Virgile
De Lucrèce à Virgile la transition est ais('e. Aussi bien le second a connu et imité le premier et on conçoit facilement l'émotion que l'auteur des Gêorgiques dut ressentir en lisant le poème De la Natun'. « Ce regard qui embrasse l'univers et
(t) A ce point de vue il importe de remarquer les vers consacrés à Cybèle, la grande divinité asiatique de la nature, qui dès cette époque prenait une place importante dans la reliirion de ISome comme daiis sa poésie.
(2) En veut-on un •■xeiii|ilc facile à saisir : tandis que Viriiile i>arle du calme bienfaisant de la nuit en termes d'une douceur exquise, Lucrèce n'en veut voir que les ombres ellrayantes :
Nox ubi terribili terras caligine texit. fvi, 851)
^3) His libi me rébus qu;cdam divina voluptas
Percipit, atque horror. (ni, 1(?
A propos de ce dernier mot, Littré fait la réilexion suivants : « Les Latins avaient un beau mot i;.'noré des (Jrecs pour expiimer la sensation causée par l'ombre, le silence, le froid et la majesté des forêts : c'était liori'ur, sorte de frissonnement qui n'était in sans craint»', ni sans respect, lù sans plaisir. »
i'SH CIIM'. M. — LA NATURE ET LE SENTIMENT POÉTIQUE
en sonde les mystères avec un frisson religieux : celte âme qui se mêle aux choses, qui vivifie la matière inerte, qui s'intéresse à la vie de la plante, qui s'associe aux joies et aux douleurs de Tanimal sans lanj^age ; cette imagination vive, celte sensibilité protonde durent ravir, pénétrer, enflammer le génie du chantre des arbres, des animaux et des abeilles. 11 admira le courage et le bonheur du pliilosophe et s'écria :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas (1).
VjW vérité, ce que nous venons de lire qu'est-ce autre chose, sinon la quintessence du génie de Virgile qui a dépassé son devancier en perfection littéraire, non en puissance d'invention?
iiorace a dit de son ami :
Molle atque facetum Viryilio annuerunt gaudentes rare Gamœna».
L'éloge est précieux sans doute, mais insuffisant. Si depuis dix-neuf siècles Virgile est demeuré l'un des poètes préférés de quiconque sait méditer, aimer et sentir, il le doit à la grâce de sa poésie, et plus encore à l'élévation et à la délicatesse de ses sentiments. Non seulement il se plait à tout animer et, si l'on me passe celte expression, à tout humaniser dans le monde où à ses yeux il semble qu'il n'y ait rien qui ne se réjouisse, souffre et pleure. Lui-même a « le don des larmes, selon un beau mot de saint Augustin; et chez les anciens il a été le premier et presque le seul à aimer la nature à la hu-on contemplative et mélancolique des modernes (2) ». Lucrèce, on
(1) M. ClOUslr.
(2' A ce propos qu'on me perniello de transcrire ici quelques réllexions intéressantes, quoique en partie au moins disculal)lcs, de M. Cliantavoiiie : « I-es anciens cliercliaieni, avant tout dans la nature des sensations : leur piété plus naïve et leur ima^^iiiation plus crédule que la nôtre, au lieu de s'abîmer et de s'assombrir (comme nous le faisons aujourd'bui : rappelez-vous la Maison du licnjer de Vi^ny) dans le mystère des choses, i'aisaient ap|>araîtrc dans ce mystère qui plaît
LA POÉSIE DE LA NATUHE A TîOME 13t)
Va dit avec raison, en est toujours reste le tidrle et viril ol>servatcur : chez lui la note triste, d'ailleurs fréquente, est le fait non du poète qui vit dans ses-songes, mais du [)liilosophe qui réfléchit et s'afflige. Virgile, en même temps qu'il a des rayons de jeunesse et de heaulé qui enchantent, a connu dans le sens noble et presque religieux du mot cette rêverie qui est le repos des âmes souffrantes : c'est à la solitude qu'il a demandé ses meilleures inspirations. Comblé des faveurs du prince, confident et ami intime de iMécène, entouré d'une popularité sans égale, il fuyait Home et ses palais pour aller à ?S[aples ou à Tarenle se livrer à l'étude et à la contemplation. Le tumulte des cit('s, leur bruit stérile, leur agitation perpétuelle l'importune : c'est à la nature qu'il demande l'oubli momentané des hommes et des choses :
0 qui me gelidis iii vallibus llanni
Sistat, pt ingenti ramorum protegat umbra !
En même temps son âme vibre à toutes les impressions du dehors : si le monde extérieur l'intéresse, c'est parce que le
surtout à l'inquiétude du philosophe, des formes divines qui souriaient à la fantaisie du poète... Loin de chercher à conipliiiuer ou à expliquer la nature, ils se contentaient d'en jouir voluptueusement comme dun tableau et dun concert quils prenaient plaisir à regarder et à entendre. Nous autres les tard venus, nous mêlons volontiers notre ànie humaine à l'âme des choses : nous confions ou nous demandons à la nature le secret de notre destinée. » — Mais, pour en revenir au rappiorhemcnt affirmé dans notre texte, il y a assurément une émotion plus poignante chez Lamartine :
Repose-toi, mon âme, en ce dei-nier asile Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir. S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Mais il y a une suavité plus pénétrante chez Virgile :
Et jam summa procul villarum cuhnina fumaiTt, Majoresque cadunl altis de montibii.«i umbrje.
Par ce côté cependant, ces deux beaux génies n'en sont pas moins fr.' res et appartiennent sans conteste h la même famille d'esprits.
140 CDAP. II. — LA NATURE ET LE SENTIMENT l'OÉTIyUE
sentiment le transllj:^ure pour ainsi dire sous son regard. Voyez avec quelle émotion il parle dans ses Eglogncs du sol natal, de son cher pa3'S de Manloue, de l'humble chaumière qui abrita son enfance : c'est qu'il entrevoit tous ces chers souvenirs à travers les déprédations et les terreurs des guerres civiles :
Impius Ikoc lani culta novalia miles liabebit ! lîarliarus lias segetes !
L'(^loge de l'Italie dans les Gronjiqucs est un tableau plus étendu, d'un plus large essor, d'une tonalité plus chaude et presque enthousiaste; ici c'est le Fioniain qui [arle, le patriote lier de la superbe contrée aux moissons fécondes, aux lacs magnilîques, au printemps éternel, de cette terre nourricière des héros dont s'enorgueillit l'histoire romaine :
Salve, maj^ua parens lïuyum, Salumia telln<, Magna viruni !
Je n'ai pas à rappeler les conjonctures politiques et sociales au milieu desquelles les G(''orfjiques ont vu le jour : il suffit de dire que Virgile ("lait doublement qualifié pour produire ce chef-d'œuvre. Au don de bien parler des choses de l'agriculture se joint chez lui celui de les bien connaître : ce qu'il chante, il y croit et il l'aime, persuadé qu'il est de l'inlluence bienfaisante de la nature sur ceux qui vivent en quelque sorte à son ombre et sont avec elle en constante communication. Telle vist la magie de ses vers qu'ils prêtent à la campagne une séduction à laquelle n'atteint pas toujours la réalité.
Un dernier trait achève de nous intéresser à N'irgile. 11 avait sans doute maintes fois hésité entre sa vocation liltt'-raire et des aspirations qu'il jugeait plus relcvc'cs. La pot'sie l'avait conduit [)ar degrés aux préoccupations philosophiques, et il avait fini par «'•[)rou^•er pour les grands problèmes d(? l'origine et des lois de l'univers quelque chose de la curiosité infinie d'un Pythagore ou d'un Di'inocrite.
On il cilo maintins fols, et ou a eu raison, les vers fameux dos Géorgiques où Virgile, dans un visible élan d'admiration pour Lucrèce, exaile les spéculations savantes sur l'univers. Comme pour ne laisser échapper aucune des solutions données à l'c-niume du monde, lui-même recueille les enseignements des systèmes k's plus opposés (l). 11 aurait souhaité (nous possédons sur ce point ses aveux) de sonder à son tour les secrets de la nature, de savoird'où vient la vie des choses, quelle route les astres suivent dans les cieux, ce <[ui fait trembler la terre, ce qui soulève les mers, ce qui détermine la variété des saisons (2). Mais pour atteindre à ces hauteurs de la science, les forces lui manquent, et faute de génie pour comprendre la nature (3), il se contentera de l'ainiersous sa forme la plus attrayante :
Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes : Flumina amem silvascjue inglorius.
Virgile, peintre des champs et des bois, se résignait à l'obscurité : la gloire a été sa juste récompense.