‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 28 sur 68 · CHAT. I. — LA RECUERCHE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

CHAT. I. — LA RECUERCHE SCIENTIFIQUE

dans le vaste domaine des connaissances pl\ysiques et naturelles elle n'a pas dépassé un niveau assez élémentaire. Seules rarilhmélique et la géométrie ont été cullivées tant en Egj'pte que dans la Haute Asie à une époque où personne encore n'y sfmj^cait en Grèce.

La connaissance des astres est un autre privilège reconnu de l'antique Orient (I). L'auteur de V Epinomis le constate et en même temps il explique par des raisons très exactes la date reculée des observations astronomiques faites en Rgyple et Clialdée : « C'est une ancienne contrée qui enfanta les premiers hommes adonnés à cette étude : favorisés par la beauté de la saison d'élé, ils contemplaient les astres^ pour ainsi dire, constamment à découvert, parce qu'ils habitaient loin des pluies et des nuages des régions célestes. Leurs observations, vérifiées durant une suite infinie d'années, ont ('lé répandues en tous lieux et notamment en (irèce. » Aujourd'hui comme alors, sur les rives du Tigre comme sur celles du Nil, pendant l(^s longs mois de la sai!«on chaude, le ciel est d'une sérénité implacable, et aucun obstacle ne dérobe à l'œil la moindre partie de l'horizon.

Ajoutons que le dogme fondamental du Parsisme, l'adoration du feu et de la lumière, devait avoir pour conséquence naturelle de redoubler l'admiration instinctive de l'homme poui" ks corj)s lumineux (jui r<mlent dans le lirniaiiicnl. C'est ilu faîte des tours pyramida'es de liélus visitées par Il(''i'odole et. dont les ruines excitent ciuoie à celte heure lélnnuement ili'S voyageurs, que pour la première foisThomme, embrassant du regard le ciel immense, s'est llatt('. de le décrire et de le mesurer (2).

Fi'ap()és de la forme singulière des constellations et du !ii[>port étioit qui l'attache les saisons ù la marche apparente

1) « In Syria Clialduji co^iiiliono aslrorum solerliaquo- ingenioruiii .■mlecellunl » (Cicéron).

(2) Afliiiualioii i(l(Mitiqiicni<nl reproduite dans le traité /)(w//r///«/(((/(c

LA SCIENCE OIUE.NTALE If»")

du soloil, les Clialdéens saluèrent dans la nalurc (personnilu-e à leurs yeux par les astres) la souveraine absolue de rhoininc comme du resto do iacréation. La plus haute ambition de l'intelligence était do savoir lire dans loscieuxlcs arrêts de lades- •in('e ; rien n'arrive au hasard : les événements, môme les plus insigniliunts, n'sultent de combinaisons arrêtées à l'avance: une nécessil»' ini'ductablo conduit tout et soumet tout à sou pouvoir et de cette nocessili' les astres sont tout à la fois les régulateurs et les interprètes. Mais nous sommes ici en présence d'une croyance traditionnelle, non d'une science régulière, et alors mémo qu'après l'elTacement politique de leur race les sages Clialdéens gardèrent, à la faveur de la superstition môme qu'ils exploitaient, la haute situation qu'ils s'étaient acquise (1), il est difficile de voir plus qu'une supposition émijiemment conjecturale dans ces lignes de M. Perrot: « Leur pensée hardie a môme tenté d'expliquer l'origine et la nature des choses ; quoique présentées sous forme do mythes, leurs hypothèses cosmogoniques ont peut-être été jusque sur les bords do la mer Eg<'e provoquer le [)remier ('veil du g«!nie spéculatif de la race grecque (2) ». Ce qui est certain, c'est que le souvenir de la supériorité scientifique à la(juclle ils étaient parvenus se perpétua d'âge en âge chez les nations de rOccident comme chez celles de l'Orient.

La plupart des écrivains rapprochent, au point de los confondre, Clialdéens et Mages (3), alors que les premiers n'ont

(1) On lit dansStiabon : » I,es piiilosoplies, iiabitants du pays, avaionl en Babylonio leur domicile à part. Ces pliilosoplies sont connus sous !»• nom de Clialdéens et ils s'occupent principalement d'astronomio. Ou('l(iues-uns font également profession de tirer des horoscopes : mais ils sont n'prouvr-s par leurs confrères. »

(2) Le même i-iudit a certainement vu plus juste dans les lif^nc^ suivantes : « Si certaines expressions des textes phéniciens senihlent indi(iuer (]u".'i Tyi coiniiie î\ 'l'hèhes la pensée cher.;h(! par instants à s'élever d'échelon en échelon ju>i|u';'i l'idée de la cause premiéio, ce nr fut là jamais chez ce peuple, (jui n'avait j>as l'esprit tourné vers la métaphysique, qu'une vague et passagère aspiration » (m, 02).

(3) Les Grecs ont peu parlé des mages dont ils se faisaient d'ailleurs

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guère avec les seconds qu'une coramunaulc assez, lointaine d'origine el de pairie.

Issue, croyait-on, du culte des dieux, la magie, essentiellement hostile aux doctrines de Zoroastre (1), ne prétendait à rien moins qu'à diriger à l'aide de puissances fjupérieures le cours régulier des choses et à régner sur les éléments par des moyens surnaturels, au moins en apparence (2). Le monde avait apparu aux Chaldéens comme peuplé d'esprits sans nombre : le secret des Mages consiste à agir sur ces esprits et à les faire servir à ses desseins. La nature est une puissance malveillante dont il faut à tout prix se concilier la faveur. Ainsi, outre un talent de divination quileur ouvrait les mystères de l'avenir, les mngcs se vantaient de posséder des formules conjuratoires qui mettaient entre leurs mains les moyens de suspendre ou de modifier à leur gré le cours des événements (3).

une idée très peu exacte. Platon n'emploie ce terme qu'une l'ois et encore dans un sens fiiruré. — L'auteur du Premier Alcibiadc (122 A) affirme qu'eu Perse l'un des quatre précepteurs de l'iiéritier des rois est chargé de lui enseigner « la magie de Zoroastre, fils d'Oromaze », et il ajoute immédiatement : èjt'. ol toùto Oîwv 6ïpà-£'.x. Cicéron reprend à son compte la même assertion [Dr divinalione i, 41) : « Et in Persis augurantur et diviuanl Magi... Nec quisquam Persarura rex potest esse qui non ante majorum disciplinam scientiamque perceperit». — Aristote ù son tour, confondant les mages avec les sectateurs du parsisme. les nomme parmi ceux qui placent le bien suprême à l'origine et non à la lin des choses (Métapliysiquc , xiv, 4, 1091 i' 10 : ~h 'ivrrr^ijxM irpwxov às'.7Tov T'Miarj:) — Dans VA.vtocInifi, Socrate reproduit une peinture du dernier jugement qu'il dit tenir du mage Gobryas.

(1) La .Magophonie, à la lin du règne de Cambyse, est une preuve frappante de l'opposition radicale de ces deux courants. On sait aujourd'hui de la façon la plus positive que la révolution par laquelle Darius fut porté au trône eut un caractère religieux autant que politique. Les inscriptions de ce monarque ùéclartMit les magiciens Mèdes <t ennemis delà patrie ».

(2) M. Berthelot fait au sujet de ces pratiques orientales une remarque d'une grande portée : « l-a notion du miracle accordé par la faveur des dieux et au besoin imposé à leur volonté par les formules de la magie était jugf'-e inséparable de l'action secrète dos forces naturelles... Cette disjonction fut l'u'uvre des Grecs. » .

(3) Les livres magiques découverts dans la bibliothèque d'Assurba-

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De bonne heure, la Grèce prêta l'oreille à ces élran-es inventions, et quelques-uns de ses sages passaient pour s'y ùlre initiés (1). Mais Tor-^ueil, la superstition et la l'ourberie envahirent bientôt cette caste dégénérée cl linireiit par jeter un irrémédiable discrédit sur des noms jusque-là respectés.

Chose singulière : il s'agissait dans la magie de domjjter la nature ; or, c'est précisément en l'appelant à son aide, en se soumettant à ses lois qu'on se flatte d'y réussir : c'est en la suivant docilement qu'on rêve delà surpasser (2), Voici, de ce

nipal à Ninive se divisent en trois parties : la première contient des conjurations contre les mauvais esprits ; la seconde, des incantations pour guérir les maladies ; la troisième, des hymnes au ciiant desquels était attril)ué un pouvoir surnaturel.

(1) Spécialement Démocrite, en raison sans doute de l'étendue de ses connaissances, conséquence de ses nombreux voyages. Avait-il réellement, comme Técrit M. Tannery, « introduit Fesjjrit de la physique liellène dans le chaos des vieilles receltes mystiijues »? Je croirais plutôt avec M. Berthelot que « le véritable Démocrite, l'ancien philosophe rationaliste, était devenu dans l'Egypte hellénisée un personnage mystique, moitié savant, moitié magicien et faiseur de tours, ce qui est aussi arrivé à .\ristote au Moyen Age ». Synésius lui prête l'axiome suivant : « Transforme, si tu peux, la nature des métaux, car la nature est cachée à l'intérieur. » On reconnaît là, du premier coup, la fameuse théorie si longtemps populaire des qualités occultes en opposition avec les qualités apparentes dans les divers êtres de la création.

Pour en revenir à la Grèce, sur la scène athénienne les enchantements de Médée sont célèbres : déjà dans Homère, nous avions ceux de Circée. Les sortilèges jouent également un rôle considérable dans la poésie alexandrino : voyez THécale des Arr/oiunitiqitps el ]a Mariicimnc de Théocrite. On retrouve des superstitions analogues dans la Home de Caton et de Virgile (F.Çflooue vin), héritière du génie sombre des anciens Etrusques. Sénèque le tragique prend phiisir à énumérer toute une série de prodiges dus à l'art de Médée. Sous le règne des empereurs, Magps et Chaldéens ilésignent conclu remment des charlatans, souvent criminels, auxquels on attribuait le pouvoir d'évoquer les ombres et de vouer les vivants aux dieux infernaux. Les consulter était puni de mort.

(2) Première expression de la célèbre formule de Hacon : Nutwa parendo vincilur. « Mais, pour la plupart des hommes d'alors, dit M. rJerIhelot, la loi naturelle, agissant par elle-même, était une notion trop simple et trop forte : il fallait y suppléer par des recettes mystérieuses. »

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fait, une preuve bien curieuse. 11 existe sous le nom de Démocrite un Iraitr intitult' Plujsica et mijslica; le second fragment contient un passage singulier où Oslanès, le maître prétendu du philosophe grec, évoqui- du milieu des morts, entr'ouvre pour lui découvrir ses secrets l'une des colonnes du sanctuaire de Mcmphis, On s'attend à des révélations extraordinaires, et l'on ne trouve que ces trois axiomes cabalistiques : La nature se plaît dans la nature, la nature triomphe de la nature, la nature domine la nature. Yeut-on maintenant un commentaire du premier? Je l'emprunte au recueil intitulé : Verba philosophorum. C'est ParnK'nide qui parle : « Sachez qu'à moins de vous diriger conformément à la vérité et à la nature, d'après ses dispositions et compositions propres, en joignant les unes aux autres les choses congénères, vous travaillerez mal et vous opérerez en vain. 11 faut que les natures rencontrent les natures, se réunissent et se réjouissent entre elles, car la nature est dirigée par la nature, et la nature embrasse la nature, » Dans le même recueil, Démocritc ne tient pas un autre langage : « Il faut apprendre à connaître les natures, les genres, les espèces, les affinités (1), et de cette (a- (;on arriver à la composition proposée. Sachez que si Ton ne combine pas les genres avec les genres, on travaille en pure perte et l'on se fatigue pour un résultat sans profit. Car les natures sont charmées les unes par les autres, etc. (2). »

S'agil-il, dans les phrases citées et dans les très nombreux passages analogues, de la nature universelle (3) ou des na-

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sage est celui qui sait conimeiil t.oul, se lie dans le monde : à l'aide des objets présents, il étend sa j)uissance sur les plus éloignés. »

(2) Textes tirés d'un article de M. lîerthelot dans le Journal des .satanis (septembre 1890). Sans avoir produit ni un liacon, ni un Copernic, ni un (Inlilée, les Arabes ont accuinnlé' une foule d'observations utiles dont la science plus récente a fait son profit.

(3) Evidemment, c'est à cette nature que s'adressent des invocalions

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turcs particulières des diverses substances? Evidemment les auteui'S de ces compilations bizarres passent i)(i[»étuellement et avec une étonnante facilité de Tune de ces notions à l'antre : mais sous le nom de nature, ils entendent le plus souvent un pouvoir occulte, tantôt attribué, tantôt refusé à la divinité (I), Les premiers alchimistes sont contemporains et élèves des néoplatoniciens ; ne soyons donc pas surpris de les voir s'inspirer de Plotinetdes gnostiques. Leurs théories reposent sur la conception d'une matière première considérée comme l'être et la vie des choses : il Kur a suffi, selon l'expression de M. iîcrtlielot, « de concréler en quelque sorte cette matière par un artifice de métaphysique matérialiste que l'on retrouve dans la philosophie chimique de tous les temps ».

Enfin, dans la Kabbale, cette autre héritière du gnosticisme, le plus élevé des Anges ministres du Très-ITaut, l'Ange architrône, joue précisément, nous dit l'ranck (2), « le rôh* de cette force aveugle et infinie qu'une philosophie plus ou moins crt'dule a voulu parfois substituer à Dieu sous le nom de nature, tandis que, au dessous, des anges subalternes sont aux diverses parties de la nature, à chaque sphère et à chaque élément en particulier, ce (ju'est leur chef à l'univers entier ». Il est superflu, d ailleurs, de faire remaïquer que dans les écrits des Kabbalistes, la divinité n'est plus le Dieu de la Bible se manifestant aux patriarches et parlant par les pro[)hètes, mais bien une sorte d'âme mystérieuse de l'univers, le principe cacln'' des choses, labime primordial, tel qu'il est dépeint par les écoles panthéistiques de l'Egypte et de la Chaldée. Celte in-

telles que o-'j^i -i-j-arj^oç àoxixaT-:£, ou des expressions comme la suivante : •/.ô-aoj cij3'.; àjxEpôoo'.To;.

^i On lit en tête du Iniilé d'iilcliimie dédié \m\v Sté[)liauus ù t'emiicreur Hi-iaclius : « 0 nature supérieure aux. natures et ipii en triomphes, nature qui lires le t(jut de toi-ménie et ([ui faccom[dis, dominatrice et servante, source céleste d'où tout découle, etc. »

(2) La Kabbale, p. 108. — Cf. Rubin : Kabbala iiiid Aijada in mijîh»logisclier, symbolise lier mul mysliclicv Prisainii/ication dir Frucltlbai hcil in dcr A'a/«r (Vienne, ISDo).

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(luence et celle du manichéisme réjjanda à un moment donné dans tout l'OrientnousexpliquentpourquoilaKabbale reconnaît dans la nature « deux éléments distincts, l'un intérieur, incorluptible, qui se révèle exclusivement à l'intelligence : c'est lesprit, l;i vie ou la forme; l'autre purement extérieur et matériel, dont on a fait le symbole de la déchéance, de la malédiction et de la mort (1 ). »

[Mais L-n voulant pousser à fond l'analyse de ces doctrines sans consistance, nous serions prompteinent entraînés hors des limites de notre véritable sujet. Bornons-nous à une seule réllexion. Autrefois comme aujourd'hui, l'homme se sentait fait pour" command(;r à la nature : mais il ignorait les bases légitimes sur lesquelles doit être assis son pouvoir.

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