‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 17 sur 68 · Xétiophon cl Platon · texte numérisé non relu

Xétiophon cl Platon

Ce n'est pas dans le pays où ont écrit Rousseau et Chateaubriand que l'on s'étonnerait de voir des prosateurs cités au cours d'un chapitre sur la poésie de la nature : mais la prose attique ne nous retiendra pas longtemps : Hérodote et Xéno-

118 CllAP. 11. — LA NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE

phon ont vu de leurs yeux sous le ciel de l'Asie mineure ou de l'Egypte d'opulentes contrées qui ont du frapper vivement leur curiosilt' ; mais ou ils ont négligé de les décrire, ou toute nuance marquée de sentiment est absente de leurs tableaux. Sans doute l'heureux possesseur des riches domaines de Scillonle en appréciait à bon droit tout le prix, et le récit de la mémorable retraite des Dix-xMille s'interrompt (1) pour nous faire admirer ces terres plantureuses qui procuraient tout à lu fois à Xc'uophonles agréments et les revenus d'une lar"e existence. Par reconnaissance, l'auteur du charmant petit traite intitulé V Economique n'a pas manqué de faire l'éloge de la vie rurale, des paisibles jouissances qu'on y goûte, des ressources qu'elle assure, des qualités guerrières qu'elle enfante, des leçons de justice et de libéralité dont l'homme lui est redevable. Aussi le disciple du moraliste « à qui les arbres et les champs n'avaient rien à apprendre » n'hcsite pas à saluer une vérité sociale essentielle dans ce mot qu'il répète : « L'agriculture est la mère et la nourrice des autres aris ». Pas de situation plus sûre, pas d'occupation plus agréable. Mais, quoi qu'en ait pensé Socrate, le beau ne saurait se confondre avec l'utile, et ce que nous nommons aujourd'bui le sentiment de la nature n'est que médiocrement intéressé aux ingénieux développements contenus au chapitre V de V Economique (2). Tandis que les autres écrivains

(1) ,lii«6«sr, V, 3.

(2) I.es extraits suivants on feront foi : « Même les plus heureux des hommes ne peuvent se passer de Fagriculture. Sans contredit, les soins qu'elle exir;e sont une source de plaisir et de prospérité poui la maison... KL d'ahord, tout ce qui est essentiel à l'existence, la terre le ju-ocure à ceux qui la cultivent ; et les douceurs de la vie. elle les leur donne par surcroit... Est-il un art ([ui paye plus largement ceux qui t'exercent, qui ollVe plus de charmes à ceux qui s'y livrent, ^\\\\ tende plus généreusement les bras à (]ui lui demande le nécessaire-, ([ui Hisse à ses hôtes un accueil plus généreux ? En hiver, où trouver mieux un bon feu contre le froid ou pour les études qu'à la campaiiue 1 En été, où chercher une eau, une brise, un ombrage plus frais qu'aux chanips ? Quel art offre à la divinité des prémices plus dignes d'elle, ou célèbre des fêtes plus splendides '? »

grecs vantent ou les calmes réflexions de la vie spi'culative, ou le bruyant retentissement des triomphes politiques, Xcnophon, ce moiièle du gentleman- fariner des temps antiques, place audessus de tout les plaisirs et les travaux de la campagne, mais ce point de vue, si spécial quil soit, réduit la nature à n'être qu'un cadre attirant entre tous pour rinJaligable activité de l'honnête homme.

En revanche, un illustre contemporain de X('nophon aurait le droit de réclamer s'il était passé ici sous silence. C'est le privilège des grands génies auxquels rien n'est resté entièrement étranger, que tôt ou tard ils se présentent à la pensée de celui qui médite, alors môme que celte méditation semble n'avoir qu'un rapport éloigné avec leurs préoccupations les plus familières. Tel IMaton dans rantiquil(' : chez lui le savant et surtout le philosophe nous occuperont longtemps dans la suite de cet ouvrage : dès inaintenant nous devons un souvenir a\i poète, à l'écrivain qui, pour vivre de préférence dans la sphère des vérités métaphysiques, n'a pas laissé néanmoins d'èlre sensible aux charmes du paysage. On sait avec quel art il encadre la plupart de ses dialogues dans des scènes empruntées à la vie athénienne. En ce genre, le prologue du Phèdre mérite toute notre attention.

Socrate se promenant rencontre son jeune ami qui 1 entraine doucement hors des murs d'Athènes ; il veut à tout prix se faire lire un discours de Lysias dont Phèdre a dérobé le manuscrit, et voilà les deux causeurs à la recherche d'un endroit ' solitaire sur les rives de l'Ilissus. « Vois ce platane élevé, s'écrie le jeune homme. Nous trouverons à son ombre une brise légère, de l'herbe pour nous asseoir ou nous étendre à notre gré. Tci l'onde paraît sourire, tant elle a de pureté et de transparence. » Socrate n'est pas. moins ravi : « Par .lunon, la belle retraite ! Comme cet arbre est large et élevé ! et ce gattilier, quelle magnificence dans son tronc élancé et dans sa tête toull'ue ! on le dirait fleuri à souhait pour embaumer ces lieux. Est-il rien de plus charmant que la source qui coule sous ce platane ? Nos pieds qui y baignent en attestent la fraicbeur...

Ne te semble-t-il pas que la brise a ici quelque chose de suave et de parfumé, et le chœur des cigales je ne sais quoi de vif et qui sent l'été ?Mais ce qui me plaît le plus, ce sont ces liantes herbes qui nous permettent do reposer mollement notre tête en nous couchant sur le terrain doucement incline' (\). » Lenseignement philosophique, môme chez Platon, a été rarement à [)iireille lète ; mais peut-on continuer sérieusement à affirmer que ia peinture di* paj'sage a été inconnue de l'anliquilé, quand on sort délire cette page exquise, frais tableau où sourit 1(3 printemps, et où l'on serait presque tenté (puisque c'est IMaton qui le compose) dechercherun symbole lointain mais singulièrement gracieux encore des splendeurs de cet autre monde et de cet autre ciel que nous révélera la suite du dialogue? et les métaphysiciens même les plus austères seraientils admis à se plaindre, si Fauteur du Phhlre qui excelle, comme chacun le sait, à nous introduire ou dans la prison de Socrate, ou chez Polémarque, ou sous les portiques de l'opulent Callias, avait plus souvent prêté l'oreille à une autre Muse qu'il portait en lui (2)?

(1) Vhèdrc, 221) A-'2;{0 C. — H y a comme une réminiscence lointaine de ce prélude dans quelques li^'ues d'ailleurs très brèves placées par IMaton au début des l.nis (i, (32."i H).

(2) Au chapitre lix tlu Voi/ayf (rAiiaçharsis, Uarthélemy nous montre l'Iatoii entouré de quelques amis au promontoire de Sunium. Une tempête enrayante se décliaine, et tandis ([u'autour de lui l'on se pose ces ;,'raves questions: Pourquoi ces écarts et ces révolutions de la nature ? — Est-ce une cause intellifiontequi excite et apaise les ouragans ? — Quelle puissance préside aux destinées du monde ? — le pliilosoplie « demeure plongé dans un recueillement profond : on eût dit que la voix terrible et majestueuse de la nature retentissait encore autour de lui ». l*uis Mxv les instances réitérées de son entourage, il sort de son silence pour exposeï- ses vues pleines d'élévation sur la divinité et la Providence.— Le vrai Platon eût pu saiu, douter tirer de cette scène de la nature une matière à haute éloquence : mais il a choisi pour son Tiince un cadre bien dilîérent.

r». — Tlicocrite.

La poésie «grecque, qu'on pouvait croire morte avec Sophocle et Aristophane, brille sous les Ptolémi-es dun dernier et éphémère éclat. Nous passons n('anmoins sans nous y arrêter sur les élégies savantes d'un Philétas et d'un (lallimaque, pleines de bel esprit, envahies par d'importunes r('minisccnces nn thologiques, foncièrement romanesques au double sens actuel de ce mot ; les IVagmenls que nous en [)ossédons n'oirreut à l'historien du sentiment de la nature absolument rien à glaner. Même absence complète d'émotion dans les l*lit')iomf'hcs d'Aratus, où les plus beaux passages ne se recommandent que par l'exactitude du tableau et le choix ing('nieux des expressions. Que dire d'Eratoslhène dans son llernirs, inle rrogeant, conmie devait le faire notre Ghénier dans un poèni e de même titre, les lointaines origines de notre globe, et décrivant l'univers sans paraître se douter de la grandeur incomparable d'un tel sujet ? Mais, dira-t-on, peut-être qu'en renonçant aux rêves métaphvsiques d'un Empédocle et d'un Parménide, en restreignant syst<''matiquement son horizon, en substituant à ces hardies hypothèses une observation même un peu superlii:5ielle,la poésie avait plus do chances de saisir sur le fait l'action cachée de la nature. Pour se guérir de cette illusion, il sutfit de jeter les yeux sur le> C!jnt^gr'''lir/urs et les flalieu- /i.yw^'^Ml'Oppien : ces longs manuels en vers oii le didactique et b' descriptif se mêlent et se coudoient perpétuellement justilient à merveille ce mot d'un critique : « Les gens qui parlent le [tins de la nature ne sont pas toujours ceux qui la sentent le mieux » : et Plutarque ne se trompait pas en raillant des poèmes prétendus qui de la poésie, disait-il (I i, n'ont que l'apparence.

Il semble cependant que cet ordre de pensées aurait pu ai-

(1) fïe la Iccltirc des iiocffs^ p.

sèment donner naissance à une œuvre de génie, à l'heure où les vieilles idoles reprenaient une ombre de vie en se rattachant aux divinités cosmiques dont la Orrcc les avait peu à peu séparées. 11 n'en fut rien, soit que la veine poétique en (jrèce fût comme épuisée après tant de siècles de production incessanle, soit que le milieu nouveau où l'esprit hellénique se trouvait transplanté fût peu propice aux grandes et fortes créations. Partout manque la vie intérieure, l'art de passionner ou tout au moins d'animer la nature et d'établir entre elle et l'homme cet échange de sentiments par où le monde physique parle à l'imagination du poète, sans môme que ce dernier en ait toujours distinctement conscience.

Faisons toutefois une exception en faveur de la pastorale, telle que la comprit ïhéocrite, prouvant ainsi que jusque dans la décadence de l'art les sources de l'invention originale demeurent ouvertes au vrai talent. Ne nous attendons pas ici, d'ailleurs, à ces saisissements de la pensée, à ces réflexions profondes que suggère au poète moderne 1a contemplation rêveuse : ce que l'on rencontre, ce que l'on goûte chez l'auteur des Idylles, c'est la reproduction vivante, et comme nous dirions aujourd'hui, toute objective de la vie du pâtre et du pêcheui-, dans les vallons et sur les rivages de la Sicile (1). Bien autrement réaliste que Virgile, il excelle à nous donner on quelques vers la sensation immédiate de la réalité champêtre (2). Ses bergers sont vraiment les enfants de la solitude,

(1) ;< Jamais plus de grâce, plus de fraîcheur, de sève printanière que dans cette poésie née sur les ruines de la liberté. Théocrite et Vir^^ile attestent qu'à certaines époques de mort, quand l'univers semble expirer de lassitude et de vieillesse, l'esprit liuinain cherche un refuge dans la nature... La barbarie des conquérants a beau dévaster les riantes prairies, les frais vallons, les collines boisées de Sicile ou d'Arcadie : l'esprit de riiomme s'abreuvera toujours à cette onde limpide, sous l'olivier sacré et sous l'ombrage des pins, prêtant l'oreille avec délices à des chants « plus doux que le murmure du ruisseau qui coule du haut du rocher » (Quinet, Vie cl mort du (/éiiie ijrec, p. 185).

(2) Si nous en croyons le plus récent commentateur de Théocrite, M. Legrand, le poète sicilien aime la campagne surtout en raison du repos qvi'ello procure : loin d'en scruter les mystères et d'en sonder

LA POÉSllî DE LA NATURE EN GRKCE 123

médiocrement préoccupés des bienséances sociales, les hommes de la nature, dont ils ont ressenti presque à leur insu la pénétrante iniluence. Mais cette nature n'a rien de sauvage, rien de mystérieux, rien de grandiose : les bocages qui retentissent de leurs chants semblent à l'abri du souflle redoutable des ouragans ; à peine la mer eflleure-t-elle la côte d'un battement silencieux.

V^eut-on un exemple des peintures préférées de Théocrite ? nous remprunterons aux pièces épiques du commencement de sa carrière : c'est là, chose curieuse, que s'étale avec une sorte de prédilection son goût pour les scènes de la nature. Les Argonautes viennent de débarquer au pays des Bébryces : « Ils trouvèrent sous une roche polie une source vive d'où jaillissait une eau pure et intarissable, coulant sur un lit de cailloux pareils à de l'argent ou du cristal ; tout auprès s'élevaient de grands pins, de blancs platanes^ des cyprès à la cime élevée et des ileurs embaumées où font leur doux travail les abeilles industrieuses, emplissant les prairies de leur bourdonnement au retour des beaux jours. » La peinture est- gracieuse, quoique non exemple d'un peu de manière ; c'est bien là un de ces frais recoins d'ombre et de verdure où s'assied avec bonheur dans les pays du soleil le voyageur altéré. Mais n'en demandez pas davantage à la muse bucolique : la note philosophique reste étrangère à ses pinceaux.

Les Idylles (la plupart du moins) sont des drames d'un genre spécial où l'intérêt se concentre de lui-même sur les acteurs, et non sur le lieu de la scène. « Les humbles héros de Théocrite ne cherchent dans la nature ni les grandes perspectives ni les curiosités df la l'orme et de la couleur : habitués à leur horizon de montagnes et de bruyères, ils l'aiment parce qu'ils n'en imaginent pas d'autre ; ils l'aiment aussi pour les jouissances et le bien-être qu'ils y trouvent. L'herbe rare sous

du regard les vastes horizons, il eu goûte liien plutnl ce qu'elle i)eut donner au corps de fraîcheur et de quiétude paresseuse dans les gracieuses retraites où sa l'antaisie le transporte.

124 CllAI'. II. — LA NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE

leurs pieds, au-dessus de leur tète l'ombre pâle d'un olivier, sous leurs yeux des coteaux aux (lancs gris où broutent les chr'vres, tel est le cadre ordinaire de l'idylle antique (1). Theocrite n'a jamais songf'' ni à l'agrandir ni à lui prêter une poésie d'emprunt, au risque tic lui enlever la poésie profonde des choses vraies (2). .>

Parfois cependant à la vie pastorale telle que la r(''alilé l'a faite, le poète est tenté d'opposer celle que l'imagination rêve : il arrive alors qu'au delà de la colline prochaine le regard de ses bergers, comme dans un passage célèbre d'Homère, plonge dans l'horizon illimité de la mer et du ciel. Ou même par une inspiration vraiment poétique, Théocrite et ses continuateurs lîion et Moschus nous représentent la nature entière s'associant aux soulfrances morales, aux peines de cœur d'un Ménalque ou d'un Daphnis, et pleurant sur leur trépas prématuré. Est-ce là une simple figure de rhétorique ? Est-ce un écho de la sympathie qu'à certaines heures l'homme cherche et croit découvrir entre le monde extérieur et les sentiments de son àme ? Peut-être l'un cl l'autre à la fois. La note moderne est encore plus accentuée dans ce passage qu'imitera Catulle : « Et maintenant, adieu, ô divin Silènd, dirige tt'S chevaux vers l'Océan ; pour moi, je continuerai à porter mon chagrin comme je l'ai fait jusqu'ici. Adieu, Séléné à la face brillante, adieu, vous aussi, astres, cortège silencieux de la nuit. » Ainsi parle Simetha, « soulagée par ses confidences et ses effusions, gagnée par le calme de la nature qui l'environne au bord de la mer pendant une nuit radieuse, et prenant conscience de sa misère (3) ».

(1) Dans VldijUc vi, on pourrait croire qur le \^^^r[A^ avait sous les yeux le prolo},'uc cliarmantdu l'halrc

(2) CouAT, La poésie Atc-rumlriiir, |). SIS.

(3 1 M. J. (jIkahi). — Mais dans la littérature du temps ce n'est là ([u'une exception. « Les Alexandrins n'ont pas écouté dans leur cœur l'impression ({ue produisaient sur lux la natuie, la divinité, le spectacle du monde ; ils ont recherclié dans les livres rini|iression (jue d'autres en avaient reçue. » {W. Doimic).

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