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Les écrivains de Vere impériale

Le (Jeriiier des poêles laliiis de Uileiit, Lucaiii, nous raiiièiie des fictions de la mythologie aux réalités de riiistoire. La Pliarsale pn'sente un manque à peu près complet de pitloresque et de couleur. Quel intérêt peut garder la nature dans une épopée où les destinées de Rome et du monde s'agitent entre deux de ces mortels extraordinaires nés pour commander au genre humain! (1) Que Lucain rencontre sur ses pas les gorges de l'Apennin, ou les plaines de la Thessalie, ou les rivages de l'Egypte, aucun vers ne fait tableau (2). Pour peindre les aspects ellVayants du désert africain, son imagination entasse traits sur traits, et ('pithêlcs sur épithêles ; de pareilles descriptions ne trahissent pas plus de sentiment que de goût (3). Une fois cependant, une seule, il a semblé vouloir nous donner une note vraiment poétique ; c'est en parlant de la forêt que César, durant le siège do Marseille, ordonna à ses soldats de dépouiller de ses arbres séculaires pour la construction de machines de guerre :

(1) • Humanuni paucis vivit izenus... (V. 343.)

(2) C'est avec la nn'ine biièvelA- que Juvéïial parle des obstacles redoutables accumulés par la nature sur la route d'Annibal :

Opposuit iiatui-a Alpeniqup nivenique.

.Evidemment tout à riiiditruation que lui causent les grands et petits scandales de Rome, le célèbre satirique n'a eu ni la pensée ni le loisir d'interioger la nature ou de chanter sa puissance.

(3) Dans ce IX*^ chant (luelques vers cependant m'ont frappé : ceux où Lucain s'excuse d'emprunter aux traditions mythologiques l'explication de certains phénomènes en face desquels la science s'avoue impuissante :

... Quid si'creta noceiiti Miscuerit Natura solo, non cui-n laborque Noster scire valet : nisi qucd vulj^ata per orbem l'"abiila pro vera decepit snccula causa. (v. 620.)

LA POKSIE DE LA NATUIIE A ROME 1 i'J

Lucus erat, longo nunqu;im violalus ah œvo, Obscuruni ciiif;eiis coimexis aéra ramis Et gelidas alte subtuotis soli-bus umluas. ... Nom ullis Irondein prœbeiilibus auris Arboribus suas hoiror inest. : tiuii [ilurima nigris Fontibus uiidacadit.

Malgré le commaudeinent formel et réitérr de César, ses soldats hésitent :

Sed fortes tremuere manus, motique verenda Majestate loci,

et pour les entraîner i' faut que leur chef, donnant l'exemple, assure hautement sur sa IHe la responsabilité de sa téméraire audace.

Chose remarquable, une réllexion presque identique à celle que nous venons de relever s'est présentée à Sénèque écrivant à Lucilius : « Si tibi occurrit veluslis arboribus et solitam altitudinem e^ressis fr(>quens lucus et conspectum cœli densitatc ramorum alioium alios prott^gentium submovcus, illa proceritas silvae et secretum h)ci ctadmiratio umbraî inaperto tam densae alquo continute, li(h'm tibi nuuiinis facit. Kt si quis spc -us saxis penitus excsis munlein sus|)iMi(lt'ril, non manu facluSjSednaluralibuscausisintantamlaxilatcm cxcavatus, animum tuum quadam rcligionis suspicione percutit. ( l) » Mais d'où vient qu'en présence de la mer et des montagnes aucun ancien n'a ("prouvé pareil tressiillement? serait-ce parce que le spectacle s'en déroulait pour ainsi dire chaque jour à tous les regards, et faut-il appliquer à ces aspects grandioses de la création, en co qui touche les plus grands écrivains de Rome

(1) Lettre il. — Ovide (Amours, III, I) avait déjà dit en parlant d'un bois sombre : i\omeii ad est . — Dans sa Gcriitnnie, Tacite (cli. '5"') nous montre les Suèves se réunissant dans une forôt entourée de tout teni[)s d'une terreur sacrée, aufjuriis palrian cl prisca fonnidiiic sacram : JMNui vers échappé par mégarde à l'austère prosatfui- qui ajoutt- : Ksi cl (lUa luco rcvcrenlia : neino nisi ligtilus in<jrr(ll(in\ ut iiioti-slittcin unmliiisprrr se fcrcns.

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et de la Grèce, le mot célèbre de Cicéron : Assiduitale vilucninl ?

Dans la litb'raturc de Tèrc impérial^', les deux passages bien courts que nous venons de transcrire sont les seuls où l'on voie la nature exercer une action morale sur l'imagination et le cœur de l'homme. Rien de semblable assurément ne perce dans la sorte de coquetterie mise par Pline le Jeune (l) à décrire certains sites particuliers où des phénomènes peu ordinaires ont vivement frappé sa curiosité de touriste : il ne nous fait grâce d'aucun détail, insistant au contraire sur telle ou telle circonstance accessoire, tantôt en savant à l'airùt d'explications plus ou moins acceptables, tantôt en b(d esprit qui s'amuse et veut amuser son lecteur (2).

Cest alors une question vivement ch'hattue que celle de savoir si le séjour des champs doit être recommandé à l'homme de lettres et au penseur. Pline, qui avait appelé l'une de ses deux villas « la tragédie » et la seconde « la comédie », et qui n'allait jamais à la chasse sans emporter ses tablettes, afin qu'aucune de ses inspirations ne fût perdue ni pour lui ni poui- la postérité, répète sans cesse à ses amis que « Minerve ne se plaît pas moins que Diane sur les montagnes ». Si on l'en croit, l'ombre des forêts, la s(jlilude et le silence sont propres à suggérer les plus lieureuses pensées. Dans sa joie d'arriver à sa maison de Laurente, il s'écrie : « () niL'r, ô rivages^ ô vrai sancluaire des Muses, que d'idées ne faites- vous pas naître en moi, que d'ouvrages vous me dictez (3) ! » Oi'intilien, traitant à son tour le même problème, n'est pas absolunicnt de cet avis : « il ne faut pas ajouter foi trop aisément à ceux (|ui vous conseillent les bois et les forêts, sous prétexte que les grands horizons, les charmes du site élèvent l'âme et doiMient cari'ièj'c à rins[)iratioii. Une retraite de ce genre peut avoir ses agiéments, c'est incontestable : mais ce n'est pas

(!) l'ar exemple, dans sa lettre sur.les sources du Cliturnne (Vllt, 8). (1) Notamment, IV, 50 et V, 6.

LA rOÉSIlî DE LA NATUItE A UOME 15i

un stimulant à l étude. Tout plaisir nous détourne in(';vilahlomenl du but poursuivi. La beauté des forêts, le cours des rivières qui les airosenl, le bruissement du venl dans les branches, le chant des oiseaux, la libeit(' de promener ses regards tout autour de soi dans l'espace, tout cela nous distrait, et la satisfaction qu'on éprouve est faite beaucoup moins pour affermir que pour détendre les ressorts de la pens('e(l). »

Quoi qu'il en soit de ce point spécial, il semble qu'après les convulsions sanglantes des dernières années de la république, la paix rendue ou imposée à Home par le jiouvernemenl d'un seul ait dû permettre aux esprits de mieux goûter la nature. On voit à celle époque, surtout dans les hautes classes de la société^ le besoin et l'habitude des voyages se rf'pandre, en même temps que se développait la prospérité générale. Les merveilleux progrès de l'administration romaine jusque dans les contrées les plus reculées rendaient chaque jour plus faciles des excursions môme assez lointaines. Comment résister au désir de jouir à l'étranger de spectacles d'autant plus vantés qu'ils étaient moins connus? Comment se refuser le plaisir et l'orgueil de parcourir ce monde que Rome a refait à son imaiie? iMais, il faut le dire, la curiosité comnmne s'adresse bien moins aux beautés du paysage qu'aux souvenirs de la fable et de l'histoire, aux monuments dûs au ciseau du sculpteur ou à l'art de l'architecte (2) : de plus, parmi tous ces hommes que les exigences de leur carrière oflicielle, le soin de leurs intérêts ou le désir de se produire conduisent à travers tant de pays et de climats différents, du fond de la Calédonie au

(1) bulUulion oratoire, X, 3.

(2) L'auteur du polit poème intitulé L'Etna en fait naïvement l'aveu : « Nous parcourons les terres et les mers au péril de notre vie pour aller admirer des temples ma^'nifiques avec leurs riches trésors, dos statues de marbre et des antiquités sacrées : nous reclierchous avidcMiient les souvenirs fabuleux de la vieille myllioloiïic : nous faisons ainsi dans nos voyaijes la ronde de tous les peuples, mais san> dai;,'ner regarder les ouvrages de la nature, bien plus grande artiste cependant qu'un Myron ou un Polyclôte ! «

pied de l'Atlas, ou des colonnes d'Hercule aux rives de lEujihrate, nous ne retrouverons ni un Bernardin de Saint-Pierre ni un Chateaubriand. Les uns, tels les gens d'affaires en quête d'un abri provisoire contre les importuns et les solliciteurs, ignorent absolument la contemplation et la rcyerie : les autres, pour ouvrir librement leur àmc aux impressions du dehors devraient, chose à peu près impossible, la fermer d'abord aux impatiences et aux obsessions du dedans. Pour ces derniers, et c'est le grand nombre alors, si nous en croyons les dires de Sencque, le gont de la campagne n'est fait que du d('^goùt de la ville : ils l'aiment par caprice, par lassitude : imposée par la mode, née d'une disposition passagère, cette passion sans racines ne peut avoir qu'une durée éphémère. Les malheureux s'agitent en vain pour se procurer des plaisirs auxquels leur nature blasée les rend insensibles, ou même simplement pour atteindre un repos qui les fuit.

Tout fait croire que les vrais amants de la nature ('taient aussi rares alors parmi les llomains opulents qui accouraient à Antium, à Ostie, à Baïes, à Tarente, qu'aujourd'hui parmi les habitués de Nice, de Trouville ou de Biarritz. Comme s'exprime Sénèque précisément à propos du rivage de Baies : a Une nature trop charmante etîémine les cœurs, et le pays où nous vivons contribue infailliblement à adaiblir notre vigueur morale, tandis que l'aspect rude et sévère d'une contrée affermit l'àme et la rend propre à de plus grands efforts (1) ». Ils ne font, d'ailleurs, guère preuve d'une sympathie plus sincère pour la nature, les heureux possesseurs de ces splendides villas si complaisamment décrites dans les Lettres de Sénèque ou les Silves de Stace. Ce sont gens du monde qui ne se font pas construire de tels [);ilais uniquement pour y vivre; dans une contemplation muette des beautés champêtres. Sui un emplacement choisi et déjà iirivilégn- j>ar la nature, le talent de l'arcliilecte et du jardinier devait réaliser des pro-

diges

(1) Leltie il.

LA POÉSIK DE LA NATUUE A UOMK 153

Ingenium quam mite solo 1 qiiir forma bealis Artp inaiius coiicossa locis ! non laii^ius us(iuam Induisit natuia sibi.

On tirait vanité de ce que Saint-Simon devait appehir « le plaisir superbe de lorcer la nature » et de surmonter à tout prix les résistances qu'elle oppose ( I ) : jusque dans leurs plus paisibles retraites, les Uoaiains apportaient, comme on l'a dit, leurs habitudes de conquérants. Séduisantes perspectives, prairies et clairières, tlierrnes et pièces d'eau, portiques de verdure et colonnades de marbre, orgues hydrauliques, hippodromes pour la course ù pied ou en char, jardins où s'étalent de toutes {)arts les roses de Pn'neste et de la Campanie, bassins où les rellets de la lumière imitent le feu d(;s pierreries, volières pleines d'oiseaux raies, pavillons de repos parfois- revêtus des matériaux les plus précieux, — et si nous franchissons le seuil de l'édifice principal, — appartements magnifiques, marbres rehaussés de veines brillantes, bronzes plus précieux que l'or, soiiis des ruines de ('orinlhe, œuvres d'argent et d'airain où s'est joué le talent des plus habiles ciseleurs : rien n'avait ét(' oublié de ce qui peut Ilatter les sens ou charnier le regard.

Visa manu tenera tectum scripsisse Voluptas,

selon l'ingénieuse expression de Stace, et au milieu de tant de splendeurs, le poète flatteur s'écriait :

... Qua3 reiuni tuiba ! Lociiie Ingenium an domini mirer magis ?

Mais tant de luxe et de trésors cachaient à tous les veux dans

(i) Stace III, 2, {'.'> et Tacite, Annfilcs, XV, 'ri : « Extriixit doinum (Nero) in qua liaud pcrinde gemnnp et auiuin niiiaculo esseni, solita quidem et luxu vulgata, quam arva et stagna, et in nnxliini solitudinum liinc silv;p, inde aperla sfiatia et prospectus : niagistris et macliinatoribus Severo etdelere, quibus ini^eniuni et audacia erat, etiam qii.-Lnatura denegavisset, per artem tenlare et viribus |)iincipis illmlere. »

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ces résidences princières l'action incessante et jusqu'à la présence de la nature. Dans cet excès de sompluositc, Juvénalest seul ou presque seul à soupçonner un ridicule, lui qui s'écrie, en vo3'anl jaunir les maussades gazons de la fontaine Egérie, emprisonnés dans leurs cadres de marbre : « Hespectez la nature : elle seule est belle, elle seule est A'raio ! »

... Quanto prœstantius esset IVumen aquae, viridi si niaigine clauderet uudas Herba, nec ingenuum violareiit marmora loplium 1

En effet, comment ressentir le charme bienfaisant de la nature dans des jardins plus monotones encore que ceux de Versailles, allées régulières enfermées entre des charmilles se coupant à angle droit, arbres rigoureusement alignés, taillés géométriquement, ou même torturés de façon à dessiner le nom du propriétaire, ou à prendre les figures les plus inattendues. « Dans mon parterre, écrit Pline le Jeune, le buis représente plusieurs animaux qui so. regardent. » Quelle décadence que celle qui ap[)laudit de tels contresens artistiques (1) ?

D'autres, nous l'avons dit, avaient la passion des voyages ou plutôt des df'placements, semblables, selon le mot de Sénèque, à ces malades qui s'imaginent trouver quelque soulagement en se retournant sans cesse sur leur lit de souffrance. Quiltent-ils Rome? c'est afin de rompre avec la monotonie de l'existence quotidienne^ de tromper l'ennui qui les ronge : déplorables dispositions, il faut" en convenir, pour se plaire même dans les lieux les plus ravissants et les [)lus justement vantés. Les moins blasés, en quête d'imprévu, se promènent en ouvrant de grands yeux : leur curiosité en éveil, attentive aux moindres détails, est toute surprise et toute heureuse de découvrir des singularités et des bizarreries, ou du moins de se les figurer ; leur d('sœuvrement s'occupe à les observer, et

(1) Comliien est plus sensé le langage si diiïérent que Cicéron prête à Allicus, au déiiul du livre II des Lois? — Il faut d'ailleurs rendre à Pline cette justice que dans quelques-unes de ses lettres il laisse percer un sonliment plus vrai et plus s('rieux de la nature.

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s'ils sont gens d'esprit cullivi', comme ce Pline que nous avons déjà nomme, leur imagination s'amuse aies décrire ou s'éverlue aies expliquer. Plus le sujet est mince, plus elle se bat les flancs pour lui donner de l'intérêt : mais si les yeux et la pensée du touriste ont (Hé un instant distraits, il est trop évident que son cœur est resté et devait rester froid.

Ces satisfactions, si superficielles, si passagères, éprouvées au contact de quelque spectacle insolite, il est même des âmes déjà trop profondément atteintes pour pouvoir les goùler. Sénèque(l) nous représente ces victimes du spleen antique entreprenant sans lin des vo3'ages sans suite, des courses errantes de rivage en rivage et faisant sur terre comme sur mer la triste expérience du mal incurable qui les dévore. On court en Campanie, où bientôt on se lasse de ces sites riants, de ces villes opulentes : alors on s'enfonce dans les gorges des montagnes, on gravit les côtes abruptes du Hruttium ou de la Lucanie ; mais quel plaisir trouver au milieu de ces escarpements et de ces précipices (2) où l'œil ne rencontre pas un endroit où se reposer? Que faire alors? on se laisse attirer par le doux climat de Tarente ; mais cette tranquillité absolue vous fatigue ; on reprend le chemin de Rome, on revient aux spectacles sanglants de l'amphithéâtre, aux jouissances maudites auxquelles on avait cru dire un éternel adieu.

La nature parle et pkut aux âmes simples et pures : elle est sans voix comme sans attrait pour les esprits et les cœurs corrompus (3).

(\) De tranquiUitaie animi, ch. ii. l,e pliilosoplie romain a été rarement mieux inspiré que dans cette peinture vigoureuse du « romantisme ). païen. Son style y atteint par endroits à une véritable éloquence.

(2) D'une manière générale les anciens sont restés insensibles à tout ce que les touristes modernes appellent « de belles horreurs ». [.es sites sauvages n'ont jamais eu le don de les attirer. Cicéron luimême avoue que seule l'habitude |)eut faire trouver quebiue agrément aux contrées montagneuses. Les grandes plaines, les belles prairies, les champs couverts de moissons, la campagne avec ses fruits et ses Heurs, d'un mot, ce qu'elle offre ou d'utile ou d agréable, voilà ce qu'appréciait le lîomain.

(;jj liappelons ici en. terminant, à la suite de M. Michaut, que, jusque

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8, — Conclusion.

Nous venons de suivre les phases principales qu'a traversées Je sentiment de la nature chez les (Irccs d'abord^ ensuite chez Ii's Romains. Il riait intéressant de connaître sous quel aspect ces deux grands peuples, nos ancêtres immédiats dans l'ordre intellectuel, avaient aperçu de pn'frrence le monde extérieur. Ouelque distance qui sépare à d'autres i-gards l'homme antique de l'homme moderne, il est impossible que la nature n'ait pas été pour son imagination un spectacle, pour son esprit un objet d'agr(''able curiosité, pour son cœur une source de douces ou de teri-illanles émotions.

Mais pour ne rien dire de tant de milliers d'esclaves attachés à un incessant labeur à l'atelier ou sur la glèbe, quel effort ne l'allait-il pas à l'homme libre lui-mènif, citoyen de ces fameuses républiques, pour s'abstraire delà politique, s'arracher aux exigences sans nombre de la vie sociale et jeter, ne fût-ce qu'en passant, un regard attentif et bienveillant surles beautés (le la terre et des cieux ? Evidemment, on ne songeait point alors à se faire de la nature une compagne ou une inspiratrice, à vivre avec elle et au milieu d'elle, dégagé de tout autre lien, daui- l'intimité du sentiment ou de la réflexion. Quand l'homme a cessé de la craindrj, il ne s'est pas livré à elle, même après que certaine philosophie en eut lait la dé[»ositaire de la force cn'-alrice, la dispensatrice des bienfaits de Texistence : y chercher une image de notre propre activili-, un écho agrandi de îios énergies et de nos passions, lui demander une première et vague révélation de l'énigme des choses, voilà ce que fit la po(''sie, quand elle ne se bornait {)as au simple plaisir de dé-

(laiii les lraii<''(li('s de Si>iii'i]ue. on rencontre do petits tableau.x de la nature pleins de vie et de fraîcheur, ou de pittoresque et d'énergie: telle la forêt battue |)ar le vent d'orage {Af/anieinnon, 90-94), la description mêlée au monologue lyriijue d'Ilippolyte (v. l-8;i), et surtout la gracieuse et complaisante peinture de la i)ai.\ des champs dans un chœur de Vllcniilc furieux [I2\i-i(>l}.

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criro. Depuis cent ans surtout, la Muse moderne s'est ilonmune autre tàclie : elle a aimé à se perdre et à s'absorber dans le monde extérieur, insensible, inconscient, iiulillérenl au bien et au mal. Le Grec, comme le Honiain, vit de préférence avec lui-même et, si Ton peut ainsi parler, de lui-même, gardant en face de la nature sa pleine indépendance, maintenant fermement sa personnalitt- ; il n'a jamais entendu et certainement il n'eût pas ('Cdulé- la voix, barmonieuse uiurmurant à son oreille le cliant de la sirène:

Oui, la nature est là, qui t'invite et qui l'aime, Plonge-toi dans ^on sein qu'elle l'ouvre toujours (1).

Nous en sommes arrivt's à réserver le nom de poésie presque exclusivement à la peinture des cboses sensibles. Sans doute, la nature n'est absente ni de l'art (2) ni de la litlérature antiques : seulement la place quelle y occupe est relativement restreinte, et d'ailleurs exempte de tout excès, de toute allectation. Sur ce point, les anciens peuvent, à bien des égards, nous servir de modèles.

Notre lâche semble toucher à sa fin, en réalité elle est à peine commencée. Nous avons maintenant à ('ludier ce (ju'ont fait Grecs et Romains, non plus pour traduire les impressions qui leur venaient de la nature, mais pour la soumettre, au contraire, aux prises de leur inteHij-ence, pour essayer de la comprendre, de la d(''linir, et de lui lavir ses secrets.

(i) i< Les anciens contemplaient la nature en elle-même et en elle >eule : leur attention, leur admiration était tout objective. Pour ces lénioins intellicents, ces observateurs ingénieux, le monde n'était (ju'un spectacle : leur esprit était en rapport avec la création : leur Ame n'était point en communion avec elle » (C. Hellakjii;».

(2) Une étude complète sur les rapports entre l'art et la nature chez les difl'érenls peuples et aux diiïérentes périodes de lantiquilé apporterait aux pages qui précèdent un complément aussi intéressant qu'instructil' : mais outre qu'elle n'était pas demandée par le proi.'r amnif académique, je ne me suis pas senti capable de m'en acquitter autrement que d'une façon superficielle, yun onaua possimius oiniics, comme s'exprime très justement l'adage antique.

Nous venons d'assister en quelque sorte à la conquête de l'homme par la nature: nons allons être témoins de la revanche de l'homme prenant par son génie, autant qu'il est en lui, possession de cette même nature et mettant sur elle son empreinte.

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