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La poésie dramatique

Si de l'ode nous passons à la tragédie, que pourra nous apprendre ce genre nouveau sur ce que les Athéniens du v^ siècle pensaient de la nature? lîien peu de chose sans ' doute, car comment demander un tableau du monde extérieur à une poésie où, selon le mot d'Aristote, tout se concentre dans l'action? Non moins héroïque que l'épopée, mais sauf exceptions encore plus exclusivement humaine, la tragédie ne s'intéresse qu'aux mœurs, aux caractères et aux passions, cause indin.'ctc ou immédiate des événements qui se déroulent aux yeux du spectateur. S'il s'agit en particulier des grands tragiques du v° siècle, ni la situation de leurs personnages, ni les habitudes d'une vie passée tout entière

LA l'OÉSIE DE LA NATURE EN GRLCE 1 1 i

au sein d'une civilisation avancée ne laissaient île place à ces comparaisons gracieuses ou frappantes que la muse d'Homère empruntait si volontiers aux scènes de la vie antique (1). Néanmoins, le fond du cœur de l'homme n'a pas changé depuis vingt-trois siècles, et dans le théâtre grec plus d'un trait appartient à un ordre de réflexions que nous avons tort de croire exclusivement moderne.

Issu des vieilles h'gendes théogoniques, le drame d'Esch3'le en a retenu la solennité et la terreur : ses dieux, quoique en pleine possession de leur personnalité humaine comme de leur signification morale, ont gardé une trace lointaine de leur caractère original. Telle la statuaire antérieure à Périclès : moins idéale, mais plus religieuse peut-être que celle de l'âge suivant. Le PromHliéc enchaîné nous apporte un éclto du naturalisme primitif, transfiguré en passant par l'imagination d'un Athénien du v^ siècle ; les personnages sont essentiellement s^-mboliques : un rocher inaccessible battu par les flots, au centre d'un paysage rempli de sublimes horreurs, voilà le lieu de la scène, et parmi les diviniti's qu'invoque le prisonnier du Caucase, plus d'un nom avait de quoi surprendre les spectateurs de ce sombre drame. Pour visiter et consoler le persécuté de l'Olvmpe, nous voyons accourir du fond de leurs retraites humides un essaim de jeunes Océanides dont la pri'sence prête un charme tout particulier à cette étonnante et mystérieuse composition.

On a dit que l'antiquité n'avait jamais eu la pensée d'une inlimit(' capable d'associer aux souffrances de l'homme comme à ses joies les êtres inanimés, i-Jvières et montagnes, vallons et forêts. Et cependant Eschyle nous montre la cn-ation tout entière énme par le supplice d'Atlas : « Un long murmure avait couru sur les vagues de la mer, retenti au fond des abîmes et sur les rives des fleuves sacrés i2). » Et

(1)A cette réelle une seule exception, et qui sejustiMe d'elle-même le Ci/rlope d'Euripide.

(2) Proindthvc, v. 431.,

quelles paroles sortent les premières de la bouche du Tilaii après l'éloignement de ses bourreaux : « Divin éther, souffle ailé des vents, sources des lleuves, sourire innombrable des llols, terre, mère de tous les êtres, cl toi, soleil, à Tœil duquel rien n'est cache, c'est vous que je prends àlémoin du traitenicnl (jii'im dieu ('prouve de la ]»art des dieux! » (1) On a pu, sans lien exagérer, définir Vroinèlliée a. le drame delà svmpathie universelle » : véritable exception dans les annale^ de la poésie antique (2). Comme Homère et comme Pindare, Eschyle se plait aux courtes descriptions : trois vers lui sufhsent pour peindre l'ilot de Psyltalie :.« Il est en face de Salamine une ile, petite, d'un accès difficile aux vaisseaux, où, sur la rive de la mer, Pan aime à mener ses chœurs. »

Même précision chez Sophocle et chez Euripide : car la célèbre description de Colone, que l'on serait tenté de m'opposer, doit être mise avant tout au compte de l'amour du sol natal, et des dieux sous la protection desquels il est placé (3). J^'éloge des beautés de la nature, écrit Chassang à ce propos , disparait et s'eiîace au milieu des transports de l'hymne patriotique.

Dans l'Athènes de Périclès, qui donc se souvient encore des sombres tableaux de la 7Vi^'0^o«ie .^ Les forces en lutte au berceau du monde ont fait place à une vision radieuse, à une nature observée et décrite avec la sympathie d'un artiste. Ce que les héros et avec eux les poètes de la tragédie grecque goûtent avec un charme particulier, c'est la pureté du ciel hellénique, cette lumière dorée qui baigne l'horizon d'une clarté doucement transparente. « Hrillant éclat du jour, soleil radieux, je te parle aujourd'hui pour la dernière fois ! 0

(1) Ih., V. 88.

(2) Joif^nons-y, si l'on veut, un gracieux fragment des Ihinanlcs qui célèbre le grand mystère de la vie circulant à travers toute la création.

('.]) Peut-être aussi, si la tradition nirrite quelque confiance, estelle née du secret drsirdu vieux poète de se concilier la faveur des juges devant lesquels il était cité par ses fils ingrats.

lumière, terre sacrée de Salamine, ma pairie : o foyer de mes ancêtres, illustre Athènes, fontaines, fleuves de cette contrée, plaines de Troie> adieu ! » (I). Ainsi s'exprime Ajax à riieure où il va se percer de son épée.

Une [ilainte semblable et non moins touchante s'oxhaie drs lèvres d'Iphigcnie marchant au sacrifice. Et, chose surprenante, c'est Euripide, le poète dialecticien, qui semble avoir le mieux compris et apprécié la nature. Les Bacchantes nous transportent dans les monlaj^nes solitaires : on y respire l'air des grands bois, on voit le cbevreuil bondir à travers les halliers. Est-ce là, se demande M. Weil (2), le résultat de la forte impression que les sites accidentés de la Macédoine ont faite sur le poète athénien ? en tout cas c'est le cadre qui convenait aux trausporls des Méuades, à ces extases délirantes qui les arrachaient au sentiment de l'existence personnelle pour les absorber en quelque sorte dans une vie plus vaste et plus intense. « C'est en s'oubliant, en se plongeant au sein de la nature comme dans une fontaine de Jouvence, une source d'énergies mystérieuses, surhumaines, que le fidèle de Bacchus ressent un soulagement délicieux. »

jMais sans aller jusqu'à cet enthousiasme vrai nient mystique, rappelons le beau chœur (ïllclcne !3), lequel débute par la peinture de la mer calme, quand au milieu du silence des vents la rame du marin sert comme de coryphée aux: dauphins dans leuis danses joyeuses, et la monotlie à' loii qui nous montre les étoiles se réfugiant dans le sein de la nuit lorsque le soleil dore les cimes sourcilleuses du Pai'uasse. Kien de plus frais que le réveil national de tout ce qui vit ici-bas, tel qu'il nous est décrit parle premier chœuv de /*/iaélho/i. Autant de passages, ajoute notre émincnt helléniste, oii Euripide prouve qu'un grand poète, un poète complet, tout occupé qu'il soit à peindre les passions des hommes et leurs

(l) Vers 856-80;j.

(2| Dans un arliclo du Journal des Savants (janvier 1800) aiiquct sont empruntées également quelques-unes des réllexions qui vont î^uivre. (3) Vers 14.')1 et suiv.

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tragiques conséquences, n'en conserve par moins l'ànie ouverte aux. aspects les plus séduisants de la création.

Kn môme temps que la légitime curiosité de l'homme, sa sympalliie pour la nature se traduit sur la scène athénienne par des accents presque modernes. Ce sont les adieux de Fhiloctète (i) aux muets confidents de son infortune, à la grotte qui lui servit d'asile, à la montagne dont l'écho si souvent lui renvoya ses cris, à la falaise battue par la vague bruyante ; c'est la prière que l'exilé de Lemnos adresse aux oiseaux du ciel, qu'il supplie de le soulever sur leuis ailes à travers l'étendue (2) : prière où un critique moderne étiiit trop emprrs-é de retrouver « la nostalgie des espaces azurés ». C'est l'apostrophe enthousiaste du jeune Hippolyle à la prairie déserte « que le tranchant du fer n'a pas violée, où l'abeille voltige seule au printemps et que la pudeur rafriiirhit de la rosée des sources vives » (3). C'est Phèdre plongée dans les langueurs du désir, effrayée d'elle-même, aspirant à la solitude : <( Ilélas 1 que ne puis-je au bord d'une onde limpide puif-er une eau pure pour me désaltérer! sous les peupliers, couchée dans l'herbe épaisse, comme je reposerais !... Conduisez-moi sur la montagne, je veux aller dans la forêt, à travers les [)ins, partout où les meutes sauvages s'élancent sur les biches tachetées ! » (4) C'est enfin l'élégie plaintive des compagnes d'Iphigénie dans la barbare ïaurid^ : « Oiseau qui sur les rochers de la mer fais entendre un chant de douleur, alcyon dont les accents, compris des sages d'entre les mortels, pleurent sans cesse un époux chéri, je mêle mes gérnissemenls aux liens, regrettant les fêtes de la Grèce et les ombrages du Cynthe, où le palmier délicat marie son ombre à celle du pâle olivier et des lauriers aux lameaux toulTus ! » (5)

(i) Vers d4o3.

(2) Vers 1092.

(3) Ce dernier vers, a-t-on dit, est « étincelant de fraîcheur romantique ».

(4) Vers 208-218.

(o) Vers 1089.

Enfin il n'est pas jusqu'au contraste entre la séréniU' de la nature et les agitations du cœur de l'homme qui n'ait fourni à la poésie ancienne le sujet d'un admirable tableau. y\insi, quelle peinture délicieuse que celle du bois sacié de Colone où Œdipe, ce proscrit, ce criminel involontaire, voit s'accomplir son mystérieux trépas!

J'accorde qu'il y a tel passa^^e où F'uripide, par exemple, offre des traces de celte subtilité et de ce raffinement que Rousseau et ses émules ont mis à la mode dans notre pays ; je reconnais chez lui plus d'un trait de mélancolie pessimiste qui ne déparerait ni Vigny ni Chateaubriand ; néanmoins^ il y a quelque excès à soutenir « qu'il lait pressentir cette famille de poètes qui contemplent le monde extérieur à travers leur propre pensée et étendent sur le paysage la nuance de leur humeur » (i). Ce qui est incontestable, c'est que de son temps la science commence à être en possession d'un prestige fascinateur ; les vieillards qui composent le chœur d'Alceste vantent « le génie qui, sur les ailes delà Muse, s'est élancé jusqu'aux régions célestes ». Un autre fragment d'Euripide célèbre « le chercheur qui, l'àme exempte de passions^ contemple l'ordre éternel de la nature impérissable ».

Nous sommes loin, bien loin, de cette note ou savante ou attendrie lorsque, quittant la tragédie pour la comédie, nous nous mêlons aux spectateurs et aux personnages d'Aristophane, applaudissant avec frénésie au retour triomphal de la Paix, après tant d'années de misère, conséquence de longues et ruineuses hostilités. Ces peintures villageoises rappellent Rubens et Téniers, non Rembrandt ou Raphaël. Quelle variété, quelle senteur agreste dans cette suite de scènes si vivement crayonnées ! Un intérieur rustique pendant l'hiver, de gaies promenades durant l'été,, tout cela se succède en quelques vers, mélange inimitable de poésie et de réalité.

Ailleurs, dans un ordre d'idées déjà bien dillerent, n'est-ce

(1) Laprade, ouv. cit., p. 3o6.

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pas le sentiment de la nature qui relate à la manière antique dans ce chœur célèbre : « Nuées ('ternelles, humides et mohiles vapeurs, «'levons-nous radieuses du sem mugissant de l'Océan notre père, sur les cimes touO'ues des hautes montagnes. De là nous dominerons les sommets des collines, et la terre sacrée qui nourrit les moissons, et les fleuves au divin murmure, et les flots mugissants de la mer retentissante. Lœil infatigable des cieux illumine la terre entière de resplendissantes clartés. Allons secouer les humides brouillards qui cachent notre face immortelle et promenons au loin nos regards sur le monde. » La note est moins brillante peutêtre, mais elle n'a pas moins de fraîcheur et de charme dans cet appel adressé par la huppe à la troupe légère des oiseaux : « Vous tous qui portez comme moi des ailés, vous «|ui butinez dans les guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier mélodieux, mangeurs d'orge et pilleurs de grains, vous qui vous plaisez au milieu des sillons à gazouiller d'une voix grêle, et vous qui dans les jardins habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez sur les collines le fruit de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, accourez, volez à mon appel ! Vous aussi qui dans les vallées mank^ageuses happe/ les cousins à la trompe aiguë, et vous qui hantez l'aimable prairie de Marathon, toute humide de rosée ; et vous, oiseaux à l'aile diaprée, francolin, francolin, et vous encore, tribus des alcyons qui rasez les flots gonfli-s des mers : venez ici apprendre une grande nouvelle ! » (1).

Manifestement le poète,qui entant de passages s'oublie jusqu'à la gravelure, savait à l'occasion sentird'abord et ensuite traduire en strophes mélodieuses et vraiment atliques ce que la nature a de plus gracieux. Four que le monde extr-rieur tint chez lui une place qui plus tai<l lui sera impitoyablement refusée par

(1) A rapprocher de ces vers ceux où les grenouilles (dans la pièce de ce nom) chantent les douceurs de leur existence marécageuse. Evidemment si la verve aristophanesque se plait à inventer des cadres aussi bizarres, c'est qu'elle a calculé à l'avance les sources de poésie qu'elle allait ainsi s'ouvrir.

FMautc et par Molière, il ne fallait rien moins qu'une verve priniesautière, empressée à recherciier et prête à recueillir partout ce qui pouvait égayer 'le public à la fois délicat et libertin des Lénéennes et des Dionysies. Inutile d'ajouter que dans les pièces d'Aristophane la nature, considérée essentiellement comme l'amie et la mère nourricière de l'homme, apparaît sous un aspect qui ne rappelle ni la solennit(' d'Eschyle, ni la gravité sereine de Sophocle, ni surtout la mélancolie un peu apprêtée d'Euripide.

Quelques lignes nous suffiront en ce qui touche la comédie nouvelle : toute occupée à retracer les caractères, les vices et les ridicules, à piquer la curiosité par des tableaux de mœurs, à faire jouer les ressorts de l'intrigue, à mettre en scène les incidents de la vie domestique, elle n'a lien à demander à la nature, rien à emprunter aux spectacles variés de la création, où d'ailleurs sur les pas d'Epicure elle incline à ne reconnaître que les jeux raisonnes du hasard. Ménandre, avait, dit-on, délini la campagne « le meilleur maître de vertu » : la maxime, alors comme de nos jours, n'était guère contestable : mais elle relève du bon sens et de la morale infiniment plus que de l'art et du sentiment. Je citerais ici plus volontiers des fragments tels que le suivant, où par une inspiration étrange le poète exploite, pour ainsi parler, au profit de la philosophie pessimiste de son temps, la splendeur immuable de la terre et des cieux : « J'appelle heureux celui qui retourne de bonne heure d'où il est venu, après avoir contemplé sans trouble les magnificences de la nature : qu'il vive un siècle ou quelques courtes années, jamais ses yeux ne verront plus merveilleux t:ibleau. »

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