La poésie lyrique
Pour un Allemand ou un Français du xix*' siècle, fervent admirateur de Cœthe ou de Hugo, po(''sie lyrique est synonyme d'effusion d'une àme rêvant de rinfini en face des grandes leçons de l'histoire ou du spectacle imposant de la création. Tout autre, on le sait, est l'impression qui se d(''gage pour nous des lyriques grecs. Comme Ht'siode, comme
(1) « Hésiode conduit l'iioinnie sur le cliamp de bataille où la Nature, personniliée par les divinités monstrueuses de la Tlirof/onif, semble se décbirer elle-même... 11 peint avec une insistance particulière les sombres nuits d'orage, il a prêté l'oreille à la plainte immense poussée par la forêt profonde. «(M. CiEHHaut.)
105 CnAI'. 11. LA NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE
Homère, c'est de l'homme qu'ils s'occupent, ce sont les dieux et les héros qu'ils célèbrent, c'est au cœur humain, aux sentiments qui l'aj^âtent, amour ou haine, ironie de la satire ou L'iilhousiasme du patriotisme, qu'ils demandent leur constante inspiration.
A la vérité, des improvisations naïves, telles que la chanson de lliirondelle ou la chanson de la corneille nous montrent la poésie populaire se rapprochant, non sans succès, de la nature. Mais que cette note est rare dans le lyrisme classique î Les fleurs jouent un rôle dans les strophes d'Alcman, les roses sont l'ornement préféré de celles de Sappho (1), qui n'a oublié ni c( l'hirondelle printanière )),ni le rossignol, ce « héraut des beaux jours ». Dans ses chansons amoureuses d'une j^ràce si pénétrante, Anacréon fait volontiers servir le paysage extérieur de décor à mainte scène de plaisir ; Simonide décrit en quelques vers charmants le silence de la nature attentive aux chants mélodieux d"Orphée : « Il ne s'élevait pas alors le moindre souffle qui remuât le feuillage, rien qui empêchât la voix harmonieuse de' se r('pandre pour charmer l'oreille des mortels. » Mais de là au L«cde Lamartine, quelle distance ou plutôt quel abîme 1 Notons cependant deux comparaisons que Sapho a tiri-es de ses souvenirs rustiques : la jeune fille sans prolecteur, c'est « la jacinthe que sur la colline les bergers foulent aux pieds, écrasant contre le sol sa fleur de pourpre» ; la vierge, lière de sa pudeur, c'est « une douce
(I) Veut-on se rendre compte de la distinction des deux points de vue, antique et moderne ? Qu'aux plus beaux vers de Sappho, qu'à ses descriptions les plus oiclianteresses on compare ces li^^nes de Bernardin de Saint-Pierre : « Pour que la rose soit à la fois un objet de l'amour et de la philosophie, il faut la voir lorsque, sortant des fentes d'un rocher humide, elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la balance sur sa tif?e hérissée d'épines, que l'aurore l'a couverte de [ileurs. Quelquefois une cantharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son verl d'émeraude : c'est alors que cette Heur semble nous dire que, symbole du plaisir par ses cliarmes et sa rapidité, elle porte comme lui le danger autour d'elle et le repentir dans son sein. »
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pomme qui rougit au sommet de la branche, haut, bien haut. Les cueilleurs l'ont oublif-e : non, ils ne l'ont pas oubliée, mais ils n'ont pu l'atteindre ». A ces citations il nous plaît d'ajouter un fragment d'Alcman où apparaît pour la première fois, dans ce qui nous reste des anciens, ce double sentiment de paix et de mélancolie que tout homme éprouve à l'heure où, les ombres de la nuit descendant sur la terre, un sommeil réparateur enveloppe tous les êtres de la création depuis la forêt sauvage jusqu'à l'oiseau blotti dans son nid. Virgile, lui-même, à qui cette considération est familière, aura peine à surpasser le vieux poète :
« Alors reposent et les sommets et les gorges des monts, et les ravins et les précipices, et les tribus rampantes que nourrit la terre noire, et les fauves des montagnes, et la race des abeilles, et les monstres dans les sombres profondeurs des mers : alors aussi reposent les troupes des oiseaux aux ailes épandues. »
ATais, dira-t-on, cette absence presque complète d'un sentiment en dehors duquel on dirait qu'il n'y a pour nous ni ode ni élégie, ne doit-elle pas s'expliquer par les ravages du temps qui de tous les lyriques grecs entre le vu*' et le v° siècle n'a laissé arriver jusqu'à nous que des débris, cueillis pour la plupart au gré de quelque obscur compilateur? Eu ce qui touche Pindare, cette explication cesse d'être de mise, et cependant, que l'on parcoure la longue suite do ses odes triomphales : la nature y tient si peu de place que dans un livre de quatre cent cinquante pages consacré exclusivement à Tillustrc poète, un critique doublé d'un lettr(' délicat, M. A. Croiset, n'en a trouvé que trois à réserver à ce coté si intéressant de son sujet.
De fait, à ne considérer que la disposition et Félocution, on sait que le h'risme grec est aussi concentré, aussi contenu que le l)^risme moderne l'est peu. De Thèbes à Cyrène, d'Egine à Syracuse, les odes pindariques nous transportent successivement sur les points les plus variés de ce monde heUénique : quelle ample matière à des descriptions brillantes
lOS CHAP. II. — LA NATURE ET LE SENTIMENT, POÉTIQUE
et sans cesse renouvelées ! Comme autrefois Homère, le poète thébain a résisté à la tentation ou plutôt il ne l'a même pas connue. Tout entier aux vainqueurs et aux triomphes qu'il Ci'lèbre, il relègue résolument la création à l'arrière-plan. S'il sent vivement les beautés du monde visible, c'est avec une mâle sobriétc' qu'il les introduit dans ses vers : il lui suflit d'ordinaire de quelques traits éclatants mais rapides, jeti'S en passant comme au liasaid, fugitives apparitions qui s'évanouissent presque aussitôt : il est vrai que ce sont habituellement (1) de ces ('pilhètes expressives, taillées à facettes pour ainsi dire et qui à elles seules contiennent en raccourci les données d'un tableau (2), Musical plutôt que pittoresque, Pindare exalte et entraine, selon le mot si juste d'Horace ; pas plus que ses devanciers ou ses successeurs dans l'histoire de la poésie grecque, il ne possède ce don tout moderne d'ouvrir à la méditation rêveuse des espaces en quelque sorte inlinis. Les anciens ayant du monde une connaissance relativement incomplète, leurs mtHaphores même les plus hardies, même les plus extraordinaires ont quelque chose de plus aisément accessible : celles de Pindare ne font pas exception. On a remarqué toutefois qu'il avait une prédilection visible pour les scènes calmes, doucement éclairées par la lumière de la lune. A l'exemple de Sappho qui "aimait à projeter sur ses tableaux les poétiques rayons de l'astre des nuits, le chantre
(1) Itarement sa pensée se développe, et encore en deux ou trois vers seulement, comme dans le passa^'e que voici : << Les noirs sillons ne donnent pas chaque année leur moisson : les arbres ne se couronnent pas de lleurs odorantes à chaque retour du piinteuips » {Némcennes, xi, .jI).
(2) I.a même remarque s'applique aux fragments de Hacchylide récemment découverts. Jy découvre cependant une description dont iUilTon eiU volontiers recueilli quelques traits. « De ses ailes rapides coupant le profond éther s'élève l'aigle, messager du grand Jupiter, tranquille et fier de sa force robuste, tandis que se cachent de terreur les oiseaux à la voix harmonieuse. Ni les sommets de la tejre immense ne l'arrêtent, ni les vagues impraticables de l'infatigable mer. 11 va dans le chaos infini, avec les soufdes de la tempête » (V'' ode triomphale).
des alhlèlcs couronnés, comnio fatigur do rospiror la poussière brûlante de l'arène, évoquait avec bonheur ces heures fraîches et sereines « dont la paix plaisait à son Ame comme les teintes adoucies à ses yeux ».
L'occasion s'est déjà prc'sentée de faire remarquer avec quelle facilité presque inexplicable l'imagination grecque se prêtait à associer, à fondre dans une même conception la mythologie et la nature. Pindare en est un exemple frappant. Veut-il mettre sous nos yeux une éruption de l'Etna? La colère du volcan, c'est la colère môme de Typhée, le géant vaincu, enseveli sous la montagne fumante (1). Entreprend-il de nous intéresser à un lieu consacri' par quelque souvenir religieux ou héroïque? il semble qu'il songe à la légende plutôt qu'au site, aux acteurs divins ou humains du drame bien plus qu'au paysage lui-même.
C'est seulement dans un genre voisin de l'ode que, d('ployant une hardiesse de tours et d'images inconnue avant lui, il se révèle à nous sous un jour nouveau. « Tout en écoutant paidélicatesse instinctive ces éclats de verve grossière que comportait le culte de Dionysos, Pindare^ loin d'en méconnaître l'inspiration, remontait au contraire à ce qui était l'essence même de ce culte, à savoir le sentiment et l'adoration des forces mystérieuses de la nature. Personne n'a parlé en termes plus splendides et tout à la fois plus émus, plus frais, du renouveau, de ce réveil merveilleux de la plante, et du chaste frisson de volupté qui la fait tressaillir dans tout son être aux premières caresses du soleil : et ce tableau ravissant, c'est dans un dithyrambe que le poète Ta placé, sous la secrète et profonde iniluence des idées, des émotions que le nom de Dionysos faisait naître en son âme (2). » Voici quelques lignes de ce fragment :
« Rayonnant de joie, je viens pour la seconde fois chanter le Dieu qui se couronne de lierre... Les pronostics des vents
(l) l'' Pylhiqite, v. 38 et suiv.
(2; Nageottk, Hlstoircde la pocaie ;jrcc(jue, II, p. 2;{7,
ne nous ont point écliapp»*, lorsque, ouvrant la chambre nuptiale des fleurs empourprées, ils en font sortir le printemps odorant. Les plantes au suave nectar alors s'épanouissent : alors sur la terre immortelle s'étale l'aimable feuillage des violettes, les roses se mêlent aux cheveux, la voix des chants retentit dans l'accompagnement des flûtes, et les chœurs célèbrent Sémélé au front ceint d'un bandeau. »
Un érudit moderne qui a vécu longtemps par la pensi-e dans la familiarité de la Grèce antique se représente et s'explique sans trop de peine l'enthousiasme qui accueillait au temps de Pindare une semblable poésie puisée aux sources vives de la croyance nationale ; où l'emploi de ces mythes ingénieux était-il mieux justifié que dans des poèmes destinés à des fêtes brillantes au milieu « des cours les plus spirituelles du monde grec » ? Mais qu'on ne nous demande pas d'applaudir avec un égal empressement. La mythologie païenne qui, au xvi'' et au xvii'' siècle, avait retrouvé comme un regain de jeunesse,, aujourd'hui nous importune : nous restons froids, parce que le charme est définitivement rompu.