‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 23 sur 68 · La porsie êlrgiaque · texte numérisé non relu

La porsie êlrgiaque

Qui le croirait? Tibulle semble avoir été visité quelque jour par la même tentation dont s'accusait Virgile, mais il l'a sans doute, et du premier coup, dédaigneusement repoussée :

(1) Dans son Traité de la coiicHpisccnce (chap. xviii) Rossuet note cette versatilili' pliilosophique de Virgile et s'en scandalise, oubliant l'abinie (}ui sépare un poète d'un théologien.

(2) Géon/iqucs, II, i~'6 et suiv. — Outre le textç célèbre du VI'' chaut de VEnéide (v. 724-), on sait que dans la VI'^ Eglogue, au grand étonnement de Fontenelle, Silène (un demi-dieu champêtre) chante « comment les éléments condensés d'abord au sein du vide immense donnèrent naissance à tous les êtres et formèrent l'assemblage de ce vaste univers ».

(3) Remarquons à ce propos que le mot même de natnra (ou rmim luifurn) qui revient presque à toutes les pages de Lucrèce, a été comme à dessein évité par Virgile.

c'est du moins ce que laissent supposer ces vers aussi remarquables que peu connus :

Aller dicat opus magni mirabile mundi Qualis in immenso desederit aère tellus, Qualis et in curvum portus confluxerit orbanv, Ut vagus, e terris qua surgere nititur, aer, Huic et contextus passiin lluat igueus aîther, Pendentique super claudantur ut omnia cœlo.

Kutrainé prcmalurément au tombeau, Tibullo songe aux fleurs du printemps qu'il ne reverra pas et proteste contre les rigueurs de sa destinée par de gracieuses et touchantes comparaisons empruntées à la nature :

Quid fraudare juvatvitem crescentibus uvis,

Et modo nata niala vellere poma manu? (1)

Horace (2) nous montre le poète, son conseiller et son ami, « errant parmi les ombres salutaires des bois silencieux », Ainsi, lorsqu'en maint passage, Tibulle place aux champs le bonheur et qu'au trouble inséparable des existences opulentes il oppose les paisibles douceurs de la vie rustique, il écoute son propre naturel; peul-èlre aussi se conformetil au mot d'ordre parti du cabinet de Mécène ou. du palais d'Auguste.

C'est qu'en efîet nous retrouvons chez le voluptueux l*roperce,son contemporain, les mêmes invectives contre l'amour déréglé de la parure,

Naturœque decus mercato perdere cultu,

contre le luxe insensé et les prodigalités ruineuses des gén('rations nouvelles, si diiïérentes de celles à. qui jadis suffisaient à la campagne des plaisirs moins coûteux et plus purs. N'estil pas permis de soupçonner une simple hyperbole de rhéteur dans les vers où, abandonné par Cynlhie, il ne voit plus dans

(2; HpHres, I, 4.

la nature entière qu'un vaste désert? l'aut-il le prendre au mot lorsque, las d'avoir perdu sa jeunesse dans des intrigues et des déceptions mondaines, il déclare n'avoir plus d'autre rêve que « de pénétrer le secret instinct de la nature et d'apprendre quel est le dieu dont la sagesse gouverne l'univers? (1) ». Un poète qui laisse la mythologie déborder perpétuellement dans ses vers nous autorise à douter de la sincérité de ses émotions.

Catulle ne mérite guère de nous retenir davantage. Son Attis dépeint la libre et sauvage violence du culte de la nature dans la personne de ce berger phrygien qui traverse les mers et s'enfonce dans les bois pour s'y livi'cr à des orgies frénétiques, sauf à regretter dans ses heures de ri'flexion les joies perdues de la vie ordinaire. IMais ce qu'on relit ])Ius volontiers, ce sont les modestes («pigrammes où il met en scène le Priape gardien de sou humble villa, entourée de marais, au toit couvert de joncs, et du jardin contigu où les pommiers odorants, la vigne et l'olivier ombragent la statue du dieu rustique, où violettes, pavots et citrouilles menacent d'étoufîer les jeunes épis. •

On cite également volontiers dans VEpithalame de Tliélis et de Pelée ces deux vers qui peignent assez heureusement les vagues de la mer se soulevant à mesure que haichit la brise du matin :

Post venlo descente mai,Ms mai^is increbrescunt, Purpureaque procul nantes ab luce refulgent.

Mais si Ton rencontre chez Catulle des comparaisons empruntées aux. spectacles de la nature, c'est availt tout dans les pièces imitées ou traduites de ses modèles helb-niqucs. « Il a fallu que les Grecs lui apprissent à ouvrir les veux sur le monde. I*our lui il (Hait lro[) occupé par ses propres \)i\<-

Tumjiiilii riatiuui libeat perdiscere luores,

Quis Dens hanc mundi teiiiperet arte doimim ?

sions, trop personnel pour pouvoir s'éprendre ardemment de la nalure » ! l).

Ainsi chez les elégiaques latins, rien ne rappelle ou ces invocations à la nature, mère des choses, ou ces Apres retours sur ses sévéï'ités inexorables, que l'on voit se, succéder d'une façon presque dramatique sous la plume de Lucrèce.

o. — lluracr

« Les poètes aiment les bois et fuient le fracas des villes. » Ainsi Horace semble partager l'aversion de son ami Virgile pour le tumulte de Rome : les termes dont il se sert en parlant de la campagne laisseraient croire qu'il était fait uniquement pour s'y plaire et qu'il n'a jamais été citadin que par occasion, presque par contrainte, rêvant le long de la Voie Sacn-e uniquement parce qu'il ne lui est pas loisible de le faire dans ses bois de la Sabine. Au fond il n'est qu'à demi convaincu.

Une médiocrité dorée suffit à ses vœux, soit i2i : mais il se réserve le droit d'en jouir à sa façon et selon ses goûts dans un champêtre et studieux asile (3), tel qu'il nous le décrit au début (le son épître a Quintius. « .le préfère, dit-il, la solitude de Tibur à la pompe royale de Uome » : c'est exact, sauf à ne soupirer qu'après Rome dès qu'il a rejoint ses bosquets de Tibur :

Romsfi Tibur aniem ventosus, Tibure Romam. C'est du palais d'Auguste envahi par la foule des courti-

(1) M. MiciiAi'T, Le <iénie latin, p. 241.

(2) Comparer Martial écrivant à un de ses protecteurs : « Yeux-lu savoir ce que désire ton ami"? avoir à lui, pour l'exploiter hii-mômc, une petite [)ropriété rurale r.

Hoc petit, esse sui nec ma;,MU ruris aratoi*.

(3) Epitrcs, I, 18 :

Sitboiia libi^rum et provisu? frugis in annuin Copia.

LA l'OÉSlE DE LA NATLHE A HOME i i'o

sans et des soUicileurs que l'auteur des Sa/irr.s y^ile ce cri du mondain blasé : « 0 campagne, quand te reverrai-je (I)? Oh ! quand [)araîtront sur ma table ces. fèves, parentes vénérées de Pj'thagore, et ces menus légumes assaisonnés d'un bud friand ! ô veilles, ô festins des dieux! lorsque toute ma maison soupe avec moi devant mon foyer et que mes joyeux serviteurs se rassasient des mets auxquels je touche ù peine. » A ce point de vu(\ IN'pilre à Fuscus n'est pas non plus sans charme : « Si bon doit se rapprocher de la vie de nalure, est-il meilleur séjour qu'une belle campagne? oii trouver de plus tièdes hivers, des zépln^rs plus doux et qui tem[)èrent mieux les ardeurs de la canicule... Où trouver un sommeil moins troublé d'inquiétudes jalouses?... Voici une maison qu'on admire : c'est qu'elle domine un vaste horizon. La nature, vous la chassez à coups d'étrivicres, et cejtemlant, elle revient toujours : elle triomphe à la longue de vos injustes mépris (2). » Horace veut être un des premiers à prêcher le retour à la simplicité, à la frugalité d'autrefois ; mais parmi ceux des favoris d'AugusIe qui touchaient de plus près à la personne du prince, combien donnaient l'exemple de cette tardive conversion?En vain les beaux esprits de lacourimp(;riale accordaient-ils aux mœurs du passé de poétiques regrets : par leur scepticisme ils achevaient d'en rendre impossible la résurrection (3), ■

Au surplus ne demandons pas à Horace cet amour délicat et passionné des choses qui a immortalisé Virgile son ami :

(1 i Même accent, ou peu s'en faut, cliez Catulle saluant avec ('motion son domaine familial : « Sirmio, perle des îles et des presqu'îles, quel bonheur de te revoir ! »

(2) Quoiqu'il soit à peu près universellement' reçu que Deslonclies a très bien résumé celle dernière phrase dans un veis mille fois cité,

Chassez le naturel, il revient au ë^'op»

après avoir relu le contexte, je soupçonne dans ce rapprochement un conire sens véritable.

(3) Hoiace en c nvient lui-m'^me : voyez [dutôt la mercuriale (jn'iise fait adresser par Davus sou esclave (Satiicf;, ÎI, 7).

lu

146 COAP. II. — LA NATCUE ET LE SENTIMENT POÉlIQUE

il ne sait pas assez se détacher de lui-môme. Pratiquant à sa façon sa propre devise : A7/ admîrari, il n'emprunle au pa3'sage que le cadre d^me ('iéji;anle causeiie, d'une scène voluptueuse, d'un fesliu plus ou moins délicat (I). Dès que domine le caprice, le j^oùl des discussions piquantes, des mordantes satires, sous le règne de l'esprit en un mot, la poésie de la nature n'est plus susceptible d'être comprise, moins encore d'être goûtée. Moraliste par inclination native, qu'Horace glisse dans les humbles sentiers de la poésie familière ou qu'il s'élève sur les hauteurs du Ij^rismc, c'est toujours les ressorts intérieurs de la vie humaine, les spectacles de la vie sociale qu'il a en vue. S'il lui arrive de parler de la nature, c'est avant tout de la sienne et de la notre : les regards du poète, au lieu de s'égarer dans ce vaste univers, se concentrent non sans une certaine satisfaction sur ce petit monde d'idées et de penchants que chacun de nous porte en soi.

G. — Manilius et Ovide.

Le ciel et l'univers, tel est au contraire le sujit expressément choisi par Manilius, l'auteur des Astronomiques : mais le poète dont la pensée a dû pendant longtemps se promener dans toutes les prolondeurs de l'espace n'en a rapporté aucun cri d'admiration ; lémotioa 'si naturelle à Ihonmie qui se trouve face à face avec l'inlini est absente de cette minutieuse description du lirmamenl où quelques pages brillantes, quelques peintures ingénieuses, quelques épisodes gracieux ou pathétiques, trop rares au gré du lecteur, se détachent du milieu d'énumérations aritlcs et de p{Miodes suichargces de détails. Un seul passage de ce long exposé didactique a une

(1) C'osl la tlièse souLenuc par E. Voss {Die Natiir iii. (1er Dichtnnij (it's Wom-, Dusseldoi'f, 1889). De mtime M, G. \\oh.?A&v {PruTnenadea arch(:olo(jlfjyes, p. 23) déclarft que l'intimité d'Horace avec la nature est loin d'égaler celle de Viryile et de Lucrèce. L'auteur dos Odes pousse jusqu'à l'abus l'eniploi des réminiscences mythologiques.

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saveur presque moderne. A l'aspecL imiuualile tlii ciel le poète oppose le spectacle des ti-unsFuriualions du f^Utlie uù les empires succèdent aux empires ; à (lutlipies siècles de distances, une contrée ne se reconnaît plus :

Quot post excidium Trojae sunt erula rei^iKi !

Ûinnia mortali muUuilur iege creaUi

Nec se cofiiioscunl lerrœ verf^enlilnis annis...

At manel incoliunis mundus, siiaque omnia servat

QuaGnec longa dies auijet, minuilvc seuectus (i).

La même absence de sentiment se trahit chez l'auteur des MiHamorphoscs, poète de cour et de salon, le plus brillant, sinon le plus spirituel représentant de la sociélé raflinde d'alors. Ovide nous montre sans doute la Nature intervenant soit à l'origine du monde pour mettre lin à la guerre des éléments au sein du chaos :

Hanc Deus et inelior litem natura direinit^

soit dans les âges suivants pour présider aux perpétuelles métamorphoses des choses :

rerumque novatrix Ex aliis alias réparai Nalura figuras.

Ajoutons que ce début du poème n'est pas absolument dépourvu de grandeur. Mais l'auteur, qui n'a rien du philosophe et n'est ni un Lucrèce ni un Virgile, retombe bien vite à la chronique de l'Olvmpe, plus ou moins agréable roman daventures. Avant comme après Ovide, maint poète s'est exercé sur le thème complaisant et inépuisable de l'âge d'or : matière à descriptions brillantes, rêve chimérique que caresse volontiers une civilisation vieillie, lasse d'elle-même et au fond très peu disposée à revenir à la simple innocence de ce qui passe pour le règne ou l'école de la nature (2).

(Ij I, 497. Comparer l'éloquente apostrophe de IJyrou à rOccaa au IV"= chaut de Child-Haiold.

(2) Il est d'Ovide précisément, ce vers caractéristique :

Laudamus veteres, sed nostris utimur annis.

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