Hésiode
Postérieur à Homère selon toutes les vraisemblances, Hésiode n'en représente pas moins des traditions plus anciennes qu'il a fécondées à sa manière et non sans génie. Nous avons déjà rencontré sur nos pas l'auteur de la Théogonie : nous le retrouverons ailleurs. Ici c'est au seul poète des OEuvres et les Jours que nous avons affaire, La Grèce reconnaissante apprit de bonne heure à le confondre avec Homère dans une même vén('ralion ; mais entre les deux poètes il n'y a communauté ni d'inspiration et de but, ni de procédé et de coloris.
Avant même l'esprit d'indépendanct' qui animait en Grèce tant de cités rivales, la nature s'était chargée d'établir entre les diverses parties du monde hellénique des oppositions que le génie national sut transformer au moins partiellement en harmonies. Ainsi passe-t-on de flonie et des iles de la mer Egée aux cotes de la Locride, ou méinc simplement de Sparte à Athènes ou d'Athènes à Thèbes, on constate qu'en même
(1) .Al. .1. (iiKAHi), VAndcs mr l(rpo<-sie fjrccquc, p. 210.
temps le sol change craspecl, el l'esprit des populations do caractère. Quelque obscurité qui plane sur la biograpliir d'Ilomère, il est certain qu'il avait vu le jour, non dans l'Attique au sol aride, ni en face de l'austère Taj^gètc dans les vallons pierreux de la Laconie, mais Lien sur les bords enchanteurs de l'Archipel, à Chio ou à Smyrne^ sous ce beau ciel crAsie à peine voile parfois de vapeurs transparentes. En revanche, qu'il est naturel de placer le berceau d'Hésiode dans cette Béotie au rude climat, couverte non de lacs azurés et limpides comme ceux des Alpes, mais de marais que couvre une atmosphère toujours brumeuse,
Bœotum in crasso jurares aère uatum,
entourée de montagnes dont les âpres contreforts lermaient sans doute l'horizon du poète quand il leur empruntait dans sa Titanomachie de si fortes et de si saisissantes images (1). Il nous en avertit lui-même, c'est pendant qu'il faisait paître les brebis au pied du divin Hélicon qu'il a été visité par les Muses et qui! a reçu « une voix divine pour annoncer ce qui doit être et ce qui fut ».
Si la place des brillants récits d'Homère est dans les fêles des princes et leurs festins joyeux (2), Hésiode chante pour le laboureur courbé sur son sillon. Chez lui, au lieu de la contemplation paisible des scènes graves ou plaisantes de la nature, ce sont les réalités prosaïques de la vie rurale qui ap[)araissent au premier plan. « Nation forte et dure au travail,
1) Aux impressions de Beuoist, citées dans une note préct'-dente, ajoutons celles d'Ampère : « Ici le climat est plus rude qu'ailleurs. Les sommets de l'Hélicon rendent les hivers rigoureux et en été interceptent les brises rafraîchissantes. Dans les tristes accents d"Il''siotlp, on croit entendre sémir la poésie exilée de son brillant berceau d'Ionie et l'on comprend pourquoi sur cette terre moins heureuse ello aura un caiactère plus sombre. »
(2) 'Ava0/-';i.3c:a oa'.-ôc, comme s'expiime Homère lui-inènit^ en parlant (Ips chants de Démodocus. — I/auteur inconnu du liuiicllrr illlncule, versificateur de décadence, ne mérite pas de nous arrêter.
104 CnAP. II. — LA NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE
peu faite aux impressions vives, aux aspirations orf^ueilleuses, étroitement attachés aux intérêts présents et à la vie commune, les Béotiens n'étaient pas nés pour celte abondance d'images et de pensées, pour ce luxe d'inventions, de détails fl d'aventures qui distinguaient leurs brillants contemporains des colonies asiatiques (1). »
Et cependant, à l'occasion, la Muse dilésiode trouve pour peindre les objets extérieurs des épithètes expressives, pleines de relief et d'éclat, de même qu'elle sait introduire au milieu de ses prescriptions parfois bien minutieuses des tableaux d'une réelle vigueur, sinon toujours dune touche délicate et Une. Ecoutons le poète nous retracer les frimats de l'hiver : nous nous croirons transportés loin de la dréci' et de l'Orient sous le ciel glacé du Nord. Alais évidemment il cède moins encore que l'auteur de V Iliade au simple plaisir d'observer et d(^ décrire. La campagne à cultiver, le sol à di'fricher, la forêt à exploiter, en un mot les mille occupations laborieuses de la vie rustique ou de l'existence pastorale, voilà ce qui fait le fond des Travaux et les Jours (J).
Malgré tout cependant, on peut glaner dans Hésiode quelques traits charmants, d'autanl [)lus charmants qu'ils sont empruntés de plus près à la nature. La poésie des cham[)s s'est glissée jusque sous la sécheresse des prc'ceptes et les a comme pénétr('S d'une vive senteur : s'agit-il, par exemple, de marquer la lin de l'hiver et le retour des beaux jours ? « Quand l'hiiondelle aux plaintes matinales revient se; montier aux hommes avec le printemps nouveau... quand fleurit le chardon, quand retirée dans la verdure, agitant à
(1) (i GcizoT, MiJnmtdrc, p. 12. — Encore liuil-il l'aire une exception en faveur de cet illustre Béotien qui s'appelle Piudare.
(2) « Ce sont les phénomènes naturels eux-inéinesqui font impression sur Hésiode : (juant aux causes cachées, quant à Tliarmonie inh'ricuie et profonde, en un mot quant à tout ce (jui est au delà de la sensation immi'diate, il n'en a ni le souci ni peut-être même, le soupçon. Voilà déjà un [u'emier aspect des choses cjui n'existe pas pour lui. il y en a un second qu'il ne voit pas davantage, c'est celui du rêve. »
(M. M. ClîOISET.)
grand bruit ses ailes, Tliarmonieuse cigale se répand en accents pleins de douceur. » Mais ne cherchons pas chez Hésiode cette intimité avec la nature qui associe aux joies de l'homme comme à ses peines les êtres inanimés, la mer, les montagnes, les lleuves et les forêts. C'est en agronome, si l'on peut ainsi parler, el non sans une pointe de sensualili'' rustique, qu'il jette les yeux sur la campagne environnante el en particulier sur le monotone horizon d'Ascra, « misérable bourgade, odieuse en hiver, triste en étt', en aucun temps agréable ». Chez Homère, la nature joue le rôle d'un gracieux accessoire, comme dans les tableaux de Raphaid : chez Hésiode, c'est le thc'àtre des rudes et patients labeurs de l'homme (1). A peine accorde-til au laboureur quelques heures de joie durant la belle saison : à peine a-t-il soupçonné ces jouissances sans apprêt des populations rurales que l'inépuisable imagination d'Aristophane dépeindra dans les Acharniens et ailleurs en traits d'une vérité surprenante, en attendant qu'à Rome Lucrèce et surtout Virgile les immortalisent dans leurs vers. En un mot, rien chez Hésiode qui rappelle l'exclamation célèbre :
0 fortunatos nimium,etc.