‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 21 sur 68 · Lucrèce · texte numérisé non relu

Lucrèce

Dans le domaine que nous explorons, la pot'sie latine va heureusement nous dédommager de la stérilité au moins relative de la prose. En Grèce, c'est à la curiosit»', c'est à l'amour du beau, c'est au sens de la forme et de la couleur qu'avait parlé la nature ; au lieu de tirer immédiatement son inspiration des choses, le Grec les entrevoyait volontiers à travers les transformations brillantes que leur imposait son imaginalion. Ge n'est pas lui assurc-ment qui eût jamais prononcé le mot célèbre : Sun/ lacrijmai rerum. Le Romain, dont le gi'nie

(1) (JuicoïKjue est ramiliarisé avec la liaute montagne sera frappé de la justesse de cetto courte description tirée du récit de la guerre contre l'ersée (xliv, G) : « Rupes utrinque ita abscissaî sunt, ut dospici vix sine vertigine quadaiii simul oculorum animique possi( : lerret et sonilus et altitudo per niediam valleni lluentis Penei amnis. »

(2) Voir Taine, Esmi sur Tit<--Lire, 278 et suiv.

revêt comme spontanément la note solennelle et dont le sérieux ne va pas toujours sans quelque tristesse, était capable de sentir plus profondément certains aspects de la création.

L'exemple de Lucrèce suftirait à le prouver. Disciple convaincu de l'école épicurienne, il a beaucoup emprunté à ses maîtres : mais ce qu'il a peut-être de plus remarquable, de plus profond, il ne le doit qu'à lui-même. Peu lu, même à Rome, à peine compris, exalté dans la suite outre mesure par les uns, injustement dédaigné par le plus grand nombre, l'auteur du Dénatura rerum, dans une étude telle que celle-ci, a droit à une place d'honneur. Tl parle do la nature, et en parle sans cesse : qui pourrait s'en étonner? C'est son véritable, son unique héros. Il s'y intéresse sans nul doute, il en scrute tous les détails avec une sorte de passion : son tort, tout au moins son malheur, est de ne la voir qu'à travers un S3'stème né dans la vieillesse du génie hellénique, système le moins enthousiaste, le moins poétique qui fût jamais. D'autres esprits évidemment se sont approchés avec plus de libertc' de la nature, heureux d'ouvrir leur cœur à toutes les impressions, à tous les enseignements qui descendent du ciel étoile ou qui montent de la terre perpétuellement féconde ; bon gré, mal gré, aux yeux de Lucrèce, tout doit justifier cette conclusion préconçue : le monde est un immense agrégat d'atomes, d'où Dieu et l'àme sont entièrement absents. On l'a dit, et ce jugement sévère est à peine exagéré : le De uahira reriini nous odre toute la doctrine d'Epicure : la vraie nature n'y est pas.

Mais nous a,bandonnons, pour le retrouver dans une autre partit' de ce travail, l'interprète autorisé des thèses philosophiques et scientifiques de celui en qui il va jusqu'à saluer un dieu. Ici le poète seul nous appartient : à quels éloges a-t-il droit?

Uappelons d'abord qu'aux termes de ses di'claralions expresses la poésie n'est pour lui quun accessoire, comparable au miel dont on enduit les bords de la coupe pour faire accepter à l'enfant le breuvage amer qui doit le giK'i-ir. (7est entendu : Lucrèce est un penseur qui tient à ses ardentes con-

vidions tout autrement qu'à la forme dont il les a revêtues. Et cependant au milieu de cette physique subtile et (ausse qui mulliplie et prolonge sans scrupule ses démonstrations savantes, le lecteur découvre, et plus fréquemment qu'on ne pourrait le croire, des éclairs de sentiment, des tahloaux ramassés mais pittoresques, mélange d'originalité indcMiiable, de grâce naturelle et de verdeur un peu sauvage, la Muse n'avant à son service qu'une langue fruste encore et mal assouplie. Il y a dans cette œuvre plus ou moins inachevée des passages où, comme on l'a dit très justement, le poète ne discute plus et oublie les contradictions de sa philosophie aussi bien que l'appareil encombrant de ses démonstrations ! s'abandonnant alors sans réserve à l'impression des objets sur lesquels il arrête son regard, le dialecticien de tout à l'heure se fait peintre et ses visions se projettent avec un relief étonnant sur la trame un peu austère de son exposition (l).

Veut-il, par exemple, nous apprendre jusqu'où va la mobilité des atomes? Comme la comparaison est ingénieuse ! « Quand les rayons du soleil s'insinuent par une ouverture dans une salle obscure, regarde, tu verras une infinité de corpuscules s'agiter de mille manières dans le sillon lumineux, et comme s'ils s'étaient déclaré une guerre éternelle, se livrer des assauts et des combats sans fin, » Et un peu plus loin : « Quand l'aurore verse ses feux sur la terre, quand les oiseaux dans les forêts solitaires voltigeant de branche en branche remplissent l'air de leurs joyeux concerts, mesure avec quelle rapidité le soleil à son lever baigne toutes choses de ses effluves lumineuses (2). »

(1) Qu'on reliso notamment la description de la peste d'Atliènes : quelle intensité de réalisme !

(2) II, vers H3 et 14;}. Puisqu'aussi bien c'est avant tout de poésie qu'il est ici question, pounjuoi ne pas citer cette dernière peinture dans le texte original, afin d'en faire savourer l'indiscutable harmonie :

Priinuiu Aurora iiovo quum spargit luinine tei-ras Kt varije volucres, nemora avia pervolitantes. Aéra per tenerum liquidis loca vocibus opplent.

!3e cnAP. ir. — l\ \aturb et le sentiment poétique

11 n'est pas jusqu'à la sensibilité exquise de Virgile à laquelle ne prélude l^ucrèce, comme dans ce morceau tant de fois cité :

« Quand, au milieu des vapeurs de l'encens, la hache sacrée a fait tomber au pied de l'autel un jeune taureau, sa mère qui déjà n'est plus mère parcourt les vertes forêts, laissant partout les empreintes profondes de ses pieds fourchus : ses regards inquiets demandent à tout le voisinage Tenfant qu'elle a perdu. Elle s'arrête dans l'obscurité des bois, qu'elle remplit de ses gémissements : puis elle retourne à l'étable, morne, absorbée dans ses reurets. Les tendres saules, les herbes baignées de rosée, les fleuves qui coulent à pleins bords n'ont plus de charmes pour la dc'livrer de ses inquiétudes soudaines: les jeunes troupeaux qu'elle voit bondir sur le gazon ne peuvent faire illusion à son amour. » N'est-ce pas que l'auteur de ces vers a mis tout son cœur dans cette peinture, qui prête giuiéreusement à l'animal sans raison ce qu'il y a de plus intime et de plus poignant dans nos propres tristesses?

Même mérite, que le poète di'crive le spectacle offert par notre globe aux premiers jours de son existence (V, 781"), ou l'action fécondante de la pluie (I, 25ij, ou les ravages de 1^ tempête (I, 272-21lo), qu'il nous montre les tendres agneaux folâtrant à cùt(' de leurs mères, ou qu'il nous fasse assister aux bi'gaiemenls de la musique à son berceau, ou enlm qu'il dépeigne en traits vraiment idylliques les fêtes rustiques des pauvres laboureurs (V, 1 :587-liO*.t). Aussi n'est-on pas surpris de lire sous la plume si line de M. (1. Tîoissier : « Si j'avais à désigner l'écrivain romain chez qui le sentiment de la nature me semble le plus vif, le plus [)rofond et le plus vrai, je n'hésiterais pas à nommer Lucrèce. Comme c'est sur elle que tout son système s'appuie, on peut dire qu'il l'aime de toute son àme. M

C'est qu'en effet l'énumération qui précède serait très incomplète, si l'on oubliait la sympathie manifeste du poète pour l'évolution de la vie universelle, pour le travail caché de la matière sans cesse en renouvellement: sympathie qui est la note

dominante de son œuvre et qui faisait dire à (iu'tlie que de ce puissant édilice se dégage une impression de grandeur souverainement portique (l). En dé[)il de son alliéisme d'école et du pessimisme qui en est la suile logique (2), Lucrèce est parfois saisi de ces frissons inlT-rieurs qui agitent les âmes en face des grands mvslères de la création. L'immensili' des espaces inlinis t't du temps éternel l'accable : et cependant il ne trouve, pour ainsi parU'r, son vrai [)oint de vue que dans ces régions où s'évanouit toute limite, où l'imagination la plus hardie doit s'avouer vaincue. Alors, selon ses pioprcs expressions, « les murailles du monde s'écroulent ». « .le vois, s'écrie-t-il, la nature à l'u'uvre dans le vide inlini... Ouand je médite sur ces grands objets, je me sens pénrlri' d'une volupté divine, j'éprouve un fr('missement (3). » Voilà la grande poésie : inutile de le contester.

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