Les pj'osaieurs latins avant Aiicjusle
En passant de la Grèce à Rome, verrons-nous se transformer, grandir ou s'éteindre ce sentiment de la nature dont la littérature grecque nous a fourni d'intéressants mais trop rares échos ?
On a vanté mille fois le sfdeil de la Grèce, son ciel pur, ses collines et ses montagnes, ses lies et ses mers : mais que n'a-t-on pas écrit dans tous les temps sur les splendeurs de la nature itciliennc? Ici plus que partout ailleurs, au moins dans notre vieille Europe, l'homme s'abandonne sans résistance à l'enchanteresse qui le berce et le caplive, si même elle ne l'endort.
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Cependant durant les six premiers sirrlo de IJom*' (\), celte nature n'a pas trouvé de porte : elle n'a pas en un seul panégyriste vraiment digne de sa beauté. Sur les pas et à la suite de leurs légions victorieuses, les Romains ont débordé de toutes parts sur le monde conquis : ils ont [)u contempler les Alpes couronnées de leurs neiges (Hernelles (2), l'AIrique et ses immenses déserts, la (iermanie et ses sombres forêts, rOrient et ses antiques merveilles : ils ont francbi les mers, gravi les falaises de la Grande-Bretagne, ils se sont assis au pied des Pyramides et au bord des colonnes d'Hercule. Aucun de ces contrastes n'a eu le don d'éveiller on eux le goût de la description et le sens du pittoresque. Si leurs bistoriens parlent de ces plages lointaines, c'est pour vanter les bienfaits de la paix romaine, pour célébrer les succès des ambassadeurs de Rome ou les exploits de ses proconsuls : comme si ces contrées où les incidents de la vie politique les forcent à transporter tour à tour le théâtre de leurs récits ne les intéressaient que par les obstacles auxquels s'est heurtée la conquête ou par les monuments qui y perpétuent le souvenir du lri(jmphe.
Hœ tibi erunt artes, pacique irnponere inorem, Parcere subjectis, et debellaie superbos.
Chaque nation a ainsi non seulement sa mission, mais son caractère et son génie. L'ancienne Rome nourrissait un peu[)le rude et laborieux, allant droit au but pratique et ignorant ces aspirations constantes au vrai et au beau auxquelles a été sensible dès l'àgc d'ITomêre la Grèce, terre des doux loisirs. L'esprit romain est positif, dédaigneux de l'idéal,
(1) Si même on embrasse du regard l'histoire eiitirre des lettres romaines, en dehors d'un épisode justement côlrbre du second chant des Gt'orijiquea, on ne trouve guère d'autre éloge de lllalic que la dernière page de l'Histoire naturelle de Pline ou quelques vers déclamatoires de Untilius.
(2) Ce spectacle inspirait d'ailleurs en ce temps-là moins d'admiration que d'elTroi, s'il faut en croirf Claudien (De bcllo (jctico, v. 340) : « Aussitôt qu'on aperçoit des glaciers, il semble qu'on ait vu la (jorgone, tant est grande notre épouvante. » . ■
mais doué d'un sens d'autant plus profond quand il s'agit d'observer et d'apprécier la n'^alilé ; race do soldats faits pour conquérir et gouverner le monde, non pour soumettre à une lente et curieuse analyse les multiples aspects de la création ; race de laboureurs touchant de trop près aux exigences prosaïques de la vie champêtre pour en sentir bien vivement les charmes poétiques.
Ouvrez Yarron et Galon, ces deux types achevés du lîomain de la vieille roche : ils écrivent non pas De rerum natura — ce sujet pour lequel le génie grec tant de fois s'était passionné les laisserait absolument Iroids — mais Dere rustica^ ce qui est assez différent. Désirez-vous placer votre fortune en biens-fonds? ils vous donneront des instructions complètes, des conseils d'homme expert et avisé. Etes-vous en quête des meilleurs aménagements pour vos vergers, vos jardins, vos champs, vos forêts, vos troupeaux ? leurs ouvrages ne vous laisseront rien ignorer de ce que vous avez intérêt à connaître. Ne leur demandez ni la grâce tout attique de V Economique de Xénophon, ni même la simplicité naïve et un peu rude d'Hésiode. Caton notamment, âpre au gain et ne songeant qu'au profit, réglera avec une implacable vigilance les devoirs du régisseur, la tâche des colons et des serviteurs de tout ordre. Terres, animaux, hommes, pour lui tout est bon à exploiter, et celui qui retusait de s'attendrir sur la décrépitude d'un vieil esclave aura l'àme inévitablement fermée à tout ce que la nature peut offrir de séductions.
Chez les contemporains ou les successeurs de ces deux écrivains moralistes ou historiens, bateleurs amusant la fouh* au théâtre ou orateurs applaudis au Sénat, hommes politiques enrôlés sous les drapeaux de Marius ou de Sylla^ de César ou de Pompée, nous ne soupçonnons aucun faible pour la poésie, et pour lu poésie de la nature encore moins que pour toute autre. Au surplus, combien en connait-on qui aient fait à la postérité la conUdence de leurs propres sentiments?
Cette remarque ('videmment ne s'a[)plique pas à Cicéron, lequel au contraire a beaucoup écrit, et grâce à son éclatante
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rononnnéc a eu celte bonne fortune que son d-uvre presque entière a détié les atteintes du temps. Mettons ici de côté toute la partie oratoire, où l'amour le plus Hinc«>re de la nature eût diflicilenient trouvé l'occasion de se produire ( l ) : mettons de côté aussi toute la partie philosophique proprement dite (2), que nous retrouverons plus tard, et où d'ailleurs Gicéron, dans ses théories sur l'univers, n'est que l'écho des doctrines de la Grèce. Le cadre littéraire dans lequel il aime à insérer ses dissertations pouvait lui fournir, l'exemple du Phèdre le prouve, plus d'un prétexte de décrire en détail quelque paysage choisi : or tantôt comme dans le Bridiis, il se borne à nous montrer ses interlocuteurs prenant place sur le gazon au pied d'une statue de F*latou : tantôt comme dans les Lois, l'entrée en matière est tirée du bois sacré voisin de la villa où il est censé engawr un entr(4ien avec Atticus. Mais ni l'un ni l'autre de ces morceaux ne tait vraiment honneur à Gicéron, évidemment mieux inspiti' lorsque, au début du livre Y De Finibus, il insiste sur" le privilège des endroits historiques de réveiller- en nous le souvenir des grands hommes qui les ont habités (3). Mais dans sa correspondance où les préoccupations de l'homme public s'effacent ou du moins devraient s'efîacer derrière les confidences de l'ami, l'écrivain recouvre sa pleine
(1) Faisons une exception si l'on veut, pour le cliarmant paysage qui entoure le temple de Cérès à Enna : mais Gicéron se reproche pour ainsi dire d'avoir cédé h. la tentation de le décrire [Uc sigiiis, xlviii, dl2 et 113) car il ajoute aussitôt : « .Non obtundam diutius : eteniiu jamdudum vcreor ne oratio mea aliéna ah judicioruni latione esse videatur >■.
(2) I/argumeut des causes liuales amène cependant Tauteur du Di' natura Deorum (II, xxxix) à peindre avec un. réel bonheur les charmes de la création. La page étant trop longue pour se prêtera être citée, je n'en détache qu'une phrase assez remarcjuable : « Ipsum autem mare sic terram appetens littoribus eludit. ut una ex duabus na- Luris conllata videalur ».
(3) Relevons en outre une phrase d'Atticus, au commenceraont du 11" livre des Lois : « Ut tu paulo aiite de lege et juie disserens ad naturam referebas omnia : sic in lus ipsis rébus, qua3 ad requietem aniin'i delectalionernque qu.eruntur, natui'a dominatur ».
liberté. Or celui (jui a si bien su discerner le charme particulier qu'offrent à riiomrne sur le di-clin de l'âge les scènes calmes et riantes de la nature (I), fait à peine l'une ou l'autre allusion raitide aux agn'nienls de la campagne (2) et aux impressioQs du paysage. S'il se ruine à embellir ses tillas, c'est surtout pai'ce qu'il v rrve,pourla continuation de ses travaux littéraires, une bibliothèque richement fournie et des salles de lecture décorées de quelques statues de prix, originaux ou copies (3).
Cliose singulière, dans la volumineuse collection de ses Lettres, le seul passage où se fasse jour un ('cho de nos préoccupations modernes n'est même pas de lui, mais de son vieil ami Sulpicius, alors gouverneur de l'Achaïe, qui lui ('crit en apprenant son inconsolable al'Iliction à la mort de sa chère TuUia : « Il faut que je vous communique une réflexion qui m'a fait du bien. A mon retour d'Asie, faisant route d'Egine vers Mégare, je me mis à regarder la contrée environnante. Que de villes autrefois fl>rissantes, aujourd'hui ruines éparses sur le sel ! — A cette vue je me dis à moi-même : Comment, chétifs mortels que nous sommes, osons-nous nous plaindre au trépas de l'un des nôtres, nous dont la nature a fait la vie si courte, alors que d'un seul coup d'œil on aperçoit les cadavres de tant de grandes cités? » (^elte leçon tin'e des ruines, ajoute à ce propos M. Boissier, cette manière d'interpnHer la nature au [irolit des idc'cs morales, celte mélancolie s('i-ieuse mêlée à la contemplaiion d' m beau paysage : autant de sentiments que l'antiquité païenne a peu connus.
Si de CiciTon on pa^se à Salluste, il faut reconnaître que la Coiijural'uni de Caliima ne se prêtait guère à une j)einture animée des charmes de la nature : en revanche la Guerre deJu- (furlha forçait l'histoiien à transporter son lecteur sur un
(1) Voir les chapitres xv et xvt du traitr ])e Senccliitc et en particulier le passaj.;e suivant : << Nec vcro segclibus solura et pratis et vineis f-l arbuslis res rustica) lœtoe sunl, sed Jiortis etiam et pomariis tum peludun: pastu, apium examiuit)us, llorum omnium varietate ».
(2) Notamment dans une lettre à son frère (Ad niihitnm, m, 1}. ;{) Ad famil,, iv, .'J.
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continont nouveau, aux conlins du désert. Nous le voyons en effet s'arrèler à nous en tracer le tableau, mais ce qui rinh'resse avant tout, ce sont les origines, les ressources et le caractère de ces Numides que les meilleurs généraux de Home eurent tant de peine à dompter : dix lignes suffisent à l'ancien gouverneur de l'Afrique pour résumer ses impressions sur l'aspect du pays.
11 n'en va pas autrement chez Ïite-Live, qui ne décrit que rarement un site ou une région, et là seulement où ce crayon rapide ajoute à la clarté ou à l'intérêt de la narration (l\ S'agit-il, par exemple, du passage des Alpes par Annibal? Pour peindre les horreurs de la montagne et ses sauvages pn'cipices, le combat incessant livré par les hommes et les chevaux à un sol qui se dérobe ou aux neiges accumulées sur les hauteurs, l'imagination de l'écrivain trouve des traits vraiment expressifs : mais il est é-vident qu'il ne perd pas un instant de vue le redoutable ennemi qui s'apprête à fondre sur Rome (2).