Les Pères de V Eglise
Avant de faire nos adieux ù la poésie hellénique, Iransportons-nous par la pensée à l'époque où le chris^tianisme achève de prendre possession de l'empire romain. Dans les hymnes de Synésius, de cet évèque de Ptolémaïs qui garda jusqu'au bout les souvenirs de sa première éducation païenne, la nature reparait, comme dans les livres hébreux, pour faire cortège à l'adorateur du Très-Haut. Même à l'apogée de sa splendeur, la poésie grecque ofïre-t-elle beaucoup de passages comparables à ce qu'on va lire :
« La nuit m'amène vers toi pour te louer, ô Tout-Puissant 1 J'ai pour témoin les étoiles à la douce lumière, la lune errante et l'auguste soleil, modérateur des astres sacrés... Joyeux de m'élever jusqu'à tes parvis, je vais en suppliant tantôt vers les temples où se célèbrent les saints mystères, tantôt sur la cime des hautes montagnes, tantôt dans les profondes vallées de la Lybie que jamais ne souilla un souffle impie... Paix dans le ciel et sur la terre 1 Que l'Océan se calme, que l'air se taise! Arrêtez-vous, souflles des vents : suspendez votre cours, vagues impétueuses, fleuves rapides, sources jaillissantes ! Que le monde entier fasse silence, tandis que j'offre les hymnes saints en sacrifice ! »
En suivant cette voie, on arrive immédiatement aux Pères de l'Eglise, à saint Jiasile par exemple, tantôt déployant dans la peinture de sa retraite du Pont des couleurs qu'Jlumboldt (1) déclarait en plus parfaite harmonie avec nos sentiments modernes que tout ce qui nous reste de l'antiquité clas-
(1) Cosmoa, ii, 30.
LA POÉSIE nE LA NATUUE EN GUÈGE 127
sique, tantôt élevant à Dieu les pauvres habilanls de Cùsarée par la conleniplalion des merveilles de la création. « \\u feuilletant Vllexamèron, on croirait parfois lire de belles pa^-es détachées des Etudes de la nature : c'est le même soin pour montrer partout Dieu dans son ouvrage : c'est la môme imagination spéculative et tendre pour découvrir les bontés du Créateur, la même délicatesse, la même sensibilité dans l'expression pour les faire comprendre et pour les faire aimer (1). » Sauf une note évidemment plus religieuse, il y a comme un ressouvenir de Socrate et de Platon dans ce spiritualisme à la fois savant et populaire auquel la nature sert de texte et d'inspiration.
Veut-on, dans un siècle si éloigné du nôtre et surtout si différent, quelque chose de plus voisin encore de la mélancolie moderne ? (2) Qu'on ouvre saint Grégoire de Nazianze :
« Hier, tourmenté de mes chagrins, j'étais assis à l'ombre d'un bois épais, seul et dévorant mon cœur... Les brises de Fair, mêlées à la voix des oiseaux, versaient un doux sommeil du haut de la cime des arbres où ils chantaient réjouis par la lumière. Cachées sous l'herbe, les cigales faisaient résonner tout le bosquet : une eau limpide baignait mes pieds, s'écoulant doucement à travers le bois rafraîchi : mais moi, je restais occupé de ma douleur et indifférent à tout le reste... Dans le tourbillon de mon cœur agité, je laissais échapper ces mots : Qu'ai-je été? Que suis-je? Que deviendrai-je? Je le
(1) ViLLEMAiN, Tableau de V éloquence chrétienne au IV' siècle, p. 117.
(2) I\-irmi les àines religieuses d'alors, il en est qui croient devoir se fermer aux spectacles enchanteurs de la création avec le mémo soin qu'aux séductions des folies mondaines. Ainsi s'expliquent ces lignes de M. G. Hoissier, à propos de la rareté étonnante dès descriptions dans les œuvres de S. Augustin : « On sait qu'en général les cliréliens se méfiaient de la nature, la grande inspiratrice du paganisme, et qu'ils avaient autre chose à faire que d'en contempler les beautés. Je me figure qu'absorbés par la recherche de la perfection morale, quand ils se trouvaient en présence d'un beau paysage dont la vue pouvait les distraire de leurs méditations, ils se disaient avec Marc-Aurùle : Regarde en toi-même. »
sais à peine. » Premier aveu d'une confession qui se prolonge, notant avec une surprenante pénétration ces multiples antinomies entre la nature, où tout suit docilement et joyeusement sa voie, et riiomint^ livré au tourment intérieur de sa rt'llexion inquiète.
Dans ce mélange de pensées abstraites et de captivantes émotions, dans ces beautés de la nature opposées aux lluclualions d'une âme aux prises avec la redoutable énigme de l'existence, n'y a-t-il pas comme la révélation inattendue d'une poésie nouvelle, qui sans être celle (rHomère n'en a pas moins selon le mot de Villemain, sa vérité, sa nouveauté ft dès lors sa grandeur?
Mais il ne faut pas que l'intérêt de certains rapprochements ou le charme de certains souvenirs nous égare : au lieu de descendre encore plus avant le cours des siècles, hàtous-nous de le remonter.