérique, familière avec la plupart des détails de la création, mais n'ayant point embrassé les choses dans leur majestueux ensemble. Une telle généralisation, si ce mot est ici à sa place, est nécessairement l'œuvre de la réflexion, et dès lors suppose une époque de pleine maturité.
Qu'on ouvre au hasard r///a^e et VOdijssée: on se sentira promptement en face d'une imagination aussi alerte que féconde, mise en rapport avec le monde extérieur par d'innombrables impressions. La nature inanimée elle-même se reflète presque tout entière, quoique par fragments, dans cette poésie primitive. Ici c'est la nuit avec ses constellations qui par un ciel pur brillent d'un vif éclat dans l'auréole même de la lune ; là ce sont les nuages qui pendant le sommeil des vents
(I) Le mot de ctustc ne se rencontre chez lui qu'une lois, dans 10(/ys.séc (X, 303) : '
...TzôpE (pàp[JLaxov 'ApYEicpôvtr,; ...'AT.'. |xoi cfutTiv aùtoû ÈOSl^î.
Il s'agit de la plante merveilleuse qui doit mettre Ulysse ù labri des enchantements de Circé, et dont Mercure lui explique la iialurc ou plutôt la vertu. — On ne retrouve ensuite le mot que dans le compose'' 'i'jdîÇoo;, joint au mot oJ.a dans trois passages {lUadc, m, iîJ vX xxi, 03 — Odynscàj xi, 301).
s'amoncellent autour des cimes élevées. Voyez-les obscurcir peu à peu la mer qui s'agite avec un sourd murmure ; les vagues frissonnent d'abord, puis, se chassant les unes les autres, viennent se briser avec fracas sur la grève ; bientôt elles se gonflent, se soulèvent, vomissent l'écume et couvrent d'algues tout le rivage. Sur terre l'Eurus etle Nolusdrchainés aballcnl les uns sur les autres avec un grand fracas les hêtres, les frênes, les cornouillers à la rude écorce, déracinent dans le verger l'olivier tout couvert de fleurs blanches, orgueil de son possesseur. Gonflés par les pluies d'hiver, les torrents se précipitent au fond des gorges où leurs eaux s'entrechoquent et tourbillonnent, emportant des quartiers de roc et roulant à la mer avec un épais limon les arbres arrachés à leurs bords. Les averses de grêle fouettent la terre nourricière ; la neige couvre au loin les campagnes, ou au fort de l'été, soudain une colonne de poussière se dresse sur les routes, l'éclair bi'ille, la foudre éclate et la terre ébranlée semble sur le point de s'entr'ouvrir (1). Ainsi les côtés sombres de la nature, et si je puis ainsi parler, ses colères et ses menaces, thèmes pi'éférés des poètes du Nord, le poète de l'Ioni.' ne les a pas oubliés : m.ais s'il les a fait entrer dans ses vers, c'est presque toujours à titre de comparaison.
Est-il nocessaii'e d'ajouter qui' la nature animée n'a pas moins de place dans les tableaux homériques? Tout occupé à peindre le tumulte de la guen-e et les fureurs de la mèli'C, et plus soucieux d'ailleurs de rendre les mouvements que d'analyser les sentiments des combattants, le poète se souvient d'avoir contemplé les combats que les oiseaux de proie se livrent au milieu des airs quand la jalousie ou la faim les met aux prises : il a vu « les lions des montagnes, nourris par leur mère dans l'i-paisseur des forêts profondes, ravir les bœufs, les grasses brebis et j-avager r('table du laboureur jusqu'à ce qu'eux-mêmes, atteints du fer aigu, périssent sous
(1) Voir l'ouvraf^e de Bouiiot {Etude sur l'Iliade (rHuinérr, p. 3.']8) auquel nous avons fait plus d"un emprunt dans ce rapide résumé.
la main des hommes X) ; il a été témoin de \ou[)> dévorants déchirant un cerf à hi haute lanmre : « alors ils vont eu troupe au bord d'une source profonde : leur hinj^ue mobile bipe la noire surface des ondes, tandis que de leui- bouclie coule encore le san^ du carnage » ; il a reizardi- à l'arrière-saison « les nombreuses légions d'oies sauvages, de grues et de cvunos au Ion:: cou voler en se iouant au-dessus des Ilots du Cavstre,agitei' leursailes et cherchera se dcvancoren poussant des cris qui s'entendent au loin dans la campagne ».
Choisis entre cent autres, ces exemplesmontrent avec quelle complaisance les yeux du vieil aède se sont ai-rètc's sur les scènes indi'liniment variées de la vii' rurale dont la poésie a constamment aim(' à s'inspirer (1). On le veria même, au grand scandale de la pruderie classique, comparer le radeau d'Ulysse, ballotté par la mer en courroux, à un fagot de broussailles secom- on tous sens dans un cham[) par le vent d'hiver, ou Ajax faisant lîèn^ retraite devant un ennemi dix lois supérieur en nombre à « l'âne pénétrant dans des guérets chargés de moissons, malgr(' les etïorts des enfants qui le retiennent, et dédaigneux des coups que cette troupe impuissante fait pleuvoir sur lui, ne se retirant qu<' rassasié d'épis ». C'est que le domaine tout entier de la nature était ouvert à ces g('nies de la première antiquit(' : ils s'en allaient puisant partout leurs similitudes et leurs images, sans être inquiétés par les scrupules de ce que l'on appelle un peu abusivement « le bon goût » ; il n'avait pas encore été décidé que tel objet de la nature serait noble et tel autre vil, ni qu'un
(1) Telle raétapliore justement célèljre des âges suivants a dans Homère son premier modèle. Que de fois, par exemple, n'a-t-on pas cité le beau mot de Périclès dans son oraison funèbre des guerriers athéniens: « Lannt'e a perdu sou printemps ». Or n'est-ce pas un ressouvenir de cette gracieuse comparaison : « Imbrius tomiia comme le frêne abattu par l'airain sur la cime dune montagne et recouvrant le sol de son tendre feuillage » ( Iliade, xiii, 178). 'Eor/.E ok oJjTztp jjvaÀYwv Tw oÉvop4J TO'.a-jTz î'.pr.y.iva'., écrivait dans son admiration un des plus anciens commentateurs.
98 CUAP. II. — LA NAl-aRE ET LE SENTIMENT l'OÉTIQUK
brovot de poésie serait décerné à certains êtres, tandis que d'autres ne méritent qu'oubli ou mépris. En revanche, le réalisme contemporain cùl inrailliljlement révolté le vieux poêle habile à découvrir jusque dans les scènes les plus familières quelque aspect noble ou charmant, gracieux ou lier, symbole ou écho de l'existence humaine.
De même qu'un voyageur curieux et avisé, venu dans un pays pour y étudier la langue, les mœurs et les habitudes sociales, ne peut s'empêcher de noter en passant les détails les plus saillants du paysage, de même Homère tout en prenant plaisir à se remémorer les divers spectacles de la nature, ne s'attarde cependant pas à les décrire: ses peintures, les citations précédentes en font foi, se bornent à quelques traits sobres et rapides qui leur donnent toute la précision, toute la vigueur d'un bas-relief et les maintiennent dans une exacte <'t heureuse proportion avec l'idée qu'il faut éclairer, ou la situation qu'il s'agit de dépeindre. Dès son berceau, la poésie grecque a refusé de se laisser absorber ou même simplement dominer par la nature qu'elle aimait un peu à la façon de Pascal, sans l'oser dire. Le sentiment, étranger à la rêverie moderne, se contente d'une courte allusion, parfois se ramasse en un seul mot: l'esquisse remplace le tableau. Un simple qualificatif (i) suffit le plus souvent au poète non pour donner une vision distincte et complète d'un site quelconque, cit('', fleuve ou montagne, mais uniquement pour aider la pensée à s'en faire une image sensible, plus ou moins conforme à la réalité. D'ordinaire, les enfants n'aperçoivent que l'aspect général des choses: c'est l'ensemble qui les frappe, c'est de Tensemble qu'ils se souviennent: les détails leur échappent. 11 n'en va pas autrement des peuples enfants.
Ici un philologue ne manquerait pas d'intervenir pour faire remarquer que la langue poétique des Grecs était merveiflcu-
(1) Ainsi 'YXr;î7cra (nXi/.o:;), Isaisivr; ('E|aaOÎDt), iptSwXo; {<t>0-y.), T.z-zpr,t<y<jct (AUX-!;), TroX'>/.vrj|jio; ("ETUovâç). -rjl-j-y,[poyj (efa^r,), •jT'jXu — i-
sèment apte à exprimer de bA\vs sensations, frappantes encore quindécises. IVotrc logique exige que chaque fragment d'une idée composite ait un terme particulier qui le traduise : au contraire, ce bel idiome de la Grèce antique savait créer des composés où plusieurs impressions en se mêlant rendaient à l'imagination les choses elles-mêmes dans leur naturelle confusion. En une épithète unique, les Grecs excellent à condenser ce qu'ils ont éprouvi^ le plus vivement en face d'un grand spectacle, d'une scène sublime de la nature : épithète généralement sonore, pleine de majesté ou de grâce, ayant le charme spécial des paysages crépusculaires dont les lignes sont vaporeuses et qui n'en plaisent que davantage. Nous peignons les choses avec plus d'exactitude, les connaissons-nous mieux? et surtout en donnons-nous une impression plus vraie? N'allons pas croire cependant que l'habitude de cette pr('cision, on pourrait dire de cette concision poétique, ait banni entièrement des épopées homériques les descriptions qui chez des écrivains plus n'cents occupent une si grande place. La peinture des jardins d'Alcinoïis (1), celle de la grottti de Calypso (2), ou de l'île des Cyclopes (3), peuvent passer pour des modèles du genre : plusieurs scènes du bouclier d'Achille sont une naïve reproduction de la vie rustique avec les sensations qui lui sont propres, rendues dans toute leur simplicité, mais aussi dans toute leur plénitude. Jamais cependant la nature n'est peinte en elle-même et pour elle-même : comme plus tard Socrate, Homère aurait pu dire : « Les forêts et les champs n'ont rien à m'apprendre et je ne puis profiter que dans la société des hommes ». Si le monde extérieur a sa beauté, c'est parce que l'homme y vit et y donne à toute chose son sens et sa valeur : images, comparaisons, tableaux ne sont pour le poète épique qu'éh^ments accessoires, dans une subordination constante à l'égard de la pensée {D. Dans
(1) (hli/ssée, vu, 110, et suiv.
(2) Odyssée, v, 03 et suiv.
(3) /Wj/ssce, IX, 110 à 124.
(4) « Avec ses niélainorplioses des forces cosmiiiuos on divinités, la
les siècles suivants, les artistes d'abord, et à leur suite les philosophes (1), tiarderont de même lidèlcmcnt pour l'homme toutes les n'ssources de leur grnic, toute la puissance de leur idéalisme.
Créées uniquement en vue de prêter nn cadre à des scènes d'un tout autre ordre, les descriptions homériques sont purement objectives, c'est-à-dire qu'elles ne reflètent que de loin les sentiments du poète ou ceux de ses héros (2). Point de réflexions personnelles s'ajoutant ou se substituant à la réalité : rien qui nous ouvre les perspectives eiïrayaiites ou sublimes de l'infini, et cependant le poète n'y é-lait-il pas amené par son sujet même lorsque sur le bouclier d'Achille, qui est pour lui comme sa carte de la nature, il entreprend de peindre l'espace sans bornes au sein duquel est suspendu notre globe? Or sept vers sans relief exceptionnel lai suffisent pour raconter tout ce que lui a dit l'immensité des cieux, pour traduire ce
mythologie arriMe l'élan poétique qui s"ingénie à donner de la vie aux choses. Les héros d'Homère ont une existence parallèle à la nature : ils n'entrent point en communion avec elle. Ils n'en subissent aucune influence. I.e lieu où ils discutent, où ils combattent, pourrait changer comme un décor au théâtre : leurs sentiments n'en recevraient aucune altération - . (P. Lallemand, A Iraccrs la liftcrafiirc, p. 13.)
(1) Plusieurs esprits éminents s'accordent en etî'et à reconnaître à l'art athénien du V^ siècle une secrète influence sur les destinées de la philosopliio grecque, et ils s'expliquent ainsi avec M. Dauriac ce fait ({ue « l'école d'Athènes s'oppose plus nettement peut-être et plus profondément à la philosopbie hellénique antérieure que celle-ci ne se distingue des ]ihilosophies orientales ».
(2) On a dit, par exemple, que le site où Ulysse fait la rencontre de Nausicaa et de ses compagnes ajoutait au charme de cette gracieuse idylle. La grâce sévère de ces lieux sauvages, les rives du fleuve qui verse ses belles eaux dans la mer au milieu des bois et des rochers, constituent un cadre des plus harmonieux ; mais gardons-nous de croire que pareil choix résulte d'un dessein préconçu. De même on songe involontairement à un épisode célèbre de flcné lorsqu'au premier chant Homère nous représente le prêtre Chrysès marchant silencieux et le cœur brisé au bord de la mer mu;;issante : et cependant si Chateaubriand a reçu en partage, comme l'auteur de r///flr/e, une admirable imagination poétique, pour tout le reste, de l'un à l'autre, quel intervalle !
qu'il a (lu ('prouver en face de ce merveilleux enscinble que, bien des siècles [dus lard, Pythagore allait Ir premier saluer du beau nom de xôjijlo,-. On l'a dit, et toute Ihistoirc de l'art et de la pensée antiques le conlirme, les regards du (Irec ont été fermés à l'innombrable, son cœur à l'invisible. Xi Homère, ce chantre des batailles et des actions ('datantes, ni aucun des poètes qui l'ont suivi n'ont connu l'amour des modernes pour la nature, amour esllK'tique, si l'on peut ainsi parler, fait surtout de molle rêverie et de muette contemplation en lace d'un monde caché derrière celui que les sens nous révèlent. Peut-être toutefois en saisissons-nous une trace discrète et aisément inaperçue dans les vers où le poète oppose la douc»^ clarté des astres aux feux des Troyens qui jettent l'épouvante dans le cœur d'Agamemnon : « Lorsque dans le ciel autour de la lune argentée brillent les étoiles radieuses, lorsque les vents se taisent dans les airs et que l'on découvre au loin les collines, les vallons et les sommets des montagnes, la vaste étendue des cieux se montrant sans voile laisse apercevoir tous les astres, et le cœur du berger se remplit d'all»'gresse (1). » Mais je me déQe du commentateur récent qui, après avoir pavé à ces vers un tribut bien mérité d'admiration, ajoute : « Homère, n'en doutons pas, a rW- plus d'une fois ce pâtre qui, assis au penchant des coteaux et perdu dans l'ombre de la nuit, tranquille enlace des magnificences du ciel oriental, a senti vibrer son àme à l'unisson de la silencieuse immensité ». Disons plutôt qu'il y a dans ce passage une sorte. de pressentiment lointain de tout un ordre de réilexions que la contemplation de la nature n'servait à des races moins jeunes, élevées au milieu de préoccupations religieuses, morales et sociales bien ditlV-rentes; et à ce point de vue, rien de plus exact que les lignes suivantes : « (iCtte joie intime du berger, c'est le sentiment pot-tique à sa naissance : c'est du même coup le dernier terme de la po('sie. I^a sérc-mté atteinte par une douce et profonde (-motion, par une secrète commu-
(1) Iliade, vui, j.i.'i.
nion avec la grandeur cl la beauté, n'est-ce pas pour les estht'ticiens de l'école de Platon le suprême effet de l'art? Mais ce que nous essayons d'expliquer par l'analyse et l'abstraction, deux mots du vieux poète suffisent pour nous en faire sentir l'éloquente et simple réalité (1). » Mais souvenons-nous (juil s'agit ici d'une exception isolée au milieu de milliers et de milliers de vers. Le monde extérieur est évidemment décrit dans l'antique épopée d'une laçon infiniment plus picturale qu'émotionnelle, si Ton me permet cette expression : et sur ce point comme ailleurs, plus que partout ailleurs peutêtre, Homère a donnt- le ton à la poésie grecque presque tout entière ; jusque dans la période alexandrine, aucune transformation notable n'est venue modifier le sentiment de la nature, tel qu'il se dégage de V Iliade ei de V Odyssée.